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Chapitre 19 : Narhem – Créatures

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Par Nathalie

Le tournoi s’acheva. Le vainqueur fut célébré, la foule dispersée, les elfes repartirent. Plein sud. Une marche lente, fluide, régulière. Narhem les suivit. Sans se cacher mais toujours loin.

Certains humains avaient tenté aussi. Aucun n’avait tenu. Les forestiers ne s’arrêtaient ni pour manger, ni pour boire, ni pour dormir. Ils n’allaient pas vite. Ils rentraient.

Narhem persista. Lorsque les elfes passèrent la frontière des arbres, il accéléra. Mais plus rien. Plus de silhouettes. Plus de traces. Il parcourut les sous-bois, gravit les talus, revint sur ses pas. Rien. Pas une empreinte, pas un bruit. Comme s’ils s’étaient évaporés.

Il refusa de céder.

Il arpenta la forêt, longuement, méthodiquement, jusqu’à l’épuisement nerveux.

Il s’arrêta.

Il courait comme un humain. Pensait comme un humain. Et les elfes avaient l’habitude des humains. Ils savaient s’effacer, disparaître à leurs yeux, sans effort.

Narhem s’assit au creux d’un bosquet d’épines et se fit silence. Il ferma les yeux. Son souffle ralentit. Son cœur aussi. Il entra en veille. Ses muscles s’engourdissaient, mais son ouïe s’aiguisait. Il attendit.

Combien de jours passèrent ? Il n’en savait rien. Mais un jour - ou une nuit - un bruissement. Un soupir. Un chant. Il rampa jusqu’à la source du son. Le perdit. Recommença. Encore. Encore.

Un matin, il ouvrit les yeux sur une clairière de pierre et d’eau. Des vasques naturelles fendaient la roche, emplies d’eau fumante. Les elfes s’y baignaient, riaient, s’enlaçaient, s’épuisaient à jouir. Leurs corps glissaient les uns contre les autres sans pudeur, sans gêne, sans secret. À deux, à trois, parfois seuls, ils se cherchaient, se touchaient, s’étreignaient. Narhem détourna les yeux, le front en sueur.

Il resta. Pas pour mater. Pour écouter. Les voix, les chants, les exclamations. Les rythmes. Les accents. Les ruptures. Les silences entre deux cris. Il absorbait, il apprenait. Peu à peu, le langage elfique cessa de lui échapper.

Le soleil et la lune avaient dansé de nombreuses fois.

Narhem se sentit prêt. Il croyait désormais parler le lambë, mais devait en avoir le cœur net. Il quitta Irin - ou du moins, ses racines. Là-haut, dans la canopée, il savait que la vraie cité lui resterait à jamais inaccessible.

Il prit la route du nord. Comme l’avait dit l’assistant comptable, de nombreux elfes vivaient dans cette région. Narhem aborda deux d’entre eux. Il parla. Leurs visages changèrent. Une surprise franche. Un éclat d’émotion dans leurs pupilles aux reflets végétaux. Il avait réussi. Un humain parlait leur langue - avec naturel, avec justesse.

Radieux, Narhem s’attela à sa seconde tâche : cartographier Falathon. Il acheta du matériel, un carnet de cuir, des encres de sève et de roche.

D’abord, il traça les montagnes au nord, frontière avec Eoxit. Il les connaissait bien, les avait parcourues mille fois.

Puis il partit vers l’est, à la recherche de la Trolie. Enfin, il bifurqua vers le sud, longea les collines jusqu’au lac Lynia.

Là, sur les rives brumeuses, il croisa des adolescentes. Elles étaient nombreuses. Assises, chantant parfois, tressant des fleurs dans leurs cheveux. Elles attendaient. L’apparition rarissime d’un elfe.

Narhem sourit. Il suffisait d’aller au nord, ou à Tur-Anion, pour les croiser par dizaines. Mais ces jeunes femmes - filles de paysans, filles de terre - n’avaient jamais quitté leur province. Leur rêve tenait lieu de monde.

Pourquoi pas, pensa Narhem.

Il reprit la route.

Il longea la grande forêt. Pas question d’y retourner : il cartographiait Falathon, pas Irin. Mais au fil des jours, une question s’imposa. Où finissait exactement Falathon ? Où commençait le royaume sylvestre ?

Il se rendit à Liennes, une ville tranquille du sud, dominée par la haute demeure du duc. Des rues ordinaires. Des pavés usés par des pas anciens. Il interrogea les notables, les scribes, le chapelain même.

Tous lui répondirent la même chose, sans hésitation. La frontière de Falathon, c’était le fleuve Vehtë. La forêt ? Seulement prêtée aux elfes.

Il avait sa réponse. Parfait. Il retourna au lac Lynia pour reprendre depuis le début.

Il longea la rive ouest, sans croiser un seul elfe. Ils étaient là, pourtant. Il le savait. Mais ils se cachaient. Et lui n’avait aucune envie de les déranger.

Il atteignit enfin le fleuve. Derrière, les Terres Sombres. Tombeau des orcs. Des elfes noirs.

Les souvenirs revinrent d’un coup. La traversée. La magicienne. La malédiction.

Une bouffée d’émotions. Trop, trop vite. Quel bonheur d’avoir éradiqué ces races impures. Quelle douleur, pourtant, cette traversée.

Narhem s’assit. Laissa son esprit s’égarer. Il ne luttait plus. Trop d’images accumulées. Trop de siècles. Il avait appris à les laisser sortir, exploser, puis retomber. Sinon, la folie le guettait. Son esprit d’immortel avait besoin d’errer, de se perdre, de s’ouvrir. Pour renaître.

Narhem revint à la réalité, le cœur plus léger. Après avoir profité de l’eau pour réaliser un rasage méticuleux, il longea le fleuve par le nord, prenant ses mesures, traçant chaque sinuosité avec soin. Il remonta vers l’ouest, sans jamais croiser âme qui vive.

Il sentait l’océan proche. Un jour de marche, peut-être deux. Pas plus.

Derrière les arbres, il aperçut enfin le delta : large, majestueux, s’ouvrant dans l’eau salée.

Narhem resta stupéfait. Du côté nord du fleuve, une forteresse falathenne. Un immense mur de pierre et de bois, hérissé de tours de guet, gardé par des soldats.

Narhem poursuivit, cartographiant tout en avançant. Les archers sur les remparts le virent. Aucun ne dit un mot. Leurs regards restaient braqués vers les Terres Sombres. Une cloche pendait à portée de main.

Narhem atteignit le delta. Des femmes pêchaient les pieds dans la vase, fouillant le sol à la recherche de coquillages.

Lorsqu’il eut terminé ses relevés, il remonta vers les murailles. Une porte restait ouverte, prête à se refermer à la moindre alerte. Il la franchit.

- Vous surveillez quoi, là-haut ? lança Narhem au garde le plus proche.

- Les Terres Sombres, répondit l’homme, comme s’il parlait à un imbécile.

- Vous vérifiez qu’elles n’avancent pas ?

Le garde le fixa, puis le détailla des pieds à la tête en fronçant les sourcils. Clairement, il le prenait pour un fou.

- On protège nos pêcheuses des porcins.

- Des porcins ?

- Des bêtes poilues, baveuses, agressives. Elles attaquent les femmes pour leur voler leur prise. Parfois, elles contournent la muraille par la côte, pour piquer des veaux ou des moutons.

- Et elles viennent de là-bas ? demanda Narhem en désignant les Terres Sombres.

- Allez savoir. Personne revient jamais. Qui risquerait sa peau pour une info pareille ?

Narhem sentit la curiosité l’envahir. Il avait envie de savoir.

Il s’éloigna vers le delta. Une femme, pieds nus dans la boue, tirait un filet plein de crabes et de coquillages.

- Bien le bonjour.

- ‘Jour, m’sieur.

- Pas trop dur, aujourd’hui ?

- Oh non, il fait beau, c’est marée basse, les bestioles sont sorties. Bonne pêche.

- J’aimerais traverser jusqu’aux Terres Sombres. Tu pourrais me montrer un chemin dans la vase ?

Il fit glisser une pièce d’argent dans sa paume.

- D’accord, m’sieur, dit-elle en hochant la tête.

Elle l’entraîna dans un labyrinthe de boue, choisissant chaque pas avec soin. Narhem observait. Il savait reconnaître une vraie connaissance : pas de théorie, pas de carte, juste les pieds, les yeux, l’instinct. Rien ne valait l’expérience. Même une pêcheuse en savait plus que lui, ici. Il ne sous-estimait jamais ça.

- J’vais pas plus loin, m’sieur. J’tiens à ma peau.

- Merci, dit Narhem en lui tendant la pièce.

La femme repartit. Il inspira. Plusieurs fois.

Puis il avança.

Les Terres Sombres le cueillirent comme une gifle. Chaleur, froid, faim, soif. Tout en même temps. Sa respiration devint râpeuse. Il tint bon. Le choc passa. Son corps s’adapta. Il reprit sa route.

Narhem marcha vers la côte. En la suivant, il savait qu’il éviterait de se perdre. Les Terres Sombres n’étaient pas plates, non, mais elles semblaient vides. Mortes. Les rares ruisseaux ou pierres dressées ne suffisaient pas à s’y repérer.

Il atteignit l’océan. Il s’arrêta. Longtemps. La mer. Immense, calme, implacable. Il y voyait la sagesse, la force, l’éternité. Un rappel que la nature commande, que l’homme - même roi - reste minuscule.

Il reprit sa marche, longeant la falaise à pas lents. Il évitait de glisser. Il ne savait pas ce qu’une blessure lui ferait ici, sur ces terres hostiles. L’océan atténuait peut-être l’effet… mais il n’en était pas sûr. Il préférait rester entier.

Puis il les vit. Des formes à l’horizon. Les fameux « porcins », supposa-t-il.

Il s’approcha, le souffle court, curieux. Quels monstres pouvaient vivre ici ? Il rampa contre la roche, longeant la paroi, invisible.

Un d’eux passa devant lui sans le voir, courant derrière un crabe.

Narhem se figea.

Non.

Pas possible.

Pas eux.

Des orcs. Vivants. Ici.

Il sentit son corps se raidir. Ses muscles se contracter. Ses fesses… se serrer.

La douleur revint. Brutale. Mais plus encore : la honte. La scène éclata dans sa tête. Le pilori. Le rire des elfes noirs. La douleur. Le sang. Ses hurlements. Sa nudité. Son impuissance. Tout revint. Tout.

Il tomba. Net. Sans même sentir ses jambes flancher. Il s’écrasa au sol. Des larmes ruisselèrent sur son visage sans qu’il s’en rende compte. Il ne voyait plus rien. Il n’était plus ici.

Combien de temps resta-t-il prostré ? Il ne saurait le dire. Tout ce qu’il savait, c’est qu’il avait mal. Et qu’il avait honte.

Les orcs poursuivaient leur vie. Aucun ne leva les yeux vers lui. Narhem restait là, figé, effondré. Une statue au pied de la falaise.

Il ne voyait plus rien. Il n’entendait plus rien. Tout résonnait en boucle dans sa tête. Le pilori. Le sang. Les rires.

Puis un cri. Un glouglou. Quelque chose de trouble. Humide. Vrai. Un petit orc se noyait. Un adulte plongea sans hésiter, bravant les vagues. Il l’attrapa, le ramena, haletant, tremblant, mais vivant.

Narhem cligna des yeux. Ce n’était pas un rêve. Ces créatures… se sauvaient entre elles.

Peu à peu, son esprit s’éclaircit. Il les observa. Pas des bêtes. Pas des monstres. Des familles. Des gestes simples. Des rires rauques. Des bras puissants. Des mains tendres.

Ils partageaient. La nourriture. L’abri. L’eau. Ils s’entraidaient. Ils veillaient les blessés. Ils élevaient les enfants ensemble. Pas un cri, pas une morsure, pas une domination.

Et l’eau douce, si rare ici, ramenée de loin… transmise de bouche à bouche aux plus fragiles. Avec soin. Avec douceur.

Narhem sentit quelque chose éclater en lui. Un nœud qui se déliait. Pas de honte, cette fois. De l’émotion. De la gratitude. Une stupeur émerveillée. Il les avait crus barbares. Ils étaient bien plus humains que ceux qui l’avaient brisé.

Ils n’auraient jamais… Non. Jamais un orc n’aurait fait ce qu’ils lui avaient fait. Ce n’est pas dans leur nature.

Un sourire timide glissa sur ses lèvres. Pas de haine. Pas de revanche. Juste une envie. Un besoin fébrile : Aider. Réparer. Comment ?

Narhem se leva. Sans se cacher, il se mit à flâner sur la plage. Ni trop près, ni trop loin. Les orcs l’observaient, crispés. Terrorisés. Ils avaient l’habitude des humains - ceux qui chassaient, qui frappaient, qui criaient.

Narhem cherchait. Un objet. Une idée. Une entrée. Il trouva un gros coquillage vide. Le lava dans l’océan, l’eau glaciale mordant ses doigts malgré la saison, puis il s’enfonça dans les terres sombres.

Le climat changea. Le vent marin s’évanouit. L’air, d’un coup, devint étouffant, immobile, comme figé. Une chape de chaleur sèche s’abattit sur lui, sans soleil apparent. Le ciel, pourtant clair, n’offrait ni lumière franche, ni répit. À chaque pas, le sol respirait une tiédeur lourde et nauséabonde. L’humidité de la côte s’était volatilisée, avalée par la malédiction du sol.

Personne ne le suivit.

Quand il revint, les orcs n’avaient pas bougé. Mais leurs yeux brillaient d’un éclat neuf. Aucun humain n’était jamais revenu des terres sombres.

Narhem s’approcha d’un rocher. Déposa le coquillage rempli d’eau douce. Puis recula, en silence.

Les orcs s’approchèrent. Grognements. Les adultes ne touchèrent pas à l’offrande. Mais les faibles, les petits, les blessés… oui. Et leurs cris de joie n’avaient rien d’animal.

Un adulte prit le coquillage et disparut, direction les ruisseaux.

Narhem resta figé. Fasciné. Bientôt, d’autres orcs fouillaient la plage. Certains revinrent avec des coquillages. D’autres partirent en direction des ruisseaux. Et d’autres encore longèrent la côte.

Narhem comprit : ils transmettaient le message. Ces bêtes apprenaient. Vite. Très vite. Et surtout, elles comprenaient.

Narhem sentit une excitation étrange lui monter à la gorge. Il n’était pas dresseur. Mais il savait une chose : ces créatures, jadis domestiquées par les elfes noirs, étaient prêtes à l’être de nouveau.

Il repartit.

À Falathon, il termina sa cartographie. Réfléchit. Rêva. Ébaucha un projet. Puis retourna à Eoxit, qu’il retrouva figé dans sa discipline militaire. Parfait. Entouré d’expert, il apprit le dressage. Il aurait pu s’en passer. Cela l’aurait obligé à amener des experts près des orcs. Et donc, fidélité à la terre oblige, à s’entourer de personnes peu fiables. Il préférait éviter.

Et puisqu’il allait devoir transporter des cadeaux par la mer, il apprit aussi à naviguer. De nombreux marins lui enseignèrent, ravis, leur art.

Narhem ne voulait pas finir au fond de l’océan. Il voulait le traverser. Dominer l’eau comme il allait dominer les orcs.

Il avait appris la patience. Il avait l’éternité. Il prit son temps. Ne brusqua rien. Se donna les lunes nécessaires à tout maîtriser, sans se surestimer. Il ne devint pas expert. Un simple niveau trois lui suffisait.

Narhem se sentait prêt.

Il arma un petit navire, le chargea d’outils, de filets, de bois, de cordes, de contenants en argile… autant de présents pensés pour les orcs.

Il prit la mer, longea au large pour éviter les regards, et accosta discrètement par l’ouest du continent.

Les orcs, d’abord apeurés, le reconnurent. Ils s’approchèrent, curieux.

Les couteaux furent un triomphe - parfaits pour ouvrir les coquillages. Les haches et marteaux, des merveilles. Le premier poisson attrapé au filet déclencha une fête telle que Narhem en resta muet.

Mais très vite, il buta.

Les orcs restaient indomptables. Pas par hostilité. Par logique. Ils ne faisaient rien qui ne serve immédiatement à la survie du clan.

Il lui fallut des semaines pour en convaincre quelques-uns de monter sur le navire.

À Eoxit, leur arrivée fit sensation. Le premier mouton avalé les mit en transe. Dans leur enclos, ils prirent vite des forces. Narhem retrouvait les orcs qu’il avait connus à L’Jor. Il convoqua les meilleurs dresseurs du royaume. Tous ensemble, ils s’acharnèrent à leur enseigner des comportements nouveaux.

Aucune réussite.

- Comme les elfes, conclut un expert. Ils ne peuvent pas être apprivoisés.

Narhem vit rouge.

Il les avait vus, ces orcs. Porter les charges. Transporter les enfants. Tirer les chariots. Servir d’âne, de cheval, de chien. Ils obéissaient, avant.

- Je sais que c’est possible, répliqua-t-il, acerbe. Je l’ai vu de mes yeux.

- D’une manière qui nous est inconnue, alors, dit l’expert. Nous n’avons pas les bons leviers. Il nous faudrait parler avec leurs anciens dresseurs.

- Ils sont morts, grogna Narhem.

Il s’éloigna. Morose. Pour la première fois, il regretta leur disparition. Il mesura ce que signifiait la perte d’un peuple : la perte d’un savoir. Combien d’autres secrets s’étaient éteints par sa faute ?

Il chassa ces pensées d’un revers mental. Pas de regrets. Pas maintenant. Ces esclavagistes pervers avaient mérité leur sort. Il y arriverait sans eux. Il valait mieux qu’eux.

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