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Chapitre 20 : Narhem – Abîme

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Par Nathalie

Les saisons passèrent.

Narhem prit grand soin de ses orcs. Il fit venir des familles entières, leur offrit sécurité, nourriture, soins. Ils le respectaient. Parfois, ils souriaient. Mais ils restaient méfiants.

Jusqu’au jour où un jeune orc, sans y être forcé, accepta une requête simple de Narhem - par pur désintéressement. Il l’aida. Spontanément. Sans échange. C’était une première.

Les dresseurs furent convoqués. Tous observèrent, mais aucun ne sut expliquer.

- Ils ont peut-être besoin de stabilité, de connaître leur dresseur depuis leur naissance, supposa un expert. Certains oiseaux s’attachent à la première silhouette qu’ils voient.

- On ignore leur durée de vie, nota un autre. Peut-être vivent-ils bien plus longtemps que nous. Cela rendrait tout dressage… illusoire.

Narhem comprit. D’un coup.

Les elfes noirs avaient l’éternité. Les humains, non.

S’il voulait tisser un lien durable, il lui faudrait du temps. Des années. Peut-être des décennies.

Mais les orcs avaient une mémoire fine. Ils n’oubliaient rien. Il suffisait d’être constant. Patient. Présent.

Il remercia les dresseurs et leur donna congé. Ils seraient plus utiles ailleurs.

Dès lors, il s’occupa seul des orcs. Deux fois par an, il se rendait sur la côte ouest des Terres Sombres. Il apportait des outils, des offrandes, quelques mots. Il s’asseyait. Observait. Écoutait.

Un jour, il décida d’aller plus loin. Il voulait compter. Savoir combien d’orcs vivaient encore là-bas, éparpillés dans l’immensité. Et tant qu’à faire, il cartographierait le sud du continent.

Son petit navire le mena au-delà du cap sud. Il remonta les côtes inconnues. Il trouva des familles, des clans isolés.

Les terres sombres rendaient la navigation morne et harassante. Le vent, quand il soufflait, ne portait que sécheresse et poussière. L’eau, bien que présente, semblait morte. Les jours s’étiraient, identiques, sans repères, comme si même le temps refusait d’avancer.

Puis, un matin, quelque chose changea.

Narhem sortit de sa cabine, les yeux plissés contre le soleil bas. L’air avait une texture différente, moins rêche. Il sentit une légère brise tiède contre sa joue, une odeur inconnue lui chatouilla les narines. Ce n’était pas le sel, ni la vase. Une odeur verte. Vivante.

Des oiseaux.

Il en vit plusieurs piquer dans les airs, tournoyer puis disparaître vers l’intérieur des terres. Jusqu’ici, il n’avait vu aucun vol plané, aucun cri, aucun battement d’ailes. Rien ne vivait assez longtemps pour cela, dans les terres sombres. Pourtant, là…

Narhem s’approcha de la proue, tendit les bras, comme pour sentir davantage. L’eau était toujours noire, huileuse, mais l’air au-dessus avait gagné en douceur. Le ciel aussi semblait moins oppressant, comme si une main invisible avait desserré son emprise. Il aperçut au loin une ligne sombre, haute, ondulant légèrement. Des cimes. Des arbres. Immenses. Vivants.

Son cœur se serra.

Il connaissait cet endroit. La forêt. Celle de la sorcière. Celle qui l’avait maudit.

Narhem réduisit la voilure. Le bateau ralentit, contournant la masse sylvestre en grande courbe. Il refusait de s’en approcher davantage. Pas question d’attirer son attention. Pas question de prendre ce risque.

Il ne s’en éloigna pas complètement non plus.

À bonne distance de la lisière, il accosta. Il faisait plus frais ici. L’air, chargé d’humidité, était plus agréable à respirer. Pour la première fois depuis longtemps, Narhem n’avait pas mal. Les terres sombres, toujours là, chargeaient avec moins d’intensité, comme si la forêt repoussait leur emprise.

Il planta un bâton dans le sol, marquant l’endroit, puis se mit à marcher. Il cartographia les contours visibles de la forêt sans jamais franchir une limite invisible qu’il devinait, ressentait plus qu’il ne voyait. À chaque pas, il restait sur ses gardes, les sens en alerte. Il savait que la sorcière pouvait l’observer, le reconnaître, l’atteindre.

Pas ici. Pas maintenant.

Il retrouva l’endroit où il s’était retrouvé des années plus tôt, avec Khala et les autres Tewagi. Ses poings se crispèrent. Il empêcha ses pensées de dériver, verrouilla ses souvenirs. Trop dangereux.

Un éclat attira son regard. Près d’un rocher, à demi enfoncée dans le sol, une dague de métal noir reposait, intacte. Du matériel abandonné par les Tewagi lors de leur fuite. Il la ramassa sans mot dire, la glissa à sa ceinture, et reprit sa route.

Il continua vers l’est, longeant à distance prudente la forêt. La carte prenait forme. Le fleuve Ruvuma n’était plus très loin.

Les marécages, vibrant de vie de l’autre côté du fleuve, achevèrent de le convaincre : les terres sombres craignaient l’eau. Le contraste était saisissant. Ici, le sol râpait la peau et l’air griffait les poumons. Là-bas, des volutes de brume s’élevaient d’un lit de végétation luxuriante, animé par le cri strident des grenouilles et les clapotis des insectes.

Narhem observa le large bras d’eau. Le courant roulait avec force, infatigable, charriant des remous qui emporteraient n’importe quel corps lesté de fer. Traverser à la nage, avec une épée, deux dagues, et ses bottes imbibées de suie, équivalait à un suicide. Il soupira et fit volte-face. Mieux valait longer le fleuve, quitte à endurer encore la morsure sourde des terres mortes.

Il remonta vers le nord. Chaque détour, chaque pli du rivage fut consigné sur son carnet. Il traçait, mesurait, estimait les distances sans pause. Ses jambes continuaient par habitude. Sa volonté seule portait son corps. Parfois, il s’agenouillait pour boire. L’eau du fleuve, froide et pure, lavait un instant la poisse qui lui collait à la gorge. Elle le soutenait. Elle le gardait debout.

Au loin, quelque chose brisa la ligne du rivage.

D’abord flou, indistinct. Plus net à mesure qu’il avançait. Des pontons. Des planches reliées par des cordes épaisses. Des pieux enfichés dans la berge. Un port.

Narhem s’arrêta, le souffle court.

Un port. Ici ?

Les structures tenaient debout, solides, bien conçues. Il distingua des cerclages, des cordages bien noués, un soin dans l’assemblage. Sur la rive, une charrette attendait, abandonnée sans surveillance. Aucun verrou. Aucun gardien. Son propriétaire n’avait manifestement aucune crainte. Il ne pouvait pas s’agir d’orcs : ils n’étaient pas capables d’une telle rigueur. Les mains qui avaient bâti ce petit port n’étaient pas ignorantes. Il y avait, derrière cette construction, une intelligence égale à celle des humains.

Narhem resta là un moment, à observer, sans s’approcher davantage. Quelqu’un vivait ici. Ou quelque chose.

Curieux, Narhem s’éloigna du rivage. Il grimpa sur un promontoire rocheux, trouva une faille dans la pierre où s’abriter. De là, il pouvait voir sans être vu. Il s’immobilisa, patient. Les jours passèrent, longs, monotones, battus par le vent et les pensées. Rien ne bougeait. Le petit port restait désert, presque irréel, comme un mirage persistant.

Puis, un matin, les eaux du fleuve frémirent. Trois embarcations descendirent le courant. Des bateaux à fond plat, chargés de poissons frétillants. Les marins ne forçaient pas. Ils guidaient l’embarcation avec de longs bâtons, glissant dans l’eau avec une aisance tranquille. Narhem serra les dents. L’image avait quelque chose d’insupportablement paisible.

Il n’avait jamais imaginé les revoir.

Deux silhouettes descendirent sur le ponton. Silhouettes minces, agiles. Des gestes précis. Les poissons furent déchargés, jetés dans des caisses, puis chargés sur une charrette. Enfin, les deux marins s’attelèrent au timon, tirant eux-mêmes leur fardeau.

Des elfes noirs. Vivants.

Narhem resta figé, la bouche sèche. Les mots se disloquaient dans son esprit. Non. Impossible. Il les avait exterminés. La rébellion des esclaves. Les femmes fuyant, pour mieux agoniser dans les terres sombres. Les eoshen submergés par le peuple. Les Tewagi envoyés loin, morts à la recherche d’une chimère.

Et pourtant. Ils marchaient. Ils vivaient. Ils existaient.

Il décida de les suivre. Automatiquement. Machinalement. Ses jambes bougeaient, mais son esprit s'effondrait. Le sol ne semblait plus stable. Ses pensées éclataient comme des bulles trop pleines. Comment ? Combien ? Depuis quand ? Où ? Pourquoi ?

Un vide immense se creusa en lui. Un vertige. Une faille. Il avait échoué.

Des siècles à se pavaner dans la certitude. À revendiquer l’éradication. À transformer le massacre en mythe. Il s’était nourri de cette victoire. Il l’avait sculptée en armure, en rempart contre la honte, contre la soumission, contre tout ce qu’on lui avait volé.

Et maintenant…

Des elfes noirs. Debout. Libres.

Il sentit la haine remonter. Viscérale. Froide. Tranchante. Elle le transperça de part en part, emportant dans son sillage ce qui lui restait de calme. Ces esclavagistes… ces monstres… ils vivaient encore.

Quoi qu’il en coûte, il finirait le travail. Il les traquerait. Il les tuerait. Tous.

Il suivit la charrette à bonne distance. Les deux elfes noirs tiraient sans relâche, arc-boutés sous l’effort. Les terres sombres les rongeaient, comme elles rongeaient tous les vivants, mais ils avançaient malgré tout, tenaillés par une volonté que Narhem, à contrecœur, dut leur reconnaître. Il fallait une force de caractère peu commune pour marcher ainsi deux jours entiers, sans boire, sans manger, sans repos, les pieds écorchés par une terre hostile.

À l’horizon, une masse se dessina. Une montagne. Haute. D’un blanc irréel. Ses cimes s’arrachaient aux terres mortes pour aller effleurer les nuages. Narhem en resta figé. Il n’avait jamais vu de relief aussi marqué au cœur de ce désert maudit. Jamais tenté de pénétrer aussi loin, pensant que la magie néfaste y régnait partout.

Les elfes accéléraient. Comme attirés. Portés. Comme si, à mesure qu’ils s’approchaient, la douleur reculait.

Ils entrèrent dans un corridor rocheux. Et là, le miracle.

Narhem posa le pied à l’intérieur et sentit son corps se réveiller. Toute la souffrance s’effaça d’un coup. Plus de brûlure. Plus de lassitude. Ni soif, ni faim. Même la tension dans ses muscles céda, comme si une main invisible avait ôté un poids qu’il ne savait plus porter.

Le sol n’avait pourtant rien d’exceptionnel. Pas d’eau visible. Pas de source. Aucun charme actif discernable. Pourtant, l’effet était là, saisissant.

Narhem continua, les sens en alerte, abasourdi. Aucun garde. Aucun poste d’observation. Personne ne semblait craindre une attaque. Et pour cause : qui viendrait s’aventurer si loin, en plein cœur des terres mortes ?

Un peu plus loin, il découvrit une ville. Pas de pierre, pas de tours. Juste des huttes basses, serrées les unes contre les autres. Des hommes s’activaient autour de la charrette, débitant les poissons avec une précision méticuleuse. Rien n’était gaspillé : les arêtes étaient récupérées, les écailles mises de côté, la peau raclée avec soin.

Narhem s’accroupit derrière une dune, observant en silence. Tous parlaient amhric, cette langue qu’il n’avait pas entendue depuis… une éternité, lui sembla-t-il.

Les hommes portèrent les filets vers le seul bâtiment en pierre de la ville. Haut, massif, protégé par une double enceinte de bois. Ils ouvrirent une porte. Narhem entrevit un sas, un couloir étroit menant vers une seconde barrière. Les plateaux de nourriture furent déposés là, avec soin. Aucun mot. Aucun regard. Les hommes repartirent, les mains vides, le dos courbé.

Narhem comprit sans qu’on lui explique. Il avait devant lui un nouveau palais de coton. L’ombre d’un souvenir. La nourriture était une offrande. Aux femmes.

Elles étaient là. Elles avaient survécu. Un miracle ou un cauchemar. Il n’aurait su dire.

Sans doute avaient-elles découvert cette poche de vie par hasard, dans le néant des terres mortes. Et les hommes étaient venus. Appelés. Espérés. Crains.

Narhem scruta leurs visages. Fatigués, mais vivants. Résignés. Organisés. Pas un ne goûta le poisson. Toute la nourriture alla derrière la muraille. Quelques restes en ressortirent : morceaux de têtes, queues, viscères. Ils furent distribués à des enfants mâles, jeunes. Trop jeunes pour comprendre la faim, mais déjà éduqués à la subir.

Narhem retint un frisson. Rien ne poussait ici. Rien ne vivait, à part eux.

Et ils survivaient. Par la rigueur, par la hiérarchie, par la soumission. Par la foi, peut-être. Il ne savait plus s’il regardait un miracle ou une prison.

Narhem poursuivit son exploration, à pas de loup, le souffle retenu. Il longea plusieurs habitations avant de tomber sur une hutte plus grande que les autres. Une envergure qui ne laissait aucun doute : celle du chef.

Il se glissa dans son dos, colla l’oreille contre le bois. Une voix s’éleva, grave, familière. Il la reconnut. Khala.

Son cœur rata un battement.

Khala. Son second. Son frère d’armes. Celui qui l’avait aidé à tenir debout, dans l’ombre et la douleur. Celui qui avait chanté ses victoires, ramassé ses silences. L’émotion le frappa de plein fouet, brutale, inattendue. Des souvenirs éclatèrent sous son crâne : des rires étouffés sous les étoiles, des regards complices après un entraînement rude. Un fil. Un lien. Une preuve qu’il n’était pas seul. Un instant, Narhem se sentit vivant.

L’envie de le retrouver, de le serrer dans ses bras, de lui dire qu’il était revenu, l’envahit. Il s’imagina s’asseoir près du feu, parler toute la nuit, laisser retomber les siècles comme de la poussière. Pour la première fois depuis longtemps, une chaleur douce monta en lui. Il aurait pu tout oublier. Se reposer. Redevenir quelqu’un.

Puis tout bascula.

Une colère froide, noire, remonta de ses entrailles. Khala était un elfe noir. Un esclavagiste. Un pervers. L’un d’eux.

Narhem tomba à genoux, étranglé par la rage et la peine mêlées. L’envie de crier, de pleurer, de frapper le sol. Il vacilla.

Il voulait les rejoindre. Et les tuer.

Il voulait vivre avec eux. Et les faire souffrir.

Il voulait serrer Khala dans ses bras. Et l’étrangler.

Les deux voix hurlaient dans sa tête, se répondaient, s’entrechoquaient. Il n’avait plus de repère. Plus de vérité.

Il resta longtemps ainsi, prostré, incapable de choisir. Puis une saveur âcre emplit sa bouche. Le goût amer de la vengeance. Celui qui ne part jamais. Celui qui donne un but.

Alors il se releva. Lentement. La lune veillait, haute et blanche.

Il entra dans la hutte sans bruit. Comme un souvenir qui revient hanter les vivants. L’elfe noir dormait, paisible, confiant. Il se reposait, reprenant des forces nécessaires pour survivre à cette vie uniquement composée d’eau pure et d’air frais.

Khala dormait à poings fermés. Le chef des Tewagi, vulnérable. Une image qui aurait été inconcevable à L’Jor. Là-bas, un œil restait toujours ouvert. Ici, la faim, la lassitude, la sensation d’être à l’abri avaient rongé les réflexes.

Narhem resta à bonne distance, tendu comme un arc.

- Khala ? murmura-t-il, la voix à peine audible, prêt à bondir, à tuer si l’homme faisait un geste de travers.

L’autre remua, ouvrit les yeux dans la pénombre. Il cligna, plusieurs fois. Se frotta le visage. Le regarda. Le regarda encore. Puis, lentement, comme s’il doutait encore de sa propre perception, se pinça le bras.

- C’est bien moi, dit Narhem, bras écartés. Tu ne rêves pas. Tu ne délires pas non plus.

Le silence se fit. Puis, sans prévenir :

- Cul à orc ?

Narhem grimaça. Le sobriquet, lancé comme une gifle. Il ravala la colère qui monta à ses tempes. Pas le moment. Pas encore. Il devait faire illusion. Tromper. S’infiltrer.

Il força un sourire.

- Que tes nuits soient sombres, lança-t-il à mi-voix.

Khala se redressa.

- Que tes nuits soient sombres, Majesté… Je… je te croyais mort sur les terres sombres. Où étais-tu, par tous les vents ?

Narhem haussa les épaules.

- Nulle part. Partout. J’ignorais que vous aviez survécu. Je vous ai retrouvés par hasard. Ta hutte est… vaste.

Khala redressa la nuque.

- Je suis le roi, répondit-il, comme une évidence.

Narhem ne réagit pas. Pas tout de suite. Il pencha la tête, le visage fermé, lançant un regard de braise à son second.

- Bien sûr que tu es le roi, souffla Khala. Je n’ai fait que tenir la place… tenir le peuple debout. En attendant.

Narhem l’observa. Aucune menace dans la voix de Khala. Juste une loyauté encore vive. Ou bien une illusion bien entretenue.

- Je ne te reproche rien, dit-il enfin, la voix douce. Je comprends.

Khala hocha la tête, soulagé.

- À l’aube, je parlerai au peuple. Tu leur seras présenté.

- Non, trancha Narhem. Garde le poste. Et le titre. Tu fais de l’excellent travail.

- Mais… tu es notre roi, insista Khala, incrédule.

- Pas seulement.

Le front de Khala se plissa.

- Entre-temps, je suis aussi devenu roi d’Eoxit.

Khala haussa les sourcils. Puis il éclata d’un rire sec.

- Tu n’as pas chômé. Je te reconnais bien là. Doué comme toujours. Et là-bas ? Qui gouverne ?

- Des gens compétents, qui commandent en mon nom. J’ai confiance. Comme j’ai confiance en toi, ici.

Khala baissa les yeux, un instant. Impossible d’approuver sans paraître présomptueux. Impossible de nier sans insulter l’honneur Tewagi. Il choisit le silence.

- Je ne peux pas être partout à la fois, reprit Narhem. Et ici, tu es reconnu. Alors que moi… Qui reste-t-il de L’Jor pour me reconnaître ?

- En me comptant : quatre hommes, dit Khala. Pour les femmes, aucune idée. Elles ne nous parlent pas.

Quatre. Quatre survivants d’un peuple millénaire.

- Comment survivez-vous dans les terres sombres ?

- Cet endroit est protégé. On ignore pourquoi. Le vol de vie ne nous atteint pas ici. Les montagnes font barrage. Quand il pleut, l’affliction avance. Le soleil la repousse. On boit l’eau d’un lac là-haut. On pêche au Lynia. C’est… dur.

Narhem hocha la tête. Non pas par compassion, mais pour intégrer l’information. Une enclave de vivants dans un désert de mort. Une anomalie. Une faiblesse possible.

Il ne voulait pas les voir souffrir. Il voulait les voir tomber. Et pour les abattre, il devait les comprendre. Connaître leurs forces. Cerner leurs failles. C’est ainsi qu’on gagne une guerre.

Narhem passa une lune entière à Dalak. Les nuits, il parlait avec Khala. Les jours, il disparaissait dans les ombres, observant sans jamais se montrer.

Ses conclusions furent sans appel : les habitants de Dalak étaient redoutables. Endurcis dès l’enfance à survivre dans un monde implacable, ils formaient une armée latente. Chaque Tewagi savait se battre. C’était inscrit dès le niveau 1, ancré dans les chairs.

Il y avait une faille. Aucune arme digne de ce nom. Partout, il ne vit que des bâtons grossiers, taillés dans l’os ou la pierre. Rien de métallique. Rien d’efficace.

- Nous étions épuisés, grogna Khala. On a tout laissé derrière. Les femmes nous appelaient. Alors on a couru, sans rien. Trop faibles pour revenir en arrière. Nos lames sont perdues.

Narhem hocha la tête, sans commenter. Il visualisa, éparpillées sur les terres sombres, des lames de métal noir, abandonnées, enfouies, récupérables.

Un sourire étira ses lèvres. Une idée s’était logée dans son esprit. Elle y germait.

Il laissa Khala sur son trône qui empestait le poisson et partit. Il arpenta les terres noires, méthodique, traçant sur une carte chaque recoin. Il ne voulait rien rater. Ne jamais repasser deux fois au même endroit.

Il connaissait ses limites de portage, les avait mesurées avec l’armement des Msumbis. Dès que son sac atteignit son poids maximal, il remonta vers le nord, longea le fleuve Vehtë jusqu’au lac Lynia. Puis il obliqua, toujours plus haut, jusqu’à franchir les limites de Falathon. Là, entre deux blocs de granit, il cacha son butin sous un tapis de branchages.

Puis il rebroussa chemin. Et recommença.

Jour après jour, il peaufina son plan. Chaque trajet, chaque cachette, chaque variation de terrain. Il optimisa. Réfléchit. Ajusta.

Quand la carte fut terminée, il manqua de temps.

Il y avait Eoxit, Falathon, les orcs, Dalak. Trop de fronts à tenir. Trop de stratégies à faire vivre en parallèle. Il aurait voulu se dédoubler. Être à plusieurs endroits à la fois.

Pour la première fois depuis des siècles, son immortalité ne lui suffit plus.

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