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Chapitre 66 : Bintou - Humanité

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Par Nathalie

- Quelle est la seconde chose qui s’est produite à l’arrivée des Eoxans dans le nord ? demanda Mamou, les yeux fixés sur Bassma, attentif à chaque nuance.

- Les elfes des bois, qui échangeaient avec les shamans, se sont terrés dans des huttes de bois frêle, le corps courbé, tremblants. Les soldats Eoxans sont tombés sur eux en fouillant le village.

Bassma marqua une longue pause. Son visage se couvrit de douleur et de rage retenue.

- Je ne pourrai pas rapporter chaque détail… parce qu’alors, ils sont devenus fous.

- Fous ? répéta Bintou, horrifiée, les yeux écarquillés.

- Ils se sont jetés sur les femmes elfes, sauvagement. Les hommes se battaient entre eux pour pouvoir… toucher, posséder.

- Quoi… ? murmura Bintou, incapable de prononcer le mot.

- Les elfes masculins ont essayé de les protéger. À mains nues. Contre des épées, des armures… ils ont été massacrés. Chaque tentative de résistance était vaine. Aucune femme n’a survécu aux assauts bestiaux des Eoxans. Les Msumbis ont regardé, figés, la bouche sèche, incapables d’intervenir, leurs yeux ronds de stupéfaction.

Le silence qui suivit pesa lourd dans l’esprit de Bintou. Elle ne savait même plus respirer, comme si l’air s’était épaissi.

- Quand les femmes elfes sont mortes, un calme glaçant est revenu. Les Eoxans ont repris leurs esprits, et le bannissement a repris. Mais plusieurs nobles, paysans et officiers ont noté l’événement… certains ont pris l’information comme un prétexte. La présence d’êtres vivants sur ces terres s’est répandue comme une rumeur. Certains ont commencé à chasser les elfes des bois.

- Ils cherchent à s’approprier leurs terres, supposa Mamou, le visage sombre.

- Pas seulement, murmura Bassma, la voix basse et tremblante. La brutalité envers les femmes elfes a donné des idées à certains… Des hommes tuent les mâles, mais gardent les femelles. Pour eux-mêmes… ou pour les vendre.

- Les femelles… ? répéta Bintou, la gorge serrée.

- Les Eoxans les voient comme des animaux… des singes… beaux, dociles, mais stupides. Elles vivent nues, sans feu, sans outils, sans toit. Elles ne parlent pas… elles chantent. Parfois, on croirait regarder des créatures, et non des êtres humains.

- Sont-ils intelligents ? osa demander Mamou, le ton hésitant.

Bassma fit une moue ambiguë, mi-figue mi-raisin. Ses yeux brillaient d’une colère et d’un chagrin sourds.

- Ces créatures pacifiques se sont défendues, continua Bassma, la voix tremblante. Les elfes peuvent communiquer avec la nature. Ils ont appelé les loups, les ours, les lynx… pour qu’ils les protègent. Mais face aux épées et aux flèches, cela n’a servi à rien. Bientôt, partout, le sol se couvrait de corps d’elfes mâles, tandis que les femmes hurlaient dans les tentes et les premières caves, ligotées avec des cordes improvisées, leurs cris perçant le vent.

- Ce sont des porcs, grogna Mamou, le poing crispé, la mâchoire serrée.

- Ce sont des êtres humains, répliqua Bintou, la voix calme mais tranchante, comme un vent froid qui coupe la peau.

- Pourquoi les ai-je sauvés ? s’exclama Bassma, la poitrine haletante, les mains tremblantes. J’ai risqué ma vie pour eux, risqué que la frontière ne tienne pas à cause de mon absence… Tout ça pour quoi ? Pour qu’ils bannissent nos gens et massacrent ces créatures douces et tranquilles ? Je n’ai pas supporté ça. J’ai voulu…

Bassma grinça des dents, ses mâchoires claquant avec une rage contenue.

- À croire que je n’en avais pas eu assez, gémit-elle, la voix brisée. À croire que mes interventions maladroites ne m’avaient pas encore appris l’humilité. J’ai cru… pouvoir sauver ces créatures. Quelle présomption !

Bintou fronça les sourcils, sentant la tension qui crispait tout autour d’elles.

- Que tu aies du cœur et que tu veuilles aider les autres, c’est une qualité, Bassma ! murmura-t-elle, posant une main sur l’épaule tremblante de la kwanza.

- J’ai trouvé un groupe de femmes elfes… des cibles pour les Eoxans. Elles allaient être attaquées avant la fin de la journée. J’ai voulu… leur donner une chance, un coup de pouce… une aide. Je ne savais pas ce qu’elles pouvaient faire pour s’en sortir. Alors je n’ai rien dit. J’ai décidé de transmettre à l’une d’elles… tout mon savoir.

- Quelles connaissances ? demanda Bintou, le souffle retenu.

- Toute la connaissance, répondit Bassma, les yeux noyés de larmes. J’ai trié mon esprit, y prenant tout mon savoir : les langues des hommes, les lois, les coutumes, les outils, le feu, les cartes, les modes de vie, les vêtements, les armes, le métal. J’ai tout donné… sauf l’usage de la magie. J’ai placé toutes nos connaissances sur la corruption, espérant que ces êtres proches de la nature trouveraient une solution.

Bintou hocha la tête, sentant un mélange de gravité et de respect. Cela semblait une initiative audacieuse… peut-être même le seul espoir.

- Je me suis approchée du groupe féminin, commença Bassma, la voix tremblante mais décidée. J’ai choisi une adolescente, me disant qu’elle aurait le plus de chances de survivre avec ce savoir. Puis j’ai activé la magie. En voyant son assemblage, un léger sourire amer traversa mon visage. Trop facile.

- Pourquoi ? demanda Bintou, étonnée par cette remarque.

- Parce qu’elle n’en avait pas.

- Elle n’a pas d’assemblage ? s’étrangla Bintou, les yeux écarquillés.

- Aucun elfe des bois n’en possède, murmura Bassma. Cela m’a profondément attristée.

- Pourquoi ? interrogea Mamou, fronçant les sourcils devant l’émotion de Bassma.

- Parce que cela jouait dans le sens des Eoxans.

Bintou et Mamou échangèrent un regard interrogateur, silencieux.

- Tu es beaucoup restée au mont Namuli, alors peut-être que tu n’as jamais été confrontée à ce genre de situation, expliqua Bassma en se tournant vers Bintou. En pleine nature, on croise souvent des animaux, parfois carnivores, parfois agressifs. Atumane et moi avons deux façons différentes de gérer le problème. Lui sort ses armes et intimide. Souvent, l’animal s’enfuit. Parfois, il faut combattre… et il tue aisément. Après tout, c’est un excellent combattant.

Bintou hocha la tête, attentive.

- Ce n’est pas mon cas, admit Bassma, la voix plus douce, presque fragile. Je n’ai aucune notion de lutte, aucune… ni à mains nues, ni armée. Pour éviter de me faire attaquer, je pénètre dans l’esprit des animaux et je leur ordonne de s’éloigner.

- Et ils t’obéissent ? souffla Mamou, étonné.

- Oui. C’est même simple… puisqu’ils n’ont pas d’assemblage.

Bintou et Mamou échangèrent un regard, l’ampleur de cette révélation les frappant.

- Sans assemblage, expliqua Bassma, leurs pensées restent simples, claires, évidentes. Les contrôler est instinctif. D’autant que je ne leur demande rien de compliqué : juste de passer leur chemin.

- Que l’adolescente elfe n’ait pas d’assemblage… c’est une bonne nouvelle, conclut Mamou, le soulagement teinté de prudence.

- Ou pas, corrigea Bintou, le ton grave. À quoi bon mettre du savoir dans l’esprit d’un animal ? Donner à un singe la connaissance du feu ne garantit pas qu’il saura l’utiliser. La compétence de tissage ne l’habillera pas.

- Exactement, acquiesça Bassma, un souffle de résignation dans la voix. Mais bon… de toute façon, je risquais quoi ? Au pire, rien ne se passerait.

Les deux autres hochèrent la tête, silencieux. Bassma resta figée, incapable d’ajouter un mot de plus, ses yeux humides.

- Qu’est-ce qui s’est passé quand tu as mis le savoir dans son esprit ? Elle a réussi à l’utiliser ? demanda Mamou, la curiosité et l’impatience perçant dans sa voix.

Bassma inspira, comme pour rassembler des forces qu’elle n’avait plus.

- Je me suis évanouie. Je ne sais pas combien de temps j’ai été inconsciente… Quand j’ai repris connaissance, les femmes elfes avaient disparu. Les Eoxans qui les poursuivaient aussi. J’ai tenté de les suivre, en utilisant la magie, mais…

Une larme roula sur sa joue, traçant un sillon brillant sur sa peau.

- J’ai peur de poser la question, murmura-t-elle, mais il va bien falloir… Il ressemble à quoi ? Il est détruit, n’est-ce pas ?

- De quoi parle-t-elle ? demanda Mamou, fronçant les sourcils.

- J’ai vu ton regard posé sur moi, poursuivit-elle, les yeux suppliants. Il est mort, c’est ça ?

Bintou fit la moue, ses traits se crispant.

- De son assemblage, expliqua la Mtawala. Il est intact, tout est à sa place… mais les fils et les ancrages sont calcinés, figés, sombres. Plus rien ne vibre, plus rien ne bouge, à l’exception de son fil principal, seule ligne blanche au milieu de cette noirceur.

- Je peux toujours contacter mon moi intérieur, ajouta Bassma, la voix tremblante mais ferme. Heureusement… sinon, je ne serais pas là.

- Pourquoi ? demanda Bintou, les yeux rivés sur son amie.

- C’est l’elfe qui t’a fait ça ? intervint Mamou, la colère mêlée à l’incompréhension.

Bassma haussa les épaules, un geste tremblant, résigné.

- Qu’en sais-je ? répondit-elle. J’ai tenté de pénétrer son esprit… et l’instant d’après, mon assemblage était grillé. On peut faire le lien, mais…

Bintou secoua la tête, incrédule.

- Je n’ai jamais rien croisé de tel.

- Je ne sais même pas si j’ai réussi ou échoué, sanglota Bassma. Je ne sais pas si Ariane a reçu le savoir…

- Ariane ? répéta Bintou, l’étonnement se lisant sur son visage.

- Les femmes autour d’elle l’appelaient ainsi, précisa Bassma, la voix brisée mais ferme.

Bintou inspira, les poings serrés.

- Si les elfes des bois parlent et se nomment, alors ils sont intelligents, assemblage ou pas ! gronda-t-elle, comme pour se convaincre elle-même autant que Bassma et Mamou.

- Ce n’est pas l’avis de tout le monde, souffla Bassma, la voix remplie de lassitude. Pour répondre à ta question, Bintou, quand je me suis réveillée, je ne savais pas où j’étais. Je veux dire… J’ai jamais appris à m’orienter avec le soleil, les étoiles ou la mousse sur les arbres. La magie a toujours été ma boussole. Alors pourquoi me soucier de tout ça ? Je savais que je me trouvais au nord, et que vous étiez au sud, mais en dehors de ça, honnêtement…

Bintou plissa les sourcils. Cela expliquait le retard de Bassma. Elle s’était perdue.

- J’ai marché sans but, terrifiée à l’idée de croiser des bêtes sauvages et de ne pas pouvoir me défendre, continua Bassma, l’œil perdu dans le vide, comme si elle revivait ce moment. Puis je suis tombée sur des Eoxans. Je leur ai dit que je m’étais perdue, que je cherchais ma famille… Ils m’ont crue, et m’ont gentiment guidée vers la route principale. Je l’ai suivie en sens inverse, observant chaque visage, faisant mine de chercher quelqu’un.

Bintou sentit une étrange sympathie pour ces Eoxans.

- La nuit, je me faisais recueillir par des groupes différents, toujours prêts à me donner asile. J’aurais pu marcher sous la lumière de la lune, mais je risquais trop de croiser des prédateurs, des lynx, des loups, des ours… Alors, je suis restée près des feux. Ces gens… Ils m’ont enseigné l’orientation, la survie, les rudiments. Des leçons simples, mais essentielles.

Bintou sourit, une lueur d’amusement traversant son regard.

- J’aurais tellement aimé qu’ils m’agressent, qu’ils m’attaquent, qu’ils m’insultent, ou qu’ils essaient de me voler. Qu’ils me fassent subir la moindre violence, comme pour donner un sens à tout ce que j’avais vu, tout ce que j’avais vécu. Mais non… Ils étaient adorables. C’était comme si tout le mal dont j’avais été témoin n’avait jamais existé. Qu’il appartenait à un autre monde, à une réalité différente.

Bintou secoua la tête, ses lèvres se pinçant.

- Le monde n’est pas blanc ou noir, murmura-t-elle.

- Quand je suis arrivée à la frontière, j’étais enfin capable de m’orienter seule, et heureusement, car il n’y avait plus un seul Eoxan en vue. Ils fuyaient tous loin de ce qu’ils nomment « Les terres sombres ». J’ai hurlé de joie en réussissant à allumer un feu pour la première fois. C’était… un accomplissement. Avant, je n’avais qu’à y penser pour qu’une flamme naisse.

Bassma marqua une pause, un air presque nostalgique dans les yeux.

- La magie me manque. C’est comme si on m’avait amputée. Comme si un organe vital me faisait défaut.

Bintou serra les dents, une grimace déformant son visage. L’idée de vivre ainsi, sans magie, la glaçait d’effroi.

- Il n’y avait plus d’humain sur ma route. Je pouvais avancer sans m’arrêter, une torche enflammée à la main pour repousser d’éventuels prédateurs. J’ai croisé des loups, des ours, des lynx, des pumas, des sangliers… Certains m’ont attaquée. J’ai été blessée. Je me suis soignée. Un loup… Un loup a plongé sa gueule dans mon ventre et a commencé à dévorer mes entrailles. C’est une douleur horrible…

Bintou se figea, une grimace de dégoût et de compassion flottant sur ses lèvres.

- Puis, je suis arrivée à un lac, et j’ai cru que j’avais enfin atteint le lac Tanga. J’ai plongé, déterminée à le traverser. Le froid, la fatigue, rien de tout ça ne m’a atteinte, grâce à ma régénération naturelle. Nager dans une eau calme, c’était facile pour moi. Mais la vie m’a rappelée à l’ordre. Vanité… Vanité…

Bintou serra les poings, la frustration palpable. Elle ne pouvait s’empêcher de ressentir de l’inquiétude pour son amie.

- Au milieu du lac, un tourbillon m’a happée, me tirant vers le fond avec une force telle que toute résistance était futile. Les vagues déchaînées m’enserraient, m’entraînant toujours plus bas, vers l’obscurité glacée des profondeurs. J’ai cessé de lutter, n'ayant d'autre choix que de me concentrer sur mon moi intérieur. Le courant, l’eau qui m’envahissait, tout cela s’est estompé lorsque j’ai plongé dans cette profonde connexion. Je ne sais pas combien de temps j'ai été engloutie, ni combien de fois j’ai cru que ce serait la fin.

Bassma laissa un long silence, son regard tourné vers l’horizon comme si elle revivait ce moment, une lueur de mélancolie dans les yeux.

- Quand j’ai enfin rouvert les yeux, l’eau m’éjectait sur une plage. Je crachais l’eau douce avec force, mes poumons en feu. Le soleil était là pour m’accueillir, un soleil que je n'avais pas vu depuis trop longtemps. Sa disposition dans le ciel m’apprit que je me trouvais au sud. Je l’avais traversé. Probablement le lac Lynia.

Bintou sentit une brise légère lui effleurer le visage, comme pour souligner la dureté de l’épreuve traversée par Bassma. Elle avait payé le prix fort.

- Je suis partie vers le sud. J’ai longé la rive est du fleuve Ruvuma, toute nerveuse, guettant la moindre trace de la corruption qui finirait bien par arriver de l’ouest, tôt ou tard. À chaque pas, je m’attendais à ce qu’elle m’engloutisse. Un instant, je n’ai pas vu la racine qui m’a fait trébucher. Et c’est alors que ma main s’est posée sur une grenouille colorée, vibrante de couleurs vives. Mon cœur s’est arrêté. Un frisson glacé a traversé ma colonne vertébrale.

Bassma marqua une pause, les yeux fixant l'eau de la rivière comme si elle revivait le malaise de ce contact.

- Sans ma connexion intérieure, je serais morte, là, sur le champ. La grenouille était venimeuse, comme tout ce qui vit dans ces marécages infects. Crocodiles, moustiques, serpents, sangsues… un environnement d’une agressivité insupportable. Je n’ai jamais rien rencontré de pareil. Chaque instant, chaque geste, un danger potentiel. Ce marais était un piège mortel, chaque être vivant une menace silencieuse, prête à frapper.

Bintou se tut, absorbée par l’intensité de ce qu’elle entendait. Bassma avait traversé un véritable enfer.

- Je suis tombée sur un autre lac après cela, expliqua Bassma. Cette fois-ci, j’ai fait attention. J’ai avancé lentement, observant chaque mouvement de l’eau, chaque cri des animaux autour. Le calme apparent de l’eau me rassura un peu. J’ai franchi la rive opposée sans encombre. Je vous ai vus. J’ai soupiré de soulagement. Enfin, j’avais atteint ma destination. Vous avez réussi, n’est-ce pas ?

Bintou hocha la tête avec une certitude tranquille, une fierté tranquille dans ses yeux.

- La barrière tient bon. La corruption ne passe pas.

- Elle n’a pas encore atteint le fleuve Ruvuma, réalisa Mamou, son regard scrutant l'horizon avec une attention nouvelle.

Bintou tourna la tête vers la direction qu'il désignait, ses yeux perdus dans le paysage. Elle ne pouvait s'empêcher de ressentir l’urgence de la situation.

- En pleine journée, dit-elle d’un ton sombre, on peut voir les arbres tomber, un par un, tandis que le mal avance, inexorable.

Elle pointa l’horizon d’un doigt ferme. Le vent faisait bruisser les feuilles autour d’eux, comme si la nature elle-même se battait contre l’inévitable. Puis, se tournant vers Bassma, elle ajouta :

- Je peux essayer de te rendre tes pouvoirs. J’ai préparé une huile de massage pour toi aussi, en prévision de ton retour. Je ne peux rien promettre, mais…

Bassma la coupa, ses yeux remplis d’une douleur que le temps n’avait pas apaisée.

- Je ne demande rien. J’ai été prétentieuse, orgueilleuse, vaniteuse… C’est ma punition, et je l’accepte.

Bintou, touchée par cette sincérité brute, secoua la tête, le regard empli de compassion.

- Tu as été assez punie, affirma-t-elle, d’un ton décidé. Laisse-moi essayer.

Un silence lourd s’abattit sur elles, et pendant un instant, Bassma chercha les mots, hésitant. Puis, d’une voix plus douce, elle murmura :

- Merci, Bintou… de ne pas me rejeter.

Bintou sourit, un éclat de détermination brillant dans ses yeux.

- Pourquoi le ferais-je ? répondit-elle. Tu es l’une des nôtres.

Bassma détourna le regard, comme si ces mots étaient une salve de réconfort dont elle ne s’était pas sentie digne depuis bien trop longtemps.

- J’ai refusé d’obéir… murmura-t-elle, une pointe de regret dans la voix.

-Tu as écouté ton cœur. Il n’y a rien de plus beau.

Bintou posa une main sur l’épaule de Bassma, avec douceur.

- Sois fière de ce que tu as fait.

Elle marqua une pause, son regard se durcissant.

- Tu as commis une erreur, oui, mais tu as essayé de la réparer.

Elle se redressa et prit une grande inspiration avant d’ajouter :

- Tentons maintenant de retrouver ton trésor perdu.

Les jours qui suivirent furent rythmés par une nouvelle routine. Bintou, en plus de s’occuper de Mamou, trouvait chaque moment propice pour offrir à Bassma ce qu'elle pouvait : massage, soins, présence. Malgré son assemblage calciné, Bassma parvenait à entrer en méditation mais cela ne semblait avoir aucun effet sur ses fils noircis. L'assemblage brûlé restait figé, inerte. Aucun frémissement, aucun souffle.

Les semaines passèrent. Les lunes défilèrent. Rien ne changea.

Chaque matin, Bintou revenait à la tâche. Chaque jour, elle persistait, croyant en une guérison qu'elle savait incertaine. Mais le doute persistait, aussi dense que le silence qui les entourait.

- Est-ce seulement possible ? demanda Mamou un matin, son regard perçant cherchant une réponse dans les yeux de Bintou.

Bintou, assise en face de lui, hésita un instant, son visage marqué par la réflexion. La lumière douce du matin effleurait sa peau. Elle prit une profonde inspiration avant de répondre.

- Je n’ai jamais rencontré une telle situation,murmura-t-elle. Je pense... qu’il y a un dernier espoir.

Bassma, qui avait écouté attentivement, se tourna vers elle, l'espoir naissant dans son regard fatigué.

- Lequel ? demanda Mamou, son ton bourru perçant le silence.

Bintou prit un moment, comme si elle voulait s'assurer que ses mots seraient assez précis, assez forts pour tout décrire. La lumière de la bougie vacillait autour d'elle.

- Il faudrait que Bassma entre en méditation hyper profonde.

Elle laissa ses mots flotter dans l’air, avant d'ajouter :

- C’est… un état très particulier.

Mamou plissa les yeux, un sourire sceptique en coin.

- Méditation hyper profonde ? répéta-t-il, comme s’il ne croyait qu’à moitié à ce qu'il entendait. C’est quoi, exactement ?

Bintou soupira, son regard se perdant dans un lointain qu’elle semblait seule à pouvoir comprendre.

- Je n’ai réussi à amener qu’une seule personne à s’y plonger, expliqua-t-elle. Mais cela s’est reproduit à chaque massage. Je ne suis jamais parvenue à y entrer moi-même, mais j’ai été témoin de ce qui se passe quand quelqu’un y parvient.

Un silence lourd se posa entre eux, empli d’incertitude et d’espoir.

- L’assemblage… se disloque, poursuivit-elle avec précaution. Il… explose en millions de petits flocons de neige, et lorsque la conscience du sujet revient…

Elle marqua une pause, cherchant ses mots.

- Les lucioles brillantes se ressoudent pour reformer l’assemblage initial.

Bassma, intriguée, frissonna malgré elle.

- Ça a l’air merveilleux… et terrifiant à la fois, admit-elle, une touche d’inquiétude dans la voix.

Mamou, toujours aussi pragmatique, fronça les sourcils, son esprit en proie à une profonde réflexion.

- Tu crois que cela permettra une remise à zéro de son assemblage ? comprit-il, la tension se lisant sur ses traits.

Il se tourna vers Bintou.

- Tu es capable de plonger Bassma dans une méditation aussi profonde ?

Bintou secoua la tête, un voile de regret passant sur son visage.

- Non, dit-elle. Je n’ai pas ce qu’il faut.

Mamou se pencha en avant, comme si un détail crucial venait de lui échapper.

- Que te manque-t-il ? demanda-t-il, les sourcils froncés.

Un instant de silence, lourd et difficile, s’installa. Bintou leva les yeux vers Mamou, ses mains serrées autour du vide, cherchant une manière d'expliquer l'inexplicable.

- L’huile de massage est de qualité médiocre.

Elle s’interrompit, une grimace marquant son visage.

- J’ai besoin de la perfection.

Mamou hocha la tête, comme s’il n'y avait pas de problème.

- Je te trouverai toutes les plantes et matériaux que tu demanderas, assura-t-il, la conviction dans la voix.

Bintou le regarda un instant, puis son regard se ferma.

- Ce n’est pas d’ingrédients dont j’ai besoin, répondit-elle, sa voix un peu plus basse. Mais d’un…

Elle se tut, une étrange tension flottant dans l'air.

- D’un quoi ? insista Mamou, son ton un peu plus pressant, comme si le mystère devenait insupportable.

Bintou secoua la tête. Le regard de Mamou sur elle était celui d’un homme prêt à tout pour aider, mais il ne comprenait pas.

- Je ne sais pas dire ce mot en mbamzi, avoua-t-elle, une pointe de frustration dans la voix. Je doute même qu’il existe dans cette langue. Ça n’existe pas à M'Sumbiji.

Mamou fronça les sourcils, déstabilisé par ce qu’il venait d’entendre.

- Dis-le en ruyem, suggéra-t-il, essayant de percer cette nouvelle énigme.

Bintou secoua la tête, gênée par l’impossibilité de décrire ce qu’elle ressentait. La frustration s’accumulait dans son esprit comme une brume, enveloppant ses pensées.

- En ronan ? insista Mamou, mais la réponse de Bintou fut encore un non silencieux.

Bassma, abasourdie, regarda tour à tour Mamou et Bintou.

- Tu parles une autre langue que celles-là ? s’étrangla-t-elle, la confusion et l’incrédulité s’ajoutant à son angoisse.

- Celle de la confrérie des mages, réalisa Mamou.

Bassma tourna son regard vers Bintou, ses yeux emplis de questions et d’étonnement.

- Mais où as-tu appris la magie ? s’écria-t-elle, la surprise et l’émerveillement traversant sa voix.

Bintou détourna son regard. Elle se contenta d’un souffle faible et résigné.

- Loin, dit-elle. C’est…

Elle s'arrêta, son regard fuyant, avant de lâcher un dernier :

-Je suis désolée, je ne sais pas décrire correctement ce dont j’ai besoin. Je manque de mots.

Elle secoua la tête.

- C’est fait en… cuivre, je suppose, je n’en suis pas certaine.

Un sourire triste effleura ses lèvres.

- J’ai utilisé cet objet sans jamais me demander comment il avait été fait, par qui et avec quoi.

Un long silence s’étira, empli de mystère et de non-dits. Bassma, perplexe, essayait de démêler l’embrouillamini des paroles qui s’étaient enchaînées. Puis, la voix de Bintou rompit ce silence lourd.

- J’ignore si l’huile de massage parfaite est nécessaire ou s’il est possible, avec de l’entraînement, d’atteindre la méditation hyper profonde sans.

Bassma baissa la tête, une touche d’humilité la traversant.

- Je ne sais déjà pas entrer en méditation profonde, murmura-t-elle.

Bintou se tourna vers elle, un léger sourire se dessinant sur ses lèvres.

- Tu as autre chose à faire ? railla-t-elle, son ton moqueur adoucissant l’atmosphère.

Bassma baissa humblement les yeux, un geste qui marquait un changement profond. La femme qu'elle avait été, pleine de certitudes et de vanité, se dissipait peu à peu.

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