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Chapitre 64 : Bintou - Respect

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Par Nathalie

Bintou passa la nuit auprès de Mamou. Ils s’étaient assis l’un contre l’autre, en silence, leurs souffles accordés. L’énergie circulait, douce et persistante, nourrissant leur régénération. Faïza, un peu à l’écart, méditait. Ses traits crispés, ses paupières closes, toute son attention se concentrait sur l’ancrage du contrôle d’esprit. Elle avait l’air d’une statue, figée dans un effort invisible.

Quand l’aube arriva, le ciel se teinta de gris-rose. Les kwanzas étaient déjà là, rassemblés. Aucun murmure ne s’élevait. Leurs pas avaient crissé dans la poussière, leurs silhouettes restaient raides, comme si chaque souffle pesait plus lourd qu’à l’accoutumée. Une atmosphère dense collait aux épaules, oppressante.

- Devant Mamou et moi, les donneurs, annonça Bintou d’une voix ferme. Devant Amadou, les guides. Devant Gabriel, les naturalistes.

Les groupes se dessinèrent, dans un froissement de tissus et de sandales. Dix seulement vinrent se placer devant Bintou et Mamou. Les autres se répartirent de façon presque égale entre Amadou et Gabriel. Le silence devint plus pesant encore.

- La frontière ne tiendra jamais avec si peu, lâcha Bintou en secouant la tête. Même avec Mamou et moi, ça ne suffira pas. Il faut davantage de monde. Certains d’entre vous vont devoir revoir leur choix et nous rejoindre.

Un flottement parcourut la foule. Des regards s’échangèrent, lourds d’hésitation.

- Je veux aider à l’exil des msumbis, déclara Phyllis. Une fois la mission accomplie, je rejoindrai les donneurs.

- C’est sûr qu’après l’exil, les guides n’auront plus d’utilité, appuya Mamou d’un ton calme.

- Soit, trancha Bintou. Tous les guides basculeront parmi les donneurs dès que notre peuple sera arrivé à bon port.

« Hé merde… » pesta-t-elle dans l’esprit de Mamou. « Ça veut dire que Bassma rejoindra notre groupe. Putain, je n’ai pas envie de la gérer. »

Mamou eut un mince sourire, presque imperceptible.

- Avec ces nouvelles données, reprit Bintou à voix haute, certains souhaitent-ils changer de rôle ?

Personne ne bougea. Les visages restaient fermés, les bras croisés ou ballants, le silence dur comme de la pierre.

« Fais chier. Elle ne bouge pas. »

Le sourire de Mamou s’élargit d’un souffle discret.

- Parfait, conclut Bintou. Au travail.

Le mot claqua dans l’air comme un ordre de marche. Les groupes se resserrèrent, déjà prêts à se jeter dans la tâche, la peur tapie au fond du ventre mais maîtrisée par l’urgence.

Les donneurs rejoignirent M’Sumbiji. Tandis que Bintou écrasait des graines, broyait des racines, extrayait des essences pour créer sans relâche des huiles de massage - en prévision du jour où les matériaux viendraient à manquer - les onze autres s’enfonçaient dans la méditation. Chaque lune, ils émergeaient, hagards, le corps engourdi par l’immobilité. Par binômes, ils se massaient l’un l’autre, déliant les nœuds, lissant les assemblages, avant de replonger dans la transe.

Combien de générations devraient-ils s’oublier ainsi ? Se consumer, se nier, jusqu’à devenir simples rouages d’une barrière invisible ? Nul ne protesta. Nul ne gémit. Leur silence était une offrande, leur abnégation une prison volontaire.

Bintou ne quittait presque jamais le fil de sa régénération. Ses doigts soulageaient Mamou, le corps de l’homme vibrant sous ses soins, mais son esprit demeurait ancré au shen. Elle seule savait maintenir ce double effort. Mamou, incapable d’atteindre ce lien, ne pouvait rien lui rendre. Inutile puisque son assemblage à elle restait lisse, jamais entravé.

Un souffle mental fendit la torpeur.

« Tout M’Sumbiji a été vidé » annonça Faïza.

Bintou cligna des yeux. Combien de levers et couchers de soleil avaient passé ? Elle avait cessé de compter depuis longtemps. Le temps, pour elle, n’était plus qu’un flux indistinct.

« Je vais aller à Eoxit » intervint Bassma, sa voix résonnant dans le réseau invisible.

La colère de Bintou jaillit :

« Ce n’était pas ce qui avait été décidé. Nous avons besoin de donneurs. À douze seulement, nous ne tiendrons jamais. »

Elle savait que parler via le shen coupait sa régénération. C’était l’un ou l’autre, pas les deux. Mais quelques instants suffiraient. Elle le sentit : ce n’était pas seulement l’équilibre collectif qui était en jeu, mais une fuite individuelle. Bassma cherchait à se dérober.

Et si l’idée de la voir partir allégeait sourdement son cœur, Bintou ne pouvait l’accepter. Bassma avait été destinée à devenir donneuse. Elle l’était encore. Bintou comptait bien le lui rappeler.

« Je ne peux pas laisser le massacre continuer », sanglota Bassma, sa voix vibrante dans le lien mental.

« Quel massacre ? » s’enquit Bintou, sèche.

Faïza prit le relais, sa pensée lourde de fatigue :

« Tu avais raison. Les Ronans ont paniqué. Les marabouts de la mouvance Shaïma ont parlé trop fort. Tous les Ronans savent désormais que la magie est en cause. Alors ils traquent les marabouts, les lient, les jettent aux griffes du mal sombre comme on jette des chèvres aux fauves. Les places de village s’embrasent. Les cris couvrent même les tambours de guerre. L’air pue la chair carbonisée. Le peuple croit calmer ainsi la colère de la nature. »

Un frisson parcourut les guides.

« Ils ne font que la nourrir ! » gronda Bassma, la gorge serrée de rage.

Faïza poursuivit :

« Eoxit ferme ses frontières. Ils accusent les Ronans d’avoir engendré le mal. Ils refusent de porter ce fardeau. Des centaines de marabouts sont brûlés vifs, cloués aux poteaux au centre des bourgs. Les foules hurlent que le feu purifiera. »

« Ils espèrent détourner la colère, » comprit Bintou, les mâchoires crispées.

Après tout… cela se tenait.

« Ce sont des magiciens ! » sanglota Bassma. « Comme nous ! Leur seul crime a été de réagir à la magie. Ils meurent pour ça, rien de plus. »

« J’en suis navrée, » souffla Bintou, « mais si nous laissons la barrière faiblir, leur sacrifice n’aura servi à rien. Vous êtes de puissants magiciens, vous les guides, mais pas des guérisseurs. Sans entraînement, le moment venu, vous ne donnerez pas assez. Faïza, où en est la corruption ? Combien de temps ? »

« À mi-chemin, » annonça Faïza.

Bintou blêmit. Trop vite. Bien trop vite.

« Ils la nourrissent ! » cracha Bassma. « Bien sûr qu’elle avance vite ! Elle s’abreuve de milliers de magiciens, d’hommes, de femmes, d’enfants… »

« …d’animaux et de forêts » ajouta Gabriel. « Nous courons derrière pour sauver ce que nous pouvons, mais c’est comme ramasser des braises à mains nues. »

« Chaque graine sauvée est une victoire, » le rassura Bintou, tentant de tenir le fil.

« Je rentre, » dit Faïza.

« Moi non, » coupa Bassma.

Sa pensée claqua, tranchante.

« Je ne resterai pas spectatrice de ce massacre. Atumane ? »

« Désolée, sœurette, mais pas cette fois, » prévint Atumane.

Un par un, les autres guides confirmèrent qu’ils rentraient à la zone protégée. L’isolement de Bassma se fit lourd, palpable.

« Bassma ? » appela Bintou, cette fois dans son esprit seul, intime, presque tendre. « Prends soin de toi. Ils traquent les magiciens… reste dans l’ombre, je t’en prie. »

Elle lâcha prise. Si Bassma voulait suivre sa conscience, personne ne pouvait la retenir.

« Je reviendrai, » promit Bassma, ses pensées brûlantes. « Quand j’aurai sauvé le plus grand nombre. »

Et puis, plus rien. Un silence brut, abyssal, retomba sur eux.

Bintou, installée au cœur du lac Tanga, laissa son souffle se fondre dans celui de l’eau. Le miroir liquide brillait sous un ciel lourd, magnifique, chargé d’éclats moirés. L’air embaumait de roseaux et d’eau tranquille, un parfum doux et mélancolique.

Bintou reprit l’augmentation de sa régénération naturelle, tandis qu’au loin, elle percevait l’arrivée des guides. Leurs silhouettes se découpaient à la surface, chacun récupérant son flacon d’huile de massage, avant de partir par binôme rejoindre sa place de méditation.

La corruption se rapprocha et bientôt, elle fut aux portes de la zone protégée. Les naturalistes passèrent la ligne invisible et cessèrent leurs allers et retours pour se concentrer sur la protection du trésor.

Les kwanzas se mirent en place. D’un seul mouvement, ils projetèrent leur essence dans l’eau, courante ou au fond des rivières souterraines, jusque dans les veines invisibles de la terre.

Une onde parcourut Bintou. D’abord un picotement, une vibration dans ses entrailles, puis une secousse, comme si le sol avait retenu son souffle. Rien de visible à l’œil nu, mais dans le shen, un éclat, une jubilation. L’eau chantait. Elle rugissait de joie. Elle riait, éclaboussait de lumière. Depuis quand l’eau pouvait-elle ressentir ? pensa Bintou, interdite. Pourtant la sensation ne se dissipa pas. Au contraire, elle enfla, un torrent de bonheur qui coulait des donneurs jusque dans chaque goutte.

- Bintou ! Tu donnes plus que tous les autres réunis ! s’exclama Mehmet, sa voix vibrante dans l’esprit du cercle. Même Mamou n’est qu’une aiguille perdue dans une botte de foin.

- Je sais… grogna Bintou entre ses dents, à voix haute, échappant à l’oreille de Mehmet.

Projeter et utiliser le shen lui était impossible. C’était l’un ou l’autre. Alors elle tenait, crispée, brûlante de doute : cela suffirait-il ?

- Jamais personne ne pourra te remplacer, murmura Mamou, si proche que sa chaleur caressa son épaule.

La tristesse perçait dans son ton, preuve que Mehmet l’avait intégré au lien. Bintou secoua la tête. Trop d’incertitudes, trop de questions pour croire à une telle vérité. Elle se mura dans le silence, s’enfonçant dans sa concentration.

Devant elle, les arbres cédaient par pans entiers, engloutis par l’avancée sombre. La corruption s’approchait, ses nappes grises avalant le sol, léchant les racines, étouffant la vie. Le cœur de Bintou s’affola. Et si tout cela n’était qu’un leurre ? Et si leur offrande ne faisait qu’engraisser davantage ce gouffre insatiable ?

Elle ferma les yeux, refusant de voir la fin.

Quand elle les rouvrit, ce fut avec prudence. Elle demeura pétrifiée.

La corruption s’était arrêtée. Net. Au bord de l’eau. Pas de choc, pas d’explosion, pas de barrière flamboyante. Juste un silence. Le mal sombre oscillait à la lisière, caressant la surface comme un animal dompté. Il ne brisait pas l’eau, il l’admirait, comme s’il saluait une force supérieure.

Un frisson parcourut Bintou. Ils avaient réussi.

Le lac Tanga brillait d’une beauté nouvelle, sanctuaire inviolable. La zone protégée tiendrait.

Son esprit glissa vers le reste du continent. Là-bas, la vague continuerait. Les eoshen verraient le mal s’abattre, ils lutteraient, ils repousseraient. Et quand viendrait le temps des accusés, eux, les kwanzas, se trouveraient ici, intouchables, cachés derrière le rideau même de la corruption.

La voix de Mehmet résonna dans le réseau public, lourde et contenue :

« La corruption s’est arrêtée. Par endroit, c’est tout juste mais ça tient. Personne ne bouge. Chacun reste à sa place. »

Bintou sentit la crispation des donneurs. Eux n’avaient pas accès au shen pour échanger, et Mehmet devenait leurs yeux, leur guide, le gardien de leurs pauses. C’était lui qui décidait qui pouvait s’interrompre un instant pour recevoir un massage, ranimer sa régénération, et qui devait continuer à donner sans relâche. Une erreur, un choix mal calculé, et tout s’effondrerait. La responsabilité pesait comme une enclume, mais Mehmet l’avait acceptée, seul, volontaire.

Un jour… peut-être… la terre se calmerait. Sa rage s’éteindrait. Alors, les flux de vie nécessaires se réduiraient, et ils pourraient tourner, souffler. Pour l’instant, ce n’était qu’un rêve, une espérance fragile que chacun nourrissait en silence.

- Bintou ?

La voix de Mamou, douce et inquiète, s’éleva près d’elle.

- Tu sembles ailleurs. C’est une grande victoire pourtant, d’avoir arrêté l’avancée du sombre. Pourquoi ce silence ?

Elle baissa les yeux vers l’eau, refusant de sourire.

- Où est Bassma ? demanda-t-elle d’une voix sourde.

Mamou suivit son regard vers le nord. Là-bas, de l’autre côté de la frontière, la forêt s’écroulait comme un corps vidé de son sang. Les troncs cédaient un à un, dans un craquement sec, engloutis par la marée noire. L’ombre avalait tout, feuille après feuille, racine après racine. Bientôt, il ne resterait plus rien.

Bintou sentit son souffle se couper. La vague avançait inexorablement, d’ouest en est. Bientôt, elle atteindrait le fleuve Ruvuma, puis les marécages. Si Bassma n’était pas revenue avant ce moment… elle serait piégée, incapable de franchir la frontière.

Le temps leur échappait. Chaque battement de cœur en arrachait un peu plus à la forêt, et à Bassma, peut-être, sa dernière chance de revenir.

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