side_navigation keyboard_arrow_up

Chapitre 56 : Narhem - Victoire

visibility 0
article 2,2k
Par Nathalie

Narhem termina sa passe d’arme par une feinte sèche, puis abaissa la lame en signe de pause. Un mouvement avait troublé la périphérie du terrain : un messager s’était avancé, immobile, attendant que le roi lui accorde audience. Personne n’ignorait la règle : on ne coupait pas Narhem. Pas sans y être invité.

Il essuya sa paume sur sa cuisse, puis fit un signe bref.

- Je t’écoute.

Katherine releva le nez pour écouter l’échange.

- Majesté… quelque chose d’inhabituel se produit, une lune à l’est.

- Va droit au but.

- Un homme se trimballe un elfe prisonnier, un elfe d’Irin.

Le cœur de Narhem se tendit. Un elfe d’Irin, ici, capturé par un simple vagabond ? Trop parfait. Trop offert.

- Il prétend être brigand, dit le messager, tombé dessus par hasard. Il a jugé bon de vous l’apporter. Il suppose que cela éveillerait votre intérêt, puisque vous détenez déjà leur reine. Et que celui-là… serait venu pour la libérer.

Narhem plissa les yeux. Le hasard avait beaucoup de talent.

- Ce soi-disant brigand a réfléchi comme un stratège. Intéressant. Il marche réellement vers nous ?

- Oui, droit sur le fort Ha’amuul.

Un bref silence. Narhem jaugea l’information, partagé entre méfiance et jubilation. Puis :

- Qu’on renforce la garnison. Qu’ils avancent sans entrave tant qu’ils viennent à nous. S’ils changent d’un pouce leur trajectoire, mes hommes fondent sur eux et me ramènent l’elfe vivant.

- Le brigand espère récompense à la hauteur de son présent, ajouta le messager.

- S’il est ce qu’il prétend, il l’aura au-delà de ses espérances.

D’un geste, Narhem le congédia. Katherine s’approcha, le front plissé.

- Comment savent-ils qu’il vient d’Irin ? C’est juste parce que c’est un homme ?

Narhem secoua la tête.

- Non, il y a des hommes elfes à Eoxit. Ils savent que celui-là vient d’Irin parce qu’il porte un habit elfique, qu’il est bien coiffé, qu’il parle le lambë, qu’il a une arme à la ceinture ou un arc et des flèches, toutes choses qu’un elfe d’ici n’aurait pas. Ce n’est pas très difficile de les différencier.

Katherine hocha la tête, songeuse.

- Il s’agit sans doute de Theorlingas, annonça Narhem qui supposa que l’adolescent était bien trop jeune pour un si long voyage et était retourné à Irin prévenir les autres.

La princesse écarquilla les yeux.

- Vous connaissez le compagnon d’Elian ?

Un sourire étira la bouche du roi. Oui, il connaissait cet elfe. Il l’avait vu maintes fois siéger aux conseils de Tur-Anion, dans les temps de guerre. Son nom, il ne l’avait appris qu’à Gjatil. Quant au lien intime avec Elian… Katherine venait de le lui offrir, sans s’en rendre compte. Une révélation délectable.

- Ah ! fit la jeune fille, frappée d’un souvenir. C’est vrai qu’il est déjà venu ici… Il avait tenté de la sauver. On l’avait torturé devant elle.

Narhem transperça la princesse des yeux et soupira. Si elle apprenait vite, il restait encore bien du chemin avant d’en faire une femme solide capable de gouverner.

- Voilà qui fait de ce nilmocelva un incompétent… mais d’une persévérance remarquable, répondit Narhem.

Katherine resta coi face à cette réplique. Narhem reprit son entraînement, satisfait. Tout se clarifiait. Elian résistait à la douleur, au fer, au feu. Mais touchez un seul cheveu de ses proches, et ses défenses s’effondraient. La dernière fois, Theorlingas était tombé d’un arbre. Cette fois, il venait de se jeter lui-même dans les filets d’un brigand.

Un sourire étira ses lèvres. Enfin, le levier tant attendu se présentait.

Les jours suivants, Narhem ne tenait plus en place. Le soleil semblait ralentir sa course, étirer chaque souffle. Même Paillette, d’ordinaire capable d’apaiser ses nerfs, échouait à calmer son agitation. Il bondissait d’un pied sur l’autre comme un enfant qui brûle d’ouvrir un présent trop longtemps attendu.

Il finit par se rendre auprès du chef de la garde.

- Des nouvelles ?

Le soldat s’inclina.

- Ils filent sans relâche. Pas de halte, ni pour manger, ni pour boire, ni pour dormir… même pas pour se soulager. De l’elfe, cela s’explique. Mais le brigand… comment tient-il ? Est-il possible qu’il y en ait d’autres… comme vous ?

Narhem fronça les sourcils, intrigué.

- Non. Un brigand ? Avez-vous une description ?

- Non, Majesté. Voulez-vous que j’en réclame une ?

Narhem agita la main.

- Inutile. Maintenez la traque. Disposez des hommes à chaque relais du chemin. Qu’ils ne les perdent jamais de vue. Si un groupe décroche, un autre prend la suite. Autre chose ?

- Oui. L’elfe marche les yeux clos. Quant au brigand, il achète de la nourriture dans chaque ferme, sans y toucher. Tout est pour son prisonnier elfe.

Narhem esquissa un sourire. La pièce du puzzle se mettait en place.

- Faites passer ceci : ils finiront par interrompre leur course et chercher à se dissimuler. À ce moment précis, l’intervention devra être immédiate, brutale.

- À ce rythme, ils seront sur nous d’ici dix jours au plus.

- Parfait. Quand mes hommes les saisiront, je veux qu’ils me les amènent dans la haute cour nord.

Le messager s’inclina et fila transmettre l’ordre. Narhem se dirigea vers cette même cour. Au-delà d’une palissade épaisse, les soigneurs d’orcs s’affairaient. Narhem s’avança vers le maître dresseur.

- Affamez-les. Plus un grain de nourriture.

Les dresseurs se figèrent, blêmes.

- Vérifiez chaque planche de la clôture. Je veux qu’elle tienne. Si un doute existe, renforcez.

Ils acquiescèrent, raides, le visage fermé. Narhem tourna les talons, satisfait. Bientôt, le décor serait prêt.

Elian n’était plus qu’une ombre d’elle-même. Le métal noir l’avait réduite au silence. Elle gisait sur le sol, incapable de prononcer un mot, mais son torse qui se soulevait trahissait la vie encore présente. Narhem la contempla, satisfait. Plus que quelques jours, et elle plierait. Face à ce qu’il préparait, elle céderait enfin.

Il usa ses soldats jusqu’à l’épuisement, combla ses nuits de corps sans trouver de repos. Rien n’apaisait l’impatience qui le rongeait. Il passait des heures sur les remparts, scrutant l’horizon, brûlant de voir apparaître le faux brigand et son précieux fardeau.

Le jour annoncé, il grimpa sur les remparts est, Katherine sur ses talons. Ses yeux se plissèrent pour distinguer la petite troupe capturée. Comme prévu, le brigand et sa proie avaient fini par dévier de leur route, se réfugiant dans un bois… où les soldats n’avaient eu qu’à les cueillir.

- Mais c’est Lorendel ! s’exclama Narhem, un éclat moqueur dans la voix.

L’adolescent et le nilmocelva étaient venus pour tenter de sauver Elian, sans aucun doute. Incompétents… Ce mot était trop gentils pour eux. Idiots ? Déficients ? Incapables ? Que croyaient-ils pouvoir faire à deux ?

- Comment pouvez-vous connaître son nom ? protesta Katherine, rouge de colère.

Narhem imita soudain la voix aiguë de la princesse, volontairement caricaturale :

- « Comme je suis heureuse de te voir, Lorendel ! Elian, je t’en supplie, trouve une excuse, n’importe laquelle, pour que je rentre à Irin ! Armand t’écoutera ! »

Katherine blêmit. Narhem reprit son ton normal, tranchant :

- Déjà, parler le lambë couramment était suspect. Mais deux humaines vivant à Irin ? Jamais un humain n’y a mis les pieds. Et Armand qui écouterait Elian ? Depuis quand sont-ils en contact ? Depuis que les elfes ont pris sous leurs ailes deux gamines censées être mortes, les nièces de Laellia Eldwen, l’amie intime de la reine des elfes. C’est toi qui t’es trahie, Katherine. Tu parles trop.

Elle resta figée, incapable d’articuler la moindre défense.

- On peut posséder la plus puissante des armées et tout perdre faute d’informations, reprit Narhem. Mes oiseaux à Falathon ne me livrent chacun que des miettes, mais une fois rassemblées, elles m’ouvrent la voie. Si j’avais su, à l’époque, que la cadette d’un capitaine de garnison s’était entichée d’une voleuse des bas-fonds, peut-être que mon plan n’aurait pas échoué.

Katherine baissa les yeux.

- Cette putain de drosophile va enfin arrêter de me casser les couilles. J’ai maintenant tout ce qu’il me faut pour la faire plier. Lorsque ça sera fait, Falathon sera rayé de la carte puis les elfes noirs cesseront enfin de parcourir ce monde.

Sans un mot de plus, il descendit les remparts, traversa la cour nord et gagna les geôles. Son épée et sa dague retrouvèrent sa ceinture. Elian, étendue au sol depuis des jours, ne bougea pas. Elle n’en avait plus la force.

Le coup de pied que Narhem lui envoya dans le ventre arracha un hoquet et un gémissement à la reine elfe.

- Suis-moi. Rampe s’il le faut.

Katherine accourut pour soutenir sa nourrice. Narhem ne s’y opposa pas. Ensemble, elles parvinrent jusqu’en haut.

- Lâche-la, ordonna Narhem.

Elian s’écroula. Était-elle brisée ou rusée, prête à bondir ? Impossible à dire. Mais lui restait sur ses gardes, ses lames rengainées, l’œil aux aguets.

Ses soldats arrivèrent dans la cour. Parfait. Ils s’écartèrent, révélant Theorlingas, enchaîné, et le faux brigand toujours dans son rôle. Il attrapa Elian par les cheveux. Elle cria, ouvrit les yeux. Il allait la narguer, mais un cri lui coupa la parole :

- Maman ! s’exclama le faux brigand.

Narhem cligna des yeux. Puis un sourire fendit son visage.

- Maman, murmura Narhem. Tu veux dire que… Lorendel est ton fils. C’est un jour merveilleux.

- Non, murmura Elian.

Narhem sentit son sang s’enflammer. La faille. Sa faille. Il la tenait enfin. Son désir enfla, brûlant de posséder non seulement cette reine, mais tout ce qu’elle protégeait encore. Il lui souffla à l’oreille :

- Tu vois l’enclos, là, chuchota Narhem en lui désignant l’endroit. Il contient des orcs affamés. J’ai déjà vu de mes yeux ces bêtes avaler un corps en moins de deux tours de moulin par grand vent. Humain ou elfe, peu leur importe quand ils ont faim.

Elian gémit en retour.

- Jetez-le dans l’enclos, ordonna Narhem d’une voix forte. Non, pas l’elfe, le brigand !

- Non ! murmura Elian.

Les soldats retirèrent ses armes au faux brigand. Il tenta de se défendre mais les experts le tinrent aisément en respect. Il fut mené de force jusqu’à l’escalier donnant accès au surplomb par lequel les dresseurs nourrissaient les orcs. L’enclos n’avait pas de porte. La brèche aurait été trop aisée à briser. Mieux valait jeter par dessus.

- Dans mes cheveux, murmura Elian. Il est dans mes cheveux. Je vous en prie, épargnez-le.

Narhem mit en pause d’un geste. Il sortit sa dague de métal noir et d’un geste vif, trancha la chevelure blanche qui s’éparpilla sous le vent océanique léger. Un petit bruit métallique attira son attention et il découvrit, ahuri, une bague roulant sur le sol. Il l’attrapa. « Elgarath » mentionnait une gravure à l’intérieur. Incroyable ! Il était là depuis le début, bien caché dans la longue chevelure blonde de la reine. Narhem n’avait même pas fouillé sa prisonnière, n’ayant pas imaginé un seul instant qu’elle eut pu commettre la bêtise de le porter sur elle.

Narhem serra l’anneau dans son poing. Après tant d’années à lui courir derrière et le voir disparaître sous son nez, il n’en revenait pas de le tenir, froid, dans sa paume.

Il fallait qu’il l’essaye, qu’il vérifie son pouvoir. Hydromel ? Bière ? Vin de Trolie ? Narhem vit défiler devant ses yeux tous les alcools possibles. Non ! s’exclama-t-il. Tu auras tout le temps de te saouler. Tes soldats attendent le signal. Reste concentré. Envahir Falathon. Prendre le pouvoir là-bas. Rejoindre Dalak et anéantir ces saletés d’elfes noirs esclavagistes.

Narhem leva les yeux. Ses hommes attendaient, figés, à l’affût, la décision de leur roi. Narhem n’allait quand même pas s’abaisser à boire. Ces hommes l’admiraient, le vénéraient. Il se devait de leur montrer sa puissance, désormais sans limite.

D’un geste désinvolte, il fit signe au dresseur qui jetèrent Lorendel dans l’enclos.

- Non ! hurla Elian avant de murmurer : Lorendel.

Narhem buvait la peine de sa prisonnière comme du petit lait. Il la tenait. Il sentait la force, la puissance et le pouvoir couler dans ses veines, faisant battre son cœur à la chamade, emplissant son esprit de coton chaud.

- L’autre aussi, précisa Narhem. Ramenez-la dans son cachot mais fermez la porte à clef cette fois. Je vais à la tour de surveillance sud. L’attaque de Falathon va pouvoir commencer.

Il attrapa un cheval qui traînait, le monta et sortit du fort qu’il contourna pour se rendre plein sud. Arrivé rapidement à la tour de surveillance, il grimpa ses marches jusqu’à son sommet. Là-haut, il passa l’anneau à son doigt sans rien ressentir de particulier. Ce truc était-il vraiment magique ? Il allait vite le savoir. Normalement, ses armées n’étaient plus liées à la fidélité à la terre. Maintenant, le monde entier lui appartenait.

Il alluma une lanterne et souffla dans un énorme cor. À l’horizon, des centaines de bateaux s’élancèrent vers Falathon. Il observa les navires passer la frontière navale fictive et continuer leur route, les marins à bord bel et bien vivants. Son sourire exprimait une joie intense.

Commentaires

forum Impressions
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.