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Chapitre 50 : Narhem – Prisonnière

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Par Nathalie

Des saisons entières passées à écouter les rumeurs, à errer de bouge en taverne, de fête monumentale en bal de province, à guetter un détail, une information, n’importe quoi qui lui permettrait de retrouver Elian. La reine restait enfermée sur ses terres, invisible et inaccessible.

Heureusement, les bribes d’informations accumulées, une fois recoupées et analysées, permettaient à Narhem, après de longues saisons de corruption, de trahisons et de surveillance, de concrétiser un plan. Loin d’Elian et de l’anneau d’Elgarath, certes, mais c’était mieux que rien.

Narhem décida de se rendre à Gjatil, capitale de la Trolie, pour célébrer la fête de la mousson en tant qu’ambassadeur d’Eoxit. Ses informateurs lui assuraient que les filles d’Armand Thorolf s’y trouveraient.

Les Troliens avaient réussi l’exploit d’être alliés à la fois avec les Falathens et les Eoxans, deux peuples pourtant incapables de se supporter. Narhem comptait profiter de la fête pour séduire Sylvie Thorolf, la plus grande des filles d’Armand. À peine adolescente, blonde aux yeux bleus, elle était renfermée et peu attrayante.

Armand avait eu un fils avant elle : Rouk. Ainsi, la coutume du mariage d’amour ne la concernait pas. Seul le futur dirigeant – homme ou femme – devait épouser en suivant son cœur. Narhem avait toujours trouvé cette coutume Falathen étrange. Elle le servait aujourd’hui, lui offrant une entrée facile. Sylvie, peu convoitée à cause de son apparence, tomberait aisément sous son charme.

Il avait mis toutes les chances de son côté. Ses informateurs lui avaient révélé qu’elle aimait coudre : un mouchoir en dentelle, un geste anodin mais efficace, l’attendait. Il avait également prévu un collier de diamants et un recueil entier de poèmes. Ses atours étaient parfaits et il maîtrisait toutes les danses en vogue à Falathon. La gamine tomberait sans difficulté dans ses bras.

Il ne restait qu’un détail : faire disparaître Rouk. Pas besoin de le tuer ; Narhem possédait déjà le levier nécessaire. Et alors, il deviendrait roi de Falathon.

Pour parfaire son plan, Narhem avait légèrement modifié son apparence. Il s’était rajeuni suffisamment pour réduire l’écart d’âge avec l’adolescente, mais pas trop, afin que les nobles le jugent digne de confiance. Changer voix, démarche, vêtements… il suffisait de peu pour tromper quiconque. Nul n’est plus aveugle que celui qui ne veut pas voir.

Arrivé à Gjatil avant la délégation Falathen, Narhem se sentait confiant. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ? Il possédait toutes les cartes, la victoire lui tendait les bras. Quelques mots doux, quelques cadeaux, un compliment bien placé… et le trône serait à lui.

Narhem fut accueilli avec intérêt par un haut dignitaire et put se déplacer librement dans le palais. Grâce à ses contacts à Falathon, il connaissait déjà chaque membre de la délégation humaine.

Sylvie Thorolf, sa cible, parlait avec justesse et délicatesse. Sa suivante, Adelaïde de Farth, avait un caractère bien trempé. Toujours prête à donner son avis, elle préférait manier l’épée et monter à cheval plutôt que de s’asseoir à l’aiguille. Narhem s’étonnait encore que cette suivante si peu semblable à Sylvie ne fût pas écartée de sa protégée.

Amanda Thorolf aimait danser et boire jusqu’au bout de la nuit, et sa suivante Caroline Pomly partageait ces goûts. Les deux formaient un duo harmonieux, inséparable et complémentaire.

Alors que la délégation humaine s’installait, Narhem remarqua l’intensification des préparatifs.

- Vous attendez quelqu’un d’autre ? demanda-t-il au grand intendant.

- La reine des elfes des bois nous fait l’honneur de sa présence. C’est une vraie chance pour…

Le reste des paroles se perdit dans son esprit. Elian allait venir ici, au palais de Gjatil. Elle sortait de son repli ? C’était inattendu, imprévisible. La rage, la frustration, la colère et l’excitation se mêlèrent en lui.

Narhem dut puiser dans toutes ses techniques de méditation pour retrouver un semblant de calme. Il ne disposait que de quelques jours pour agir. Enlever la reine des elfes nécessiterait doigté, agilité et finesse. Il était seul. Quand Ariane se déplaçait, pas moins de dix elfes armés l’accompagnaient. Il aurait besoin de renforts.

Il engagea des mercenaires, les paya au prix fort, mais l’anneau d’Elgarath valait chaque pierre précieuse dépensée. Grâce à sa connaissance des elfes, il organisa la logistique de manière à ce qu’Elian soit installée dans une chambre avec terrasse, face à la palmeraie, où elle se sentirait la plus à l’aise possible.

Enfin, la délégation elfique fut visible. Trois… Ils n’étaient que trois. Elian se promenait sans escorte valable. Narhem en fut décontenancé. Narhem reconnut l’un des elfes, le nilmocelva présent lors des conseils à Tur-Anion. De mémoire, il ne s’agissait pas d’un combattant. Le second elfe était un adolescent, armé d’une dague, ce qui était très rare chez les elfes. Il bougeait comme un combattant en apprentissage. Prometteur mais encore moyen. L’escorte ne ressemblait à rien. Narhem en fut abasourdi.

Tandis qu’Elian échangeait des politesses avec l’impératrice, le jeune elfe avait marché directement sur… les suivantes des filles Thorolf et entamé avec elles une discussion en lambë, que les suivantes parlaient à la perfection. Narhem lut sur les lèvres.

- Tu m’as tellement manqué, Caroline ! s’exclama le jeune elfe.

Il avait accompagné le prénom d’un petit sourire.

- Toi aussi, Lorendel ! répondit Caroline.

- Pas à moi, indiqua Adelaïde. Je suis très heureuse d’avoir un toit au-dessus de la tête.

- Tu avais un toit à Irin, n’abuse pas !

Ils étaient tellement sûrs que personne ici ne comprenait le lambë qu’ils se permettaient de parler ouvertement. Narhem écouta l’échange, tentant de comprendre quand Adelaïde avait pu se rendre à Irin. Aucun humain ne pouvait y demeurer. Irin restait insaisissable, dans la canopée. Certains privilégiés avaient pu, tels Narhem ou les espions elfes noirs, apercevoir des elfes au sol, mais jamais Irin !

Les deux jeunes femmes connaissaient le même elfe et semblaient proches de…

Narhem se figea. Il comprit : Elian avait sauvé les nièces de son amie et les avaient amenées à Irin pour les protéger, avant de les confier à Thorolf. Ceci expliquait pourquoi Armand refusait obstinément de prendre des décisions lourdes de conséquence pour le pays : il n’était pas roi et le savait. Simple régent, il maintenait le pays à flot en remettant à plus tard les grands changements.

Narhem réfléchit. Armand n’avait pas dû accepter cela sans contrepartie. Son fils Rouk épouserait probablement Althaïs, permettant ainsi à sa famille de monter officiellement sur le trône. Quelle pitié ! Rouk était un incapable. Armand essayait de le former mais le jeune homme ne rêvait que de peinture et d’art, se désintéressant de la politique et des affaires d’état.

Le retour des jumelles royales ruinaient ses plans. Narhem venait de perdre sa porte d’entrée… à cause d’Elian. Cette punaise… Non ! Ce doryphore venait encore de lui ravir sa victoire. Cette salope ne s’arrêterait donc jamais ?

Elian, enfin libérée de sa conversation avec l’impératrice, rejoignit ses compagnons et discuta. Caroline indiqua son déplaisir d’être aux côtés d’Amanda. Narhem en fut surpris car tout indiquait l’inverse. Cette jeune femme semblait douée pour cacher ses émotions, qualité excellente pour réussir en politique. Caroline supplia Elian de parler à Armand, « qui l’écouterait ». Cela confirma ses doutes à Narhem. Elian et Armand se parlaient. Ils étaient alliés. Narhem n’avait aucune chance. Il prit sa décision en un clin d’œil. Tandis qu’Elian rejoignait seule sa chambre après avoir proposé à Theorlingas le nilmocelva de prendre du bon temps, Narhem retourna voir ses mercenaires.

- Changement de plan. Je m’occupe seul de la cible. Elle sera facile d’accès, finalement. J’ai besoin que vous enleviez les suivantes des princesses de Falathon. Vous m’avez bien compris, leurs suivantes, pas les princesses.

- On doit enlever les suivantes, répéta le chef. On n’est pas débiles.

- Elles sont deux, une rousse et une brune. Elles dormiront dans deux chambres séparées, indiqua Narhem avant de désigner les deux pièces sur le plan du palais impérial qu’il avait lui-même réalisé. Vous pourrez entrer par là. Ce couloir vous mènera directement à leurs appartements sans croiser de gardes. Si vous parvenez à être rapides et discrets, vous pourrez repartir par la même route. Nous agirons cette nuit. Vous vous sentez à la hauteur ?

- Entrer, enlever deux gamines et repartir, ça ne me semble pas très compliqué. On vous dépose le paquet où ?

Narhem grimaça. Il ne voulait pas perdre de temps. Elian parviendrait à suivre un rythme élevé, pas ces humains et leurs prisonnières. Attendre encore des lunes ? Certainement pas !

- À l’ouest d’Eoxit, sur la côte océanique, au fort Ha’amuul à Bellast.

Le chef des mercenaires en resta muet de stupéfaction puis il grimaça, perplexe.

- Quatre cents de plus pour le long voyage, annonça Narhem.

Les hommes échangèrent des regards. Étaient-ils prêts à partir aussi longtemps de chez eux pour…

- Quatre cents chacun, précisa Narhem.

- Ce soir, donc, lança le chef d’un air enjoué.

- Pas de bain de sang inutile ! Je veux les deux filles vivantes et entières, prévint Narhem.

Les mercenaires hochèrent la tête. Narhem fronça les sourcils. Le temps lui avait manqué. Il avait pris au mieux dans le coin mais il aurait préféré prendre davantage son temps. Il retourna au palais et se plaça en position, tentant d’éloigner de son esprit ses craintes quant aux compétences du groupe d’hommes armés.

Il n’eut pas le temps de calmer ses pensées qu’elle entra. Épuisée, mais toujours splendide. Narhem trembla avant de reprendre contenance. Elle se frottait l’épaule droite, crispée de douleur. Il sourit. Guérie ? Non. Elle survivait seulement. Personne ne se relevait d’une telle blessure.

Elian s’assit pour méditer. Narhem se rappela l’avertissement entendu à L’Jor : ceux que le métal noir avait touchés ne pouvaient plus supporter sa proximité. L’instant était venu de vérifier.

Il dégaina d’un geste simultané son épée et sa dague. La reine s’écroula. Narhem rengaina, triomphant. Il balaya la chambre d’un regard : elle était seule. Trop facile. Il chargea Elian sur son dos et quitta le palais par les couloirs dérobés.

Hors des murs, il la déposa à terre. Pas question de la porter comme une mule. Elle avait des jambes. Elle se réveilla bientôt.

- Ravi de te revoir parmi nous, l’accueillit-il en ruyem.

Elle leva les yeux. Ses pupilles scrutèrent son visage, ses vêtements, ses gestes. Lui, il la dévorait du regard : éclat des yeux bleus, clarté de la peau, courbe des hanches, grâce des jambes. Il refoula les pulsions qui lui brûlaient le ventre. Se contrôler. Ne pas céder. Ne pas ressembler à ces porcs gouvernés par leur sexe.

- Que la lune et le soleil guident tes pas, Elian, ajouta-t-il en lambë.

Elle déglutit difficilement. Ses lèvres sèches trahissaient la soif. Faible… une elfe assoiffée ? Sa blessure l’affaiblissait au point de la rabaisser aux besoins humains. Il lui tendit sa gourde. Elle hésita puis but avidement.

Tant d’échecs causés par cette gamine ! Et la voilà, pitoyable, incapable. Il reprit la gourde, un rire silencieux au bord des lèvres.

- Le métal noir vient des montagnes au nord de L’Jor, dit-il en amhric. Tous les elfes noirs connaissaient ce détail à l’époque, poursuivit-il avec un rictus. Mais le savoir s’est perdu. Il s’avère que toute personne blessée par le métal noir ne peut plus supporter sa présence à l’état pur. Et il se trouve que ma dague et mon épée sont en métal noir pur. Alors, si je fais ça...

Il fit glisser sa dague hors du fourreau, à peine. Elian se plia en deux, livide, suffocante, avant de s’effondrer. Narhem rengaina, savourant le gémissement arraché.

- Tu as compris, on dirait. Debout, termina-t-il en lambë.

Il s’éloigna de quelques pas. Rien. Elle restait au sol. Narhem soupira. Avait-elle encore l’illusion de choisir ? Il dégaina de nouveau, légèrement. Un hoquet douloureux suffit à briser sa résistance.

- Je peux recommencer, souffla-t-il en rengainant. Toute la nuit, si tu veux. Et puis, à l’aube, je te touche avec ma dague. Juste un peu. Tu t’écroules. Je t’emmène ailleurs. Et je recommence.

- D’accord… Je vais te suivre…

Il aurait dû savourer la victoire. Pourtant, une déception froide l’envahit. Trop simple. Pas de défi. Presque ennuyeux.

Elle marcha à ses côtés sans chercher à fuir. Après un long silence, elle osa parler. D’abord des questions banales, sur son identité. Narhem répondit, envoûté par le timbre clair de sa prisonnière. Puis il parla de lui, longuement, avec ivresse : son règne, ses titres, ses conquêtes. Elle l’écouta sans protester, docile, les yeux baissés.

Jamais elle ne tenta d’attaquer, même armée. Son souffle court, ses pas traînants prouvaient qu’elle peinait à suivre. Il l’attendait parfois, lui offrait de l’eau. Mais pas un geste de plus. Pas de main tendue. La toucher aurait brisé la barrière fragile de son contrôle.

Ce fut avec joie que Narhem retrouva les plaines fertiles de l’est d’Eoxit, chez lui, sa terre natale. L’air embaumait la vigne et la poussière chaude. Une énorme nostalgie s’empara de lui. Il se revit marcher au milieu des vignes, modeler le bois pour en faire des tonneaux, les meilleurs de la région. Il revit sa femme et ses enfants. Que restait-il d’eux ? Rien qu’une ombre incertaine. Ses descendants labouraient-ils encore cette terre ? Peut-être. Mais Narhem n’avait jamais cherché à le savoir. À quoi bon ? L’immortalité ne lui donnait que le droit d’assister à leur agonie, génération après génération. Pourquoi s’infliger ce fardeau ?

Les villageois le saluèrent, toujours plus nombreux. Narhem comprit vite que ce n’était pas pour lui que les regards s’allumaient : c’était pour l’elfe qu’il traînait à sa suite. Une elfe des bois, ici, à Eoxit ! La nouvelle courait plus vite que le vent. À chaque pas, la foule grossissait. Elian crispait les épaules, ses mains se tordaient malgré elle. Ses grimaces, ses tressaillements trahissaient sa gêne, et plus encore, sa colère muette. Quand les murmures la nommèrent « Ange », elle blêmit et détourna les yeux. Narhem nota l’information. Son dégoût le réjouissait : elle entrait, sans le savoir, dans l’état d’esprit qu’il désirait pour la briser.

- Nous sommes arrivés, indiqua Narhem alors que le soleil était haut dans le ciel.

L’air portait une note d’iode. L’océan n’était pas loin, et son parfum salé l’emplissait d’une exaltation sauvage. Chez lui. Enfin. Il se dirigea sans détour vers les souterrains du palais.

Elian franchit le seuil du cachot sans résistance. Trop facile. Le doute, un instant, le mordit : se trompait-il sur elle ? Pouvait-il avoir été entravé toutes ces années par une biche sans défense ? Non. Impossible. Il rejeta l’idée. Elle dissimulait sa force, voilà tout. Cette idée le rassura.

Alors qu’elle se plaçait, sur son ordre, contre le mur du fond, il sortit sa dague et la posa au sol. La vibration résonna contre la pierre humide. Elian se figea, ses traits se vidèrent de couleur, sa respiration devint haletante.

- Chaque jour, la distance entre elle et toi se réduira. Elle ne s’en ira que lorsque j’aurai l’anneau d’Elgarath dans la main.

- Va voir dans une tanière d’ours. Il s’y trouve sûrement.

Narhem esquissa un sourire. La pique le ravissait. Il voulait une proie qui se défendait, qui saignait en griffant. Autrement, le jeu n’aurait eu aucun goût.

Il sortit pour rejoindre ses orcs dans leur grand enclos où tout leur confort était assuré. Ses bêtes de guerre, ses compagnons d’ombre. Il se laissa aller à leurs étreintes brutales, frottant son front contre le cuir épais de leurs cous, les caressant comme d’autres le feraient de chiens fidèles. Puis il reprit le chemin de la cour, où l’attendaient hommes, responsabilités, et trône à maintenir.

Chaque jour, la dague avançait d’un souffle, et chaque jour Elian trouvait une réplique cinglante à lui opposer. Elle ne cédait rien. Cette résistance attisait le sourire de Narhem. Tout allait pour le mieux.

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