Narhem discutait avec un gouverneur d’une province lointaine. Ces visites demeuraient rares, et il tenait à offrir à son invité tout le faste dû à son rang.
- Majesté ? l’interrompit un soldat. Pardonne-moi de te déranger mais Katherine a volontairement modifié sa route. Elle est en chemin pour les donjons.
Un pli barra le front de Narhem. Bien sûr, il fallait qu’elle choisisse ce moment.
- Je te remercie, dit-il au soldat.
Il se tourna vers son invité, la voix polie mais expéditive :
- Excuse-moi, gouverneur. Une tâche urgente. Attends-moi, je t’en prie. Servez-lui une collation, ajouta-t-il aux serviteurs avant de disparaître.
Il traversa les couloirs d’un pas vif, le cœur battant. Katherine, si naïve, allait peut-être réussir là où lui échouait depuis des lunes. Devant tant de douceur, Elian céderait-elle ?
Utilisant un passage rapide dont Katherine ignorait l’existence, il arriva un tout petit peu avant elle. Depuis cet endroit, grâce à un habile jeu de tuyau en cuivre, il entendait les conversations dans le donjon.
- Elian ? lança la jeune femme.
- Katherine ? dit Elian.
- Que puis-je faire pour t’aider ?
- Retire la dague. Éloigne-la de moi.
Il y eut un silence total. Narhem attendit, prêt à bondir au cas où cette petite ingénue aurait assez de courage pour répondre à la demande de sa nourrice.
- C’est cette putain de dague qui me cloue au sol. Prends-la et jette-la loin, insista Elian.
Narhem sourit. Katherine ne faisait rien. Elle ne touchait pas à la lame posée. Elle était sous son contrôle. Il retint son envie de rire.
- Je peux nous faire sortir d’ici. Je te protégerai. Je te ramènerai à Falathon. Je te le jure, insista Elian.
- Royaume pourri… traîtres achetés… vermine infiltrée… murmura Katherine.
Narhem ne cessait de sourire. Katherine détestait son propre pays. Craignait-elle pour sa sécurité si elle y retournait ? Elle aurait sans nul doute préféré retourner à Irin. Sauf que les elfes des bois ne l’accepterait jamais. Rêvait-elle du territoire peuplé d’elfes dont il lui avait fait miroiter l’existence ?
- Il ne tient qu’à toi de changer cela, précisa Elian.
- Il est trop fort pour moi. Pour toi. Pour tous. On ne peut rien.
Narhem n’en revenait pas. Elle était bien plus envahie qu’il ne le pensait. Les compliments de la jeune femme le touchèrent en plein cœur. Cette enfant reconnaissait sa valeur sans qu’il n’ait rien demandé. Étrangement, cela lui fit beaucoup de bien. Être roi demandait de la finesse mais également de la suspicion. Les compliments étaient rarement gratuits. Ceux-là, prononcés sans que l’on l’en sache récepteur, lui transpercèrent l’âme.
- Nous avons perdu une guerre que nous ne savions même pas en cours,continua Katherine.
- Que tu ne savais pas en cours, la reprit Elian. Ton grand-père, ton père, les elfes noirs, moi… on l’a sentie passer, cette guerre. Regarde mon épaule si tu veux un souvenir.
S’ensuivit un échange violent, cru, où Elian déversa sa rancœur : son enfance volée, sa couronne imposée, son corps rongé par le métal noir, rejetée par son peuple. Sa voix monta, hachée de colère et de douleur :
- Et malgré tout, je vous ai aimées, bordel. J’ai fait de mon mieux. Si ça ne vous suffit pas, tant pis. Allez tous vous faire foutre avec vos jugements à la con !
Il y eut un petit silence gêné puis Katherine murmura :
- Narhem refuse de me répondre. Alors je viens te le demander. Qu’est-ce qu’il veut de toi ?
Narhem tendit l’oreille. Le moment délicat était venu. Elian allait-elle enfin cracher le morceau ?
- L’anneau d’Elgarath, répondit Elian.
- Celui pour lequel ma tante Laellia a été torturée et assassinée ? Alors qu’elle n’était pas la vraie gardienne ? Celui que mon père a fait disparaître en confiant sa garde à un inconnu ?
- Celui-là.
- Mais… pourquoi te le demande-t-il à toi ?
- Parce que je suis la gardienne.
Narhem se retint de hurler de joie. Enfin ! Elle l’admettait ouvertement. Après tout, jusque-là, ce n’était qu’une supposition, à égalité avec des milliers d’autres options. Narhem sourit. Son plan avait fonctionné. La vigilance de cette saleté de reine des elfes s’était relâchée face à sa filleule.
- Toi ? Une reine elfe, gardienne d’un artefact humain ? Pourquoi ?
- Parce que c’est comme ça.
- Et lui, pourquoi le veut-il ?
- Pour dominer le monde.
- Quel rapport ?
- Retire la dague et je te le dirai, indiqua Elian.
Narhem haussa un sourcil. Voilà qui était nouveau ! Elian tentait à son tour de manipuler la jeune femme. Créer un suspens, un inconnu, titiller sa curiosité pour la pousser à agir dans son sens. Intéressant, pensa Narhem. L’adversaire montrait un peu de ses compétences. Il hocha la tête. Cette ancienne voleuse méritait son rang de meilleur ennemi.
- Je suis désolée. Vraiment. Je suis désolée…murmura Katherine avant de sortir en sanglotant.
Narhem venait de gagner cette bataille. La guerre serait encore longue mais au moins savait-il qu’il allait dans le bon sens. Restait maintenant à faire craquer ce redoutable adversaire. Narhem rejoignit le gouverneur et ne fit aucune remarque à Katherine. Il voulait qu’elle se croit invisible. Il désirait qu’elle y retourne. Si elle pouvait faire dire à Elian l’emplacement de l’anneau, tout se terminerait rapidement. Narhem eut du mal à tenir la discussion avec le gouverneur, l’esprit tourné vers son trésor, à portée de main.
Katherine ne tarda pas. Dès le lendemain, elle descendit de nouveau au cachot.
- Majesté, prévint un soldat. La princesse a dévié encore. Elle est passée par les cuisines. Elle transporte un panier de fruits.
Narhem serra les mâchoires. La gamine osait l’affronter. Elle savait qu’il affamait Elian et défiait son autorité. Elle allait le payer. Mais d’abord, écouter. Peut-être tirerait-il quelque chose de cette audace.
La déception fut amère. Aucune révélation, aucun secret arraché. Katherine avait offert une dague à Elian, comme si la reine n’avait pas déjà la sienne. Quelle sottise ! Elian le lui fit remarquer. La princesse, piquée, sortit une prune de son panier.
Narhem ne comptait pas laisser faire. Finalement, l’action servirait… à soumettre encore plus Katherine. Dès qu’Elian fut sur le point de manger, il apparut dans le cachot. Elian ne sursauta pas. Katherine blêmit et trembla du front au bout des pieds.
- Pose le fruit, Elian.
La reine obéit. La prune roula dans la poussière.
- Jeune fille, tu savais que je désirais affamer Elian.
Katherine n’osa pas croiser son regard. Elian se remit dans une position un peu plus confortable et attendit, le regard vide. Il était clair qu’elle se fichait de ce qui allait suivre. Il pourrait l’écorcher vive devant elle qu’elle ne plierait pas. Elle réagissait quand on torturait ses proches et Katherine n’entrait pas dans cette catégorie.
Narhem s’approcha de sa prisonnière, s’accroupit devant elle puis murmura :
- Déguste cet excellent panier devant ta nourrice morte de faim.
Katherine resta figée, le visage ravagé par les larmes. Puis, lentement, elle prit un fruit. Elle mordit dedans, mastiqua, avala, sanglotant à chaque bouchée. Elian, de son côté, demeurait de marbre. Indifférence réelle ou masque savamment entretenu ? Narhem ne sut le dire.
Lorsque le panier fut vide, il ordonna :
- Ramasse-le. On s’en va.
La princesse soupira, presque soulagée. Elle croyait s’en tirer à si bon compte ? Narhem esquissa un sourire.
- Prends la dague qui est par terre.
Katherine s’en saisit tandis qu’Elian gémissait, le mouvement de la lame jouant sur ses douleurs.
- Tu vois la ligne sombre là-bas ? désigna Narhem du doigt un trait naturel dans la roche, à deux pieds plus proche d’Elian.
Katherine hocha la tête.
- Pose la dague dessus.
Elian trembla, mais resta muette. Pas un cri, pas une supplique. Elle serra les dents, attendant l’onde de douleur qui allait l’assaillir. Narhem la contempla, fasciné malgré lui. Quelle force, quelle résilience. Aurait-il, lui, ce courage ? Il n’en était pas certain.
L’information mit un instant à atteindre son esprit : une douleur sourde, une brûlure dans la poitrine. Narhem baissa les yeux. Une dague de métal noir plantée en plein cœur. Incroyable. Katherine tenait le manche. Elle avait osé. La petite ingénue avait trouvé le courage de le frapper, avec sa propre lame. Il la dévisagea, admiratif. Jamais il n’aurait cru cette enfant capable d’un tel sursaut de volonté.
La surprise passée, il retira la dague. Rien. Pas une goutte de sang. Pas la moindre conséquence. Katherine, livide, contempla la lame propre. Narhem la jeta au sol, un peu plus loin que la ligne tracée dans la roche. Elian hurla.
La princesse se retourna vers sa nourrice, exposant sa joue. Narhem ne manqua pas l’ouverture. Sa gifle claqua, projetant l’adolescente à terre. Agression physique ? Réponse du même ordre. Œil pour œil. Elle venait de tenter de le tuer : il ne faisait que rendre justice.
Les coups s’enchaînèrent. Katherine ne cria pas grâce. Heureusement. Il n’aurait pas toléré la moindre supplication. Quand il estima que la punition suffisait - quelques os brisés, de larges hématomes, rien d’irréparable - il cessa. Le cachot retomba dans un silence pesant, seulement troublé par la respiration haletante d’Elian. La reine était livide, ses cheveux blanchissants, mais toujours muette. Impressionnante de maîtrise.
Narhem reporta son attention sur la fautive.
- À genoux.
Malgré la douleur, Katherine obéit.
- Quelque chose à dire, peut-être ?
- Merci de n’avoir pas porté atteinte à mon intégrité physique, balbutia-t-elle en larmes.
Narhem sourit. Elle le remerciait. Mieux encore : elle comprenait. La leçon avait porté.
- Debout, on s’en va.
Katherine le suivit, attrapant le panier au passage, sans un regard en arrière pour sa nourrice. De toute la journée, elle ne se plaignit pas. Elle recousit le vêtement déchiré par la lame sans se plaindre, tria les courriers, prit des notes et s’endormit à peine couchée.
Plus jamais Katherine ne retourna voir sa nourrice. Pas grave. De toute façon, Elian n’aurait rien dit à sa filleule. Elle n’était pas stupide. Elle se savait surveillée. Son apparition à la porte du cachot avait pris Katherine par surprise. Pas Elian. Narhem allait devoir se résigner à attendre qu’elle craque.