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Chapitre 51 : Narhem – Boulet

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Par Nathalie

En un milieu d’après-midi comme les autres, les mercenaires troliens franchirent le portail du château. Contrariété immédiate. Le paquet était trop léger.

- On a dû mal se comprendre, dit Narhem d’une voix calme au chef. Il m’en fallait deux.

Le mercenaire se tortilla, mal à l’aise.

- Une seule ne me sert à rien, reprit Narhem sans hausser le ton. Un… Deux… Vous savez compter ?

Le soldat serra les poings.

- L’autre se battait comme une lionne. Deux elfes l’ont rejointe. L’un a tué notre chef. Trois des nôtres sont tombés dans cette chambre où vous disiez que ça serait facile. Les gardes arrivaient. On a préféré repartir avec ce qu’on pouvait. Vous auriez préféré qu’on rentre les mains vides ?

Un silence tendu s’abattit sur la cour. La mâchoire de Narhem se contracta. Tout aurait dû se faire vite, en silence. Et voilà que le sang avait été versé.

- Deux… souffla-t-il, glacé. Il m’en fallait… deux.

Ses hommes se raidirent derrière lui. Les mercenaires demandèrent leur argent. Narhem leva à peine un doigt. Aussitôt, arcs bandés et lances pointées les encerclèrent depuis la cour et les remparts. Les troliens reculèrent, grondèrent, puis se défilèrent, la queue basse.

Narhem reporta son attention sur la prisonnière. Une jeune femme recroquevillée, les traits tirés, les yeux pleins d’un mélange de peur et de résignation. Il reconnut Caroline, la suivante de la seconde fille de Thorolf. L’aînée ou la cadette Eldwen ? La future reine ou un boulet inutile ? Les jumelles se nommaient Althaïs et Katherine. Les suivantes des filles Thorolf se faisaient appeler Adélaïde et Caroline. Ils n’auraient tout de même pas été aussi bêtes ? Narhem ricana. Vaincre des adversaires aussi mauvais lui laissait un goût amer.

Ainsi, il avait devant lui le boulet, l’inutile, la seconde, celle qui ne porterait jamais le titre tant convoité. Il devait tout de même s’en assurer.

- Alors c’est toi… murmura-t-il, plus pour lui-même que pour elle. Le boulet. La seconde. Celle qui n’héritera jamais. Petite chose inutile.

La jeune femme pinça les lèvres, détourna le regard. Elle ne protesta pas. Narhem sut qu’il avait raison : devant lui se tenait Katherine Eldwen.

Il l’observa. Son maintien trahissait une éducation noble. Elle connaissait Falathon. Elle pouvait lui servir. Pas pour ce qu’il avait prévu… mais pour autre chose. Il s’approcha, son ombre engloutissant la sienne.

- Viens. Suis-moi. Tu seras mon page. Autant que tu serves à quelque chose.

Katherine obéit, sans un mot.

Il vécut sa matinée comme les autres, réglée comme un mécanisme bien huilé. Au déjeuner, comme d’habitude, il ne consomma rien. Il demanda un plateau que la prisonnière porta. Il se rendit aux écuries où il recevrait les audiences du peuple. Une fois installé sur le banc en pierre, il lança :

- Tu peux t’asseoir et manger, Katherine.

Elle sursauta puis s’assit sur le sol battu. Ses mains tremblaient. La nourriture attendit longtemps sur le plateau : son ventre noué refusait d’en vouloir.

La première doléance s’annonça. Un homme pauvre, mains calleuses, tête basse. Narhem l’écouta sans l’interrompre, trancha l’affaire d’un ton sec. Pas besoin de conseillers : l’expérience avait affûté son jugement. Parfois, un expert venait combler une faille… mais rarement. Pendant deux heures, il distribua solutions et sentences, avec la régularité d’un bourreau qui abat ses coups.

Quand vint l’heure des hautes doléances, Narhem se redressa. Il allait quitter son banc, puis son regard glissa sur Katherine. La moitié du plateau avait disparu. Elle avait fini par manger.

- Laisse-le ici. Un serviteur viendra s’en occuper. Suis-moi.

Elle obéit, abandonnant la nourriture restante sans un mot. Narhem eut un sourire en coin. Trop facile. Beaucoup trop facile.

Dans la salle de réception, le contraste éclata : les murs tendus de tapisseries, les dorures, les colonnes sculptées. Narhem passa une veste de riche facture, serra à son poignet un bracelet de diamants si lourd qu’il tirait sur la peau. Puis il s’installa dans le grand fauteuil rouge et bleu.

- Un peu en arrière, debout, annonça-t-il à l’adresse de sa prisonnière. Tu gardes le silence.

Elle inclina la tête et obéit. Rien d’autre.

Narhem fronça les sourcils. Il attendait une étincelle : un mot de travers, une tentative d’affirmer son rang, une insulte chuchotée, ne serait-ce qu’un regard de haine. Mais il n’y avait rien. Juste la soumission.

Il la scruta. Était-ce vraiment la sœur de la future reine ? Elle n’avait ni verve, ni courage, ni ruse. Était-elle seulement bonne à quelque chose ? Pour la première fois, Narhem douta : cette fille pourrait-elle un jour devenir une assistante digne de ce nom ?

Il répondit aux experts avec patience. Ces entretiens exigeaient plus de subtilité que les plaintes du peuple : il fallait tenir compte des équilibres du royaume, des récoltes, des impôts, des routes à entretenir. Trois experts s’étaient présentés ce jour-là. Narhem sourit. Parfait. La séance serait courte. Il allait pouvoir tester sa prisonnière.

Quand il se leva, Katherine le suivit sans qu’il ait à parler. Sa docilité frisait l’excès. Les filles de ce rang n’étaient d’ordinaire que morgue, arrogance et caprices. Celle-ci obéissait avant même l’ordre. Trop facile. Décevant. Il avait rêvé d’un peu de résistance, ne serait-ce qu’un éclat d’orgueil à briser.

Il gagna ses appartements en maugréant.

- Tu sais lire et écrire ? lança-t-il.

- Évidemment, répondit-elle, choquée qu’il puisse en douter.

Il pointa une table.

- Assieds-toi. Prends plume, encre et parchemin. Écris.

Il dicta dix lignes, à peine. Sa main hésitante forma des lettres élégantes mais maladroites, un texte rempli d’erreurs. Narhem fronça les sourcils. Comment une noble pouvait-elle écrire si mal ? Cela lui revint. Elle avait été éduquée par Elian, chez les elfes, ceux-là même qui ignoraient tout de l’écriture. Narhem comprit qu’il y aurait beaucoup à rattraper. Le savoir avait des trous béants. Il soupira.

- Vingt-quatre fautes. Quand je reviens, je veux une copie sans erreur.

Il la laissa seule et alla croiser le fer avec les maîtres d’armes. L’acier qui s’entrechoque, la sueur, le rire rugueux des soldats lui firent oublier ses contrariétés. Quand il revint, les gardes confirmèrent : la prisonnière n’avait pas bougé. Vraiment trop facile…

Dès qu’il passa la porte, elle s’excusa à toute vitesse :

- Je n’ai trouvé que trois fautes. Alors je n’ai pas recopié, inutile de gâcher un parchemin.

Narhem arqua un sourcil. Au moins, elle osait juger, trancher, décider. Un bon point.

- Montre.

Il s’assit près d’elle, corrigea d’une main ferme. Katherine protesta, sûre de sa règle. Elle la récita avec aplomb. Narhem répondit en ajoutant les exceptions, dont elle ignorait tout. La surprise se peignit sur son visage. Il poursuivit, la forçant à répéter, à rectifier. Peu à peu, elle s’immergea, avide d’apprendre, notant chaque détail. Douze règles nouvelles tombèrent en une leçon.

Quand elle recopia le texte sans faute, il resta pensif. Cette fille n’était pas stupide. Ses lacunes venaient d’ailleurs. Éducateurs négligents, pédagogie bancale. La faute n’était pas à elle.

- J’ai fini, dit-elle avec un petit sourire de fierté.

Il hocha la tête et plaça le parchemin dans une poche intérieure.

- Je vais t’amener à la volière. Une seule fois. Après, tu y iras seule. Tu retiendras le chemin. Si tu tardes, j’en conclurai que tu flânes… ou que tu tentes de fuir. Dans les deux cas, la punition serait sévère. Compris ?

Elle pâlit, acquiesça. Narhem ouvrit la marche, la conduisant à travers le dédale : couloirs étroits, escaliers tournants, cours ensoleillées, portes grinçantes. Le trajet formait un labyrinthe où l’on pouvait facilement se perdre. Derrière lui, il sentait ses pas pressés, sa respiration nerveuse.

Devant les pigeons, Narhem confia son message au dresseur qui s’inclina et s’éclipsa. Restés seuls, il désigna le fort derrière eux. Sa voix était professorale tandis qu’il décrivait chaque tour, chaque aile, chaque cour intérieure. Katherine hochait la tête, mais ses yeux s’embuaient. Ses doigts tremblaient malgré ses efforts pour les garder crispés sur sa robe. Elle tentait de tout retenir, de prouver qu’elle pouvait, qu’elle valait quelque chose, mais l’angoisse la submergeait.

- Tu es douée en orientation ? demanda-t-il.

- Non, souffla-t-elle, avalant ses larmes.

Narhem la toisa, puis laissa tomber, implacable :

- Tu ne sais pas te battre. Tu écris comme un enfant. Tu es incapable de retrouver ton chemin. Dis-moi… à quoi sers-tu, exactement ?

Il ne lui donna pas le temps d’ouvrir la bouche. Déjà, il s’était détourné, descendant l’escalier avec lenteur, l’abandonnant derrière lui. Ses mots avaient été des coups, calculés pour fissurer.

Un bruit de pas précipités le rejoignit. La voix de Katherine éclata, étranglée mais décidée :

- Je suis douée en langue ! Je parle le ruyem et le lambë mieux que personne !

Narhem s’arrêta. Il pivota vers elle. Ses lèvres s’étirèrent dans un sourire qui n’atteignit pas ses yeux. Il la fixa, savourant le mélange de peur et d’espoir dans son regard.

- Tu as grandi parmi des elfes, tu es humaine. Si tu manies deux langues, ce n’est pas un talent, c’est un accident de naissance. Rien qui vienne de toi. Rien que tu aies gagné.

La jeune femme pâlit. Sa bouche s’entrouvrit, mais aucun son n’en sortit.

Narhem se pencha, comme pour lui livrer un secret. Sa voix s’adoucit :

- Sais-tu au moins parler l’amhric ?

- L’amhric ?… Qu’est-ce que c’est ?

Le silence qui suivit pesa comme une gifle. Narhem secoua la tête, las, et s’éloigna. Pas de cri, pas d’explication. Juste ce mépris muet qui laissait plus de traces que n’importe quel hurlement.

Il savait qu’il venait d’entailler son orgueil. Maintenant, il allait taillader son cœur.

Ils descendirent des volées d’escaliers interminables. Katherine suffoquait, la gorge brûlante, mais elle s’acharnait à ne pas ralentir. Chaque pas de Narhem résonnait comme une injonction silencieuse à tenir la cadence. Elle s’efforçait de lui prouver qu’elle pouvait suivre, que sa faiblesse n’était pas une fatalité. Dans son dos, Narhem esquissa un sourire qu’elle ne vit pas.

Ils débouchèrent dans la salle du donjon. La porte béait, sans garde. À quoi bon ? Elian gisait là, assise contre le mur, pâle, les paupières mi-closes. Sa respiration saccadée portait la marque d’une douleur constante.

- Elian ? Qu’est-ce que tu fais là ? lança Katherine en lambë.

La reine ouvrit les yeux, les fixa à peine, et répondit en ruyem, la voix sèche :

- Je m’en fous.Tu peux la torturer ou la tuer. Je m’en fiche.

Katherine cligna des yeux, désemparée. Narhem soutint le regard de l’elfe.

- Je sais, répondit Narhem dans le même idiome. Tu n’as pas hésité à faire torturer et tuer sa tante alors je me doute.

Elian ricana.

- Tu l’as torturée et tuée.

- J’ai fait ce qu’il fallait. Pas ce que je voulais, rétorqua Narhem.

- Tu n’as pas fait exprès d’assassiner son grand-père et son père ? accusa Elian en désignant la princesse Falathen de la main.

- Je ne comprends pas, dit Katherine. La porte est ouverte et il n’y a pas de garde. Pourquoi ne s’enfuit-elle pas ?

Elian tourna la tête vers elle, le visage déformé par le mépris.

- Je te renvoie la même question, cracha Elian.

Narhem eut un léger ricanement.

- Parce qu’elle ne peut pas s’approcher de la porte. Elle s’écroulerait avant d’avoir atteint le seuil, indiqua Narhem répondant à Katherine.

Il planta un dernier regard dans les yeux d’Elian.

- Toujours rien à me dire ?

- Va chercher un milieu d’un bûcher, il y est peut-être… répondit Elian.

Narhem sourit, mais sans joie. Avant de quitter la salle, il effleura du bout du pied la dague, la rapprochant de la reine. Le corps d’Elian se crispa, arraché à sa façade de froideur par un gémissement qu’elle ne put retenir.

Katherine sursauta, puis se précipita derrière Narhem, effrayée et perdue. L’échange avait été stérile, mais Narhem n’en attendait rien. Il n’avait cherché qu’à resserrer son étau sur sa prisonnière humaine. Et à en juger par ses yeux agrandis de peur, l’objectif était atteint.

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