Laellia était assise sur son lit, droite mais absente, le regard perdu. Ses doigts caressaient machinalement le tissu grossier de sa robe, comme si elle cherchait à y trouver un réconfort. La coiffe en lin cachait ses cheveux. Sa nuque semblait fragile. Rien, dans cette silhouette maigre, ne rappelait la princesse qu’elle avait été. Seulement une adolescente dépouillée de tout.
Quand Narhem entra, elle leva les yeux, calme. Pas une ombre de peur. Sans doute avait-elle trop vu défiler les assassins, porteurs de pain ou de hardes, pour s’émouvoir de la venue d’un inconnu armé.
Il referma la porte derrière lui. Le claquement sec résonna dans la pièce close. Narhem inspira. Il espérait que tout se termine vite. Et sans douleur, si possible.
- Bonjour, princesse. Je m’appelle Narhem Ibn Saïd. Je veux savoir où se trouve l’anneau d’Elgarath.
Laellia se figea. Son visage d’adolescente se ferma d’un coup, comme un livre claqué brutalement.
- L’anneau d’Elgarath ? répéta-t-elle. Qu’en ferez-vous ?
- Cela ne vous regarde pas.
- Pourquoi me le demander à moi ?
- Parce que vous êtes sa gardienne. Donnez-moi sa position et je sortirai de cette chambre comme j’y suis entré, sans vous causer de mal. Je veux l’anneau, rien d’autre.
- Je ne suis pas la gardienne de l’anneau d’Elgarath.
Elle disait cela avec une telle assurance que Narhem dut se forcer à ne pas y croire. Les Eldwen savaient mentir. Bran l’avait déjà prouvé.
- Vous savez où il est. Et vous allez me le dire.
Le regard de Laellia s’affola un instant, la biche reconnaissant le loup, la gazelle devant le lion, le tapir face au jaguar. Elle recula, murmurant :
- Qui êtes-vous ?
- Narhem Ibn Saïd.
- Qui êtes-vous… ? insista-t-elle, la voix tremblante, comme si le nom lui-même sentait le sang.
Narhem pencha la tête.
- Princesse, la violence n’est pas nécessaire. Dites-moi où est l’anneau. Je vous en prie.
Elle secoua la tête.
- Je ne sais pas.
Il cessa de jouer le masque poli. Il la ligota sans effort, sa résistance dérisoire. La bassine d’eau renversée sur le lit devint l’outil. Il enfonça la tête de Laellia, maintint, relâcha, recommença. Ses pleurs emplirent la chambre.
- Je vous le jure ! cria-t-elle, suffocante. Bran… Bran m’a utilisée comme paravent ! Je n’ai jamais été la gardienne !
Impossible. Bran n’avait pas l’intelligence pour inventer un tel subterfuge. Et pourtant… malgré l’eau, la peur, la douleur, elle répétait la même version. Jusqu’à sombrer dans une torpeur résignée, les lèvres bleues, l’esprit déjà fendu.
Narhem trancha sa gorge d’un geste sec avant de serrer les poings, tant de rage que de tristesse.
Un silence lourd retomba. Narhem contemplait le corps livide, le sang qui se mêlait aux plis de la robe bon marché. L’anneau lui avait échappé. Une erreur de débutant, impardonnable : il avait sous-estimé Bran. L’imbécile avait caché son jeu.
Ses poings tremblaient. Les larmes vinrent. Chaudes, irrépressibles. Narhem pleurait sur une princesse morte pour rien. Quand ses sanglots cessèrent, il se redressa, le visage fermé.
Il ne laisserait pas son corps pourrir dans un recoin de la guilde. Elle méritait des funérailles, une dignité au moins. Il souleva le corps. Les assassins s’écartèrent en silence, aucun n’osant croiser son regard.
Narhem ramena Laellia au palais, la portant dans ses bras comme une enfant endormie. Ses pas résonnaient dans les couloirs vides, lourds, solennels. Devant la salle d’audience, il déposa la dépouille aux pieds d’Armand.
Le roi contempla le corps pâle de la princesse. Ses lèvres frémirent à peine.
- Merci, chef des armées. Je vais convoquer les fossoyeurs. La commémoration sera privée mais respectueuse. Où l’avez-vous trouvée ?
- Dans un bouge quelconque, répondit Narhem sans ciller. Pas de témoin. Personne ne connaissait son nom.
Armand hocha la tête. Pas un mot de plus.
Narhem tourna les talons et gagna ses appartements. Une fois la porte close, il s’affaissa à sa table de travail. Ses doigts tremblaient encore, mais son esprit s’était déjà mué en glace. Il prit un bout de papier et traça d’une écriture ferme :
« L’information était correcte. Sauf que Laellia n’était qu’un paravent. Proche du roi, Elian doit probablement connaître l’identité du vrai gardien. Interrogez-la. »
Il attacha le message à la patte d’un oiseau et le lança par la fenêtre.
Un bref instant, il songea que la probabilité qu’Elian possède cette information restait infime. Elle risquait d’être torturée pour rien. Mais l’idée ne l’effleura pas plus qu’une plume dans le vent.
Elle allait souffrir. Elle allait enfin payer. Peut-être jusqu’à la mort.
Tant mieux.
Les jours suivants s’étirèrent dans une morosité pesante. Le palais pleurait le roi et sa sœur. Quant aux jumelles royales, elles restaient introuvables, comme si elles avaient disparu. Narhem n’avait aucune piste. Rien.
Retrouver Laellia avait suffi à consolider la confiance qu’Armand lui portait. Il patienterait, observerait, et dans quelques années proposerait une alliance subtile et habile avec Eoxit, travaillant le roi avec douceur et finesse.
Quant à l’anneau d’Elgarath… il n’avait qu’à attendre le prochain mariage de sang royal. L’anneau finirait par réapparaître. Peut-être même que le gardien irait trouver Armand pour révéler son identité. Narhem ouvrit grand les yeux et les oreilles, espérant que les choses se déverrouilleraient d’elles-mêmes.
Il s’arrêtait devant chaque fenêtre, scrutant le ciel, guettant l’arrivée d’un oiseau porteur de nouvelles. L’attente le rendait furieux. Qu’avait révélé Elian ? Quand enfin le volatile arriva, il portait un message qui fit vibrer la rage dans tout son corps :
« Elian s’est échappée sans fournir la moindre information supplémentaire. »
Narhem froissa le parchemin et le lança au loin. Comment cette gamine parvenait-elle toujours à lui filer entre les doigts ?
La tentation de s’abrutir dans l’alcool ou de s’assoupir sous l’effet du pavot le titillait. Mais sa malédiction le privait même de ce répit éphémère. Avec l’anneau d’Elgarath au doigt, il aurait pu…
Laellia Eldwen, supposée gardienne de l’anneau, avait été retrouvée morte, le visage figé par la terreur. Tout le monde en conclut qu’elle avait été torturée. Et le vrai gardien de l’anneau ? Il se terrerait, sûrement. Jamais il n’oserait approcher Armand. Jamais il ne livrerait l’anneau. Il s’enfuirait, faisant un pied de nez à la famille royale. Narhem comprit qu’il venait de le perdre, définitivement.
Dans un accès de rage et de désespoir, il se jeta du haut des murailles. Ses os se brisèrent, ses poumons explosèrent. Quelques instants plus tard, il se releva, indemne. L’inconscience avait fait son office. Ne plus penser, ne plus sentir, ne serait-ce qu’un instant, était un plaisir incommensurable.
Il s’assit en position de méditation. Ferma les yeux. Il devait reprendre le contrôle. Se calmer.
Un aigle fendit le ciel, porteur d’un message. Narhem saisit le parchemin. Il lut :
« Guero est mort. J’ai retrouvé son corps à la sortie des marécages. Son ventre avait été transpercé. La blessure n’aurait pas dû le tuer. Probablement des brigands voulant lui soutirer de l’argent. Mais la lame a traversé une poche de poison. Guero est mort sur le coup. Il a dû oublier d’éteindre une bougie, ou une étincelle a sauté du foyer avant son départ. Le laboratoire a brûlé. L’incendie a tout ravagé. L’elfe est probablement mort à l’intérieur, brûlé vif. »
C’était signé de l’assistant de Guero.
Narhem éclata de rire. Était-ce de rage ? De dépit ? De tristesse ? De désespoir ? Il ne sut plus. Les larmes se mêlèrent aux éclats de rire, à la colère, à la folie. Chaque émotion se succéda, s’entrechoqua, le dominait tour à tour. Il laissa son esprit s’égarer, glisser là où la raison n’avait plus de prise.
Aux pieds des murailles, loin de toute présence humaine, il hurla, pleura, rit, se frappa. Le vent se jouait de lui, et au-dessus, le soleil et la lune dansaient, impassibles, témoins silencieux de sa chute et de sa rage.
Reprenant le contrôle de son esprit torturé, Narhem retourna auprès d’Armand.
- Narhem ? Tu es vivant ! Nous croyions t’avoir perdu ! Où étais-tu depuis des jours ?
Narhem cligna des yeux, stupéfait de constater combien il avait perdu pied. Plus que jamais, il sentit le besoin d’un phare, d’une ancre, quelque chose ou quelqu’un capable de dompter le chaos intérieur qui le dévorait, de lui offrir un émerveillement renouvelé à chaque aube, une attente impatiente de la suivante.
- J’ai dû nommer un nouveau chef des armées, expliqua Armand, une moue navrée sur le visage.
- Je comprends, assura Narhem. Tu as bien fait. Je lui souhaite bon courage dans sa recherche des jumelles.
- Cet objectif a été annulé, précisa Armand.
- Ah bon ? s’étonna Narhem. Vous les avez retrouvées ?
- Elles sont mortes, dit Armand.
La feinte tristesse du roi trahissait son mensonge à des lieux à la ronde. Narhem devina : Armand avait retrouvé les jumelles et, incapable d’assassiner ces nourrissons, les avait mises à l’abri, loin de tous. Une lueur d’admiration traversa Narhem. Après le meurtre inutile de Laellia, un acte de compassion ne faisait pas de mal.
Narhem resta plusieurs lunes à Falathon, observant Armand devenir père de deux adorables petites filles, après la naissance de Rouk, survenue avant le décès de Bran. Le temps passant, il comprit que rien ne ferait bouger le roi. Chaque tentative de rapprochement avec Eoxit échouait, balayée par un refus poli mais ferme. Armand l’évitait, feignait l’ignorance, contournait la question.
Narhem sentit le mur infranchissable. Il se détourna, résolu à trouver un nouvel angle d’attaque.
Afin de s’alléger l’esprit, il se rendit à Dalak. Il traversa les terres sombres en plein milieu, grimaçant à chaque pas, son corps ne supportant que difficilement les attaques du mal noir.
Lorsqu’il parvint à Dalak, la ville vivait à son rythme habituel. Rien n’indiquait de problème particulier. Narhem surveilla depuis les hauteurs. Il constata que Saelim ne commandait pas. Les experts semblaient avoir pris les manettes, Saelim n’étant que l’un d’eux, le meilleur Tewagi, sans que sa voix ne compte davantage que celles des autres. Au moins, les anciens avaient bien fait leur travail.
Les transporteurs de poisson finirent par arriver. Les animaux marins furent dépecés, traités et portés jusqu’aux palais de coton où ils furent échangés contre des plateaux vides tandis que certains hommes étaient appelés. Le poison n’avait pas agi, comprit Narhem. Guero avait échoué. La qualité d’hybride de Beïlan n’avait-elle pas permis au poison d’agir sur les deux espèces de manière égale ? Narhem l’ignorait.
Guero était mort. Pas moyen d’essayer autre chose. Cette méthode venait de tomber à l’eau. Il allait falloir les tuer à l’ancienne. Pour cela, encore fallait-il que les armées de Narhem puissent sortir d’Eoxit. L’anneau d’Elgarath était sa seule option et il était perdu à tout jamais.
Narhem soupira. Il n’avait pas la moindre idée de quoi faire. Retourner à Eoxit et y réfléchir lui sembla être un bon début. Avant de partir, toutefois, il tenait à féliciter les anciens de leur excellent travail. Autant les garder dans la poche. On ne savait jamais. Ils pourraient être utiles.
Il attendit la nuit que le village se vide pour rejoindre les trois anciens dans leur immense hutte. Lorsque les anciens le virent, leur attitude montra une animosité. Narhem ne prit pas la peine de les saluer, sentant l’agressivité nouvelle et inattendue. Narhem posa la main sur ses armes et les anciens firent de même.
Ils savaient qui il était. Ils connaissaient ses compétences. Pourquoi agissaient-ils de cette manière ?
- Qu’est-ce qui vous prend ? s’exclama Narhem, très en colère.
Il pensait rencontrer des alliés qu’il s’apprêtait à féliciter. Au lieu de cela, des ennemis se tenaient devant lui.
- Empoisonner les femmes ? gronda Bachir.
- Tu es un lâche ! cracha Yorl.
- De quoi parlez-vous ? demanda-t-il en usant de toutes ses compétences en tromperie.
- Beïlan nous a tout raconté, en détails, indiqua Bachir.
Ainsi, l’hybride avait réussi à échapper à l’incendie. Il était revenu chez lui. Narhem ne pouvait décemment pas nier.
- Tu n’as pas d’honneur ! Tu ne mérites pas ton titre, siffla Yorl.
- Tu veux m’en déposséder ?
À ces mots, les trois anciens sortirent leurs armes, en même temps.
- Trois contre un ? accusa Narhem.
- Les lâches ne méritent pas mieux, annonça Yorl.
Narhem observa ses adversaires. Vieux, certes, mais des Tewagi, entraînés à combattre ensemble. Immortel, certes, il l’était mais une fois son corps réduit en petits morceaux, il pouvait être jeté au fond d’un trou des montagnes et emmuré à jamais. Il avait déjà connu ça une fois. Il n’avait nulle envie de recommencer. Sa victoire contre ces trois elfes noirs était loin d’être assurée.
- Va-t-en et ne reviens jamais, ordonna Bachir.
Narhem regarda Sven, le dernier ancien, muet. Dans son regard, il lut une détermination aveugle. Ils étaient prêts à aller jusqu’au bout.
Narhem hocha la tête et se retira en marche arrière, peu désireux de tourner le dos à ses adversaires. Un combat de plus qu’il venait de perdre. Il n’avait désormais plus aucun allié à Dalak.
Narhem avait besoin de réfléchir, de se poser. Son esprit ne se sentait bien que chez lui. Il rejoignit le château de Bellast et y demeura, recevant en continu des monceaux d’informations grâce aux nobles Falathens corrompus. Chaque mariage, chaque désaveu, le nom de chaque écuyer, suivante ou membre du conseil lui parvenait sans qu’il ait à se déplacer. Il connaissait tout, voyait tout.
Patiemment, il attendit le moment opportun pour frapper, entrer dans la danse et prendre le trône par la voie politique. Chaque message était lu, chaque ordre donné, chaque pion placé avec précision. Les mercenaires, payés en pierres précieuses, exécutaient ses volontés avec efficacité.
Pourtant, malgré ce contrôle presque total, une chose lui échappait : la porte d’entrée. Elle résistait à ses plans, à sa patience, et Narhem, d’ordinaire si froid et calculateur, sentit sa frustration monter.
- Tu n’y arriveras pas, assura Paillette.
Cette femme au nom surprenant se révélait une conseillère hors pair. Son seul défaut : un manque total de tact et de diplomatie. Elle disait ce qu’elle pensait, sans filtre.
- Tu es ailleurs. Ton esprit est obsédé par autre chose. Comment s’appelle-t-elle ?
- Qui ça ? grogna Narhem.
- Seule une femme peut ainsi envahir l’esprit d’un homme, chanta Paillette.
- Raté, indiqua Narhem en souriant.
- Une arme rare et unique ?
- Encore raté.
- Un bijou précieux ?
Narhem frémit. Était-il si transparent ?
- Un bijou, donc, conclut Paillette. En or ?
- En argent.
- Pas de grande valeur, en déduisit Paillette. Valeur sentimentale ?
- Non, anneau magique.
Paillette frémit.
- Pourquoi vouloir une merde pareille ?
Comme tous les Eoxans, elle détestait la magie.
- Parce que porter cet anneau me permettra de ne plus être immortel.
- Tu veux mourir ?
- J’aimerais assez pouvoir me saouler.
- Avoir la gueule de bois te manque tant que ça ?
- Je suis tonnelier… à la base, je veux dire, il y a… très longtemps. J’aime le vin.
- Justement, tu peux en boire autant que tu veux sans en ressentir les effets. C’est génial !
- Non, ça ne l’est pas.
- Tu veux un anneau magique pour être ivre ? ricana Paillette.
- Pas seulement, la rassura Narhem. Il me permettra également d’attaquer enfin mes ennemis sans restriction.
- Voilà une bien meilleure raison, rit-elle. Où est-il, cet anneau obsédant ?
- C’est là le problème. Il est perdu.
- Quand on cherche quelque chose, il faut remonter sa trace jusqu’au dernier lieu où il a été vu. Où l’as-tu aperçu pour la dernière fois ?
- C’est plus compliqué que ça. Cet anneau appartient à la famille royale de Falathon. Il est en général conservé dans la salle des coffres de Tur-Anion. Je l’ai intégralement fouillée. Il n’y est pas.
- Arrive-t-il qu’il en sorte ?
- Oui, lorsque le premier enfant du roi est une fille et que son futur mari a été choisi par le souverain. En guise de confiance, l’anneau est prêté au futur gendre qui doit le conserver jusqu’au mariage, où il le passera au doigt de la princesse. S’il n’est même pas capable de prendre soin d’un bijou royal…
- C’est qu’il fera un bien piètre roi, je vois.
- Le roi qui a instauré ce principe est malin : en créant une émulation au sein de la noblesse, il détourne l’attention des affaires du royaume. Tout le monde manipule ses pions, rumeurs et intrigues vont bon train, et le roi a la paix.
Paillette rit de bon cœur.
- Arthur de Baladon n’a eu qu’une fille, Yillane. L’anneau d’Elgarath a été confié à son futur époux, Bran Eldwen, un simple fils de capitaine de la garde d’une ville paumée au sud du pays. L’anneau a été dérobé sans que le voleur n’ait la moindre idée de ce qu’il avait dans la main.
- Ah bon ? Il était idiot ?
- L’anneau est un jeu entre nobles. Le peuple n’en a que faire. Ce petit voleur de rien du tout n’avait jamais entendu parler de cette babiole sans grande importance.
- Un anneau magique n’aurait pas de valeur ?
- Les Falathens détestent la magie autant que nous, si ce n’est plus. Ils auraient tendance à payer pour qu’on les en prive.
Paillette rit de nouveau. La situation l’amusait.
- Bref, quand j’ai entendu qu’il était en vente, j’ai foncé. J’ai offert tout ce que j’avais sur moi… un peu trop, probablement… J’ai éveillé les soupçons.
- Le voleur a refusé de te le vendre ?
- Le voleur… a été volé… avant que j’arrive… par une voleuse meilleure que lui.
- Oh… Elle l’a vendu à quelqu’un d’autre ?
- Elle l’a rendu à son propriétaire.
- Contre quoi ?
- Contre rien.
- Impossible, indiqua Paillette l’air grave. On ne trahit pas sa guilde pour rien.
- Elle était amie avec la sœur de Bran.
- Une amitié ne suffit pas. Qu’a-t-elle eu en échange ?
Narhem réfléchit.
- Un anoblissement, des terres. Elle est devenue comtesse.
- Voilà, d’accord. Là, je comprends, indiqua Paillette. Bran s’est marié et l’anneau est retourné dans les coffres ?
- Non. Bran a jugé la situation trop sensible. Il a confié l’anneau à un gardien.
- Il l’a dit à tout le monde ?
- Il a très mal caché qu’il s’agissait de sa sœur. J’ai fouillé la donzelle, soudoyé un nombre incalculable de serviteurs, de suivantes, de lavandières, de femmes de chambre. J’ai moi-même fouillé sa chambre. Rien. J’ai dû me résoudre à une action plus directe.
- Tu l’as interrogée ?
Narhem hocha la tête. Douce manière de dire « torturée ».
- Où avait-elle caché l’anneau ?
- Elle n’était qu’un paravent. Bran avait désigné quelqu’un d’autre, ou peut-être que l’anneau est enterré avec lui.
- À sa place, je l’aurais donné à la voleuse devenue comtesse.
- Quoi ?
- Si j’ai bien compris, ce Bran n’était pas noble alors à qui faire confiance pour garder le précieux bijou royal sinon cette parvenue qui lui devait son titre ? Qui mieux qu’une ancienne voleuse pour protéger un objet précieux des cambrioleurs ?
- Elian est la gardienne de l’anneau ? s’étrangla Narhem.
- Ou alors Bran est enterré avec. T’est-il plus facile d’interroger cette comtesse ou de déterrer un roi ?
- La petite comtesse est devenue reine entre temps, grogna Narhem.
- Reine ? s’exclama Paillette. Hé ben ma cocotte…
- Je ne suis pas certain, du coup, de savoir laquelle des deux missions est la plus impossible…
Paillette remua la tête, fit la moue puis haussa les épaules.
- Bon, on baise ? s’exclama la jeune femme.
- Tes clients t’attendent ? supposa Narhem.
- C’est ma soirée de congé ! s’écria Paillette. Toi, ce n’est pas du travail, mais du plaisir ! Tu m’as déjà vu te demander de l’argent ?
- C’est toi qui devrait me payer. J’améliore tes compétences !
- Et de manière tellement agréable !
Narhem libéra sa frustration et sa rage de manière fort sympathique avec la jeune femme qui retrouva le bordel où elle travaillait peu après.