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Chapitre 4 : Elian - Liens

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Par Nathalie

- Magnifique ! lança une voix trop claire, trop forte.

Elian se retourna d’un bloc. Narco venait d’enlacer un homme qu’elle n’avait jamais vu. Le geste était amical. La tension dans les épaules de son chef trahissait le contraire. Elle avait appris à lire sous le masque. Le visiteur ne lui plaisait pas.

- Arnaud ! lança Narco, le sourire tendu, les dents trop blanches.

Son annulaire droit tremblait, imperceptiblement. Une vieille habitude quand quelque chose lui échappait.

Le nouvel arrivant portait le cuir et le lin comme s’ils avaient été taillés pour lui. Corps sec, jambes agiles, pas un bijou, pas une arme. Des gants noirs. Une capuche rabattue sur des boucles sombres. L’image même du voleur raffiné. Mais ses mains étaient vides. Trop vides.

- Que me vaut l’honneur de ta présence ? enchaîna Narco. Depuis quand sors-tu de ton trou ?

Elian ne quittait pas le visage de son chef. Trop jovial. Trop rapide. L’autre le dominait. Ça crevait les yeux.

- Je t’ignorais posséder un tel trésor.

Narco haussa les sourcils, désigna la caissette qu’Elian tenait encore. Une pièce rare volée dans la salle des coffres du château royal de Tur-Anion. Le genre de mission qu’on ne voyait confier qu’une fois dans sa vie.

- Ça ? lança-t-il d’un ton désinvolte. Une babiole. Commande spéciale. Client bizarre.

Elian se mordit l’intérieur de la joue. Une babiole ? Il l’avait pourtant laissée seule au milieu d’un nid de soldats, sans plan de repli. Mais elle avait réussi. Encore. Comme toujours.

- Je ne te parle pas de ce truc ridicule, grogna Arnaud en levant enfin les yeux vers elle.

Regard brillant. Tranchant. Celui d’un homme qui voulait posséder. Pas la caissette. Elle.

Elian croisa ses bras. Un pas en arrière. Instinctif.

Narco soupira. Un soupir de chien battu. Il s’écarta, comme s’il ouvrait un passage. Pas à elle. À lui.

Il ne me protégera pas.

La certitude frappa Elian à l’estomac. Elle observa Narco. Petit chef dans une petite ville. Liennes n’était pas Tur-Anion. Arnaud était probablement l’un des grands. Peut-être même le grand.

- Bonjour, dit-il. Je suis le chef de la guilde des assassins de Falathon.

Il tendit le bras. Elle resta figée. Le contact. Toujours aussi insupportable.

Mais elle tendit le sien. Doigts crispés.

Pas la chaleur d’un bras. Pas la tension d’un muscle. Du métal. Froid. Lisse. Une lame. Planquée dans son avant-bras. Bien dissimulée. Dangereuse.

- Je veux te proposer d’intégrer ma guilde. Mes hommes t’ont observée. Tu as du potentiel. Viens. Tu visiteras. Tu décideras.

Les yeux d’Elian se plissèrent.

- C’est une chance exceptionnelle, souffla Narco. On ne devient assassin qu’en tuant un assassin. Et c’est… idiot.

Un frisson. Pas de froid. De rejet. Le mot « assassin » sonnait mal. Elle volait. Elle vivait. Elle survivait. Mais tuer ?

- Nous ne tuons pas par plaisir, reprit Arnaud, comme s’il lisait dans ses pensées. Pas par cruauté. Nous offrons un service. Comme toi. Nous avons des règles. Tu es libre de dire non. Viens. Tu verras. Je te le promets.

Un sourire doux. Il tendit la main.

Narco, cette fois, ne dit rien. Il serra les lèvres. Il savait qu’il la perdait peut-être.

Elle suivit Arnaud. Ils traversèrent le port. Une bâtisse massive, façade blanche, grilles ouvragées, un jardin entretenu. Une villa plus qu’un repaire.

C’est ici ?

Elle n’y croyait pas. Pourtant, derrière les murs : des salles d’entraînement. Des cuisines. Une bibliothèque. Des chambres silencieuses et propres. Pas de cris. Pas de beuveries. Une discipline froide, religieuse. Les regards glissaient sur elle sans s’attarder.

Un jour passa. Une nuit. Elle observa. Écouta. Rien ne résonna.

Sur le quai, face au portail de fer forgé, elle s’arrêta.

- Je vous remercie, dit-elle. Mais je refuse.

Le regard d’Arnaud resta calme. Il hocha la tête.

- Je te souhaite une vie heureuse auprès de Narco.

Elle ne répondit rien. Ni ici, ni là-bas. Le bonheur se trouvait ailleurs. Elle ignorait encore où. Son cœur lui murmurait de rester à Liennes. Elle l’écoutait.

Ils se serrèrent la main. Encore. Une lame sous la peau. Encore. Il tint parole.

À la sortie, un ivrogne en guenilles balbutiait contre la grille. Trop présent. Trop proche. Elian l’observa. Trop soigné pour un mendiant. Encore un assassin. Ils savaient cacher leurs cartes.

Quand elle revint vers Narco, il l’enlaça comme un père retrouvant son enfant perdu. Elle ne le repoussa pas. Mais elle garda les bras le long du corps. Il balbutia des excuses tout le trajet du retour. Elle n’écoutait déjà plus.

Il s’enferma dans son bureau dès le retour. Trois semaines sans mettre les pieds ici. Il allait crouler sous les rapports. Tant mieux. Elian croqua dans une pomme, les jambes pendantes depuis le plan de travail où elle s’était juchée avec souplesse.

- Elian !

Elle sursauta, recracha un bout de pomme à moitié mâché, et se retourna. Narco. Encore lui.

Elle leva les yeux au ciel, exagérément.

- Tout de suite ! lança-t-il, sans lui laisser le temps de protester.

Elle sauta du comptoir et atterrit dans un bruit mat, la pomme toujours en main.

- Mission urgente. Maintenant.

- Mais il fait nuit ! gémit-elle.

- Et donc ?

- On vient à peine de rentrer !

- Et donc ? répéta-t-il, le ton plus sec.

- T’as qu’à envoyer Tim ! râla-t-elle.

Elle avait juste envie d’un coin calme, d’un fruit croquant, de silence.

- Il ne sait pas écrire.

- Mais si ! répliqua-t-elle du tac au tac.

- Tu sais relire ce qu’il barbouille ? grogna Narco.

Elian fit la moue, vexée. C’était vrai, mais ça ne changeait rien au fait qu’il l’énervait.

- Depuis quand faut savoir écrire pour voler un truc ? bougonna-t-elle.

Elle s’adossa contre le mur, croqua de nouveau dans la pomme. Le jus lui coula au poignet.

Narco soupira. Il s’approcha. Plus calme.

- Ce n’est pas un vol, cette fois.

Il s’interrompit, la regarda dans les yeux.

- Tu dois recopier un parchemin. Sans laisser aucune trace. Rien. Même pas un souffle. Tout doit être à sa place comme si t’avais jamais mis les pieds là-dedans.

Elle arrêta de mâcher. Son regard se fit plus fixe.

Un parchemin, pas un objet ? Pas de disparition ? Juste… copier ?

Son esprit s’emballa. Les engrenages tournaient. Clics et déclics intérieurs.

- C’est une info que deux personnes seulement sont censées connaître, murmura-t-elle. Si elle circule, l’une accusera l’autre de trahison. C’est ça que les commanditaires veulent. Pas le contenu. Juste la discorde.

Narco sourit, brièvement.

- C’est ce que je pense aussi. Et on ne saura jamais si on a raison. On n’est pas payés pour ça. Toi, tu recopies. Rien d’autre.

- Très bien. C’est où ?

- Bureau du capitaine de la garde, dit-il, un brin gêné.

Il marqua une pause.

- Valentin Eldwen.

Elle resta silencieuse un instant.

- Vous voulez que je passe la nuit dans le bureau du capitaine de la garde ?

Son ton oscillait entre l’incrédulité et le fou rire nerveux.

- Je te conseille d’écrire vite.

- Mais il fait sombre ! protesta-t-elle. Je vais pas recopier dans le noir. Faudra une bougie.

- Tu rêves. Si tu allumes quoi que ce soit, t’es morte.

- Mais c’est impossible, ce que vous me demandez !

Il sortit un parchemin vierge, une plume, et un petit flacon d’encre. Il déplia aussi une feuille avec un symbole noir, élégant, aux courbes complexes.

- C’est ce sceau-là. Il est en bas du parchemin. Tu le repères, tu copies, tu reposes tout exactement comme c’était, tu nous ramènes la copie. Compris ?

Elle hocha la tête sans discuter. Elle savait qu’il n’ajouterait rien.

- La moitié de la nuit est déjà passée. Grouille-toi !

Elle resta figée.

Il est sérieux ? Il est sérieux.

Elian connaissait la ville comme les lignes de sa propre main. La lune n’avait guère eu le temps de grimper que déjà elle se faufilait dans les rues assoupies, jusqu’à la demeure de pierre claire aux volets clos. Une chambre vide, balcon entrouvert au premier étage, lui tendait les bras. Elle crocheta la fenêtre d’un geste précis et se glissa à l’intérieur.

La maison dormait. Elian descendit les marches sans un bruit, légère comme une ombre, attentive au moindre craquement. Le bureau se trouvait au rez-de-chaussée. L’entrée principale, gardée par deux silhouettes ronflantes, fut contournée sans difficulté : elle venait d’en haut.

Une fois dans la pièce, elle s’arrêta, scruta les coins sombres. Sous le bureau, derrière une tenture, derrière une armoire ? Elle choisit une cachette, au cas où. Toujours en prévoir une. Puis elle se mit en quête du parchemin.

Ses yeux, maintenant bien adaptés à la pénombre, glissèrent sur les étagères, les tiroirs, les recoins. Derrière un amas de livres, elle dénicha un coffret. Un nouveau cliquetis, un couvercle qui cède. Un anneau. Gravé à l’intérieur : Elgarath. Bof. Elle le reposa sans un regard de plus.

Le tiroir du bas révéla ce qu’elle cherchait : un parchemin roulé, scellé de la marque que Narco lui avait montrée. Sceau brisé. Parfait.

Elle l’ouvrit sur la table, y posa sa propre feuille, la plume, le pot d’encre. Le fauteuil en cuir grinça sous son poids. Elle plissa les yeux. L’obscurité rendait les lettres floues. Elle copia pourtant, ligne après ligne. Des plans, des chiffres, des mots qu’elle n’essaya même pas de comprendre. Elle se fichait de savoir. Ce n’était pas son rôle. Copier, et s’effacer.

Quand ce fut terminé, elle souffla sur la page pour faire sécher l’encre. Rangea ses affaires. Reposa le document original exactement comme elle l’avait trouvé. Puis attendit. Juste pour être sûre.

Un grincement au-dessus.

D’un bond silencieux, elle fila jusqu’à sa cachette. Une lanterne descendit l’escalier, une lumière vacillante dans la nuit. Un garde. Il poussa la porte, jeta un œil dans la pièce. Ne dépassa pas le seuil. Referma. Un soupir échappa à Elian.

Le parchemin fraîchement écrit trônait toujours sur la table, invisible à ses yeux. Ou peut-être juste... banal.

Tant mieux.

Elian attendit longtemps, le cœur battant. Lorsque plus rien ne bougea dans la maison, elle glissa le parchemin dans sa manche, s’assura qu’il était bien calé contre sa peau, puis repartit à pas feutrés vers l’escalier. Chaque marche protestait à peine, comme si la maison hésitait à la trahir.

Dans la chambre vide, elle posa une main sur la poignée de la porte-fenêtre, prête à se glisser dehors.

- Tu es chez moi, dit une voix derrière elle.

Elian se figea, les doigts crispés.

Elle se retourna lentement. Dans le halo pâle de la lune, une fillette de son âge se tenait debout, droite comme une statue, en chemise de nuit brodée. Ses joues rondes, ses cheveux bruns parfaitement coiffés, son port royal, tout en elle respirait l’éducation soignée et les soirées mondaines. Une petite bourgeoise, comme tant d’autres, et pourtant…

Elian serra la mâchoire. Narco avait été clair : personne ne devait soupçonner quoi que ce soit. Si cette gamine parlait, la mission tombait à l’eau. Pas de récompense. Pire encore, elle compromettrait tout.

- Il me suffit de crier pour que les gardes rappliquent, dit la fillette.

La menace était calme. Elian la balaya du regard. La tuer ? Hors de question. Même si elle avait pu, cela n’aurait rien résolu. Elle n’était pas une tueuse. Elle ne voulait pas le devenir.

- Qu’est-ce que tu as volé à mon père ? demanda l’autre.

- Rien, répondit Elian, sincèrement.

- Je m’appelle Laellia, dit la fillette en souriant.

Ce sourire, ce ton... Elian comprit. Ce n’était pas de la peur qu’elle lisait dans les yeux de Laellia. C’était de l’ennui. Et ce feu derrière, cette lueur vibrante... elle la connaissait. L’envie d’autre chose. De sortir du cadre. D’avoir une histoire à soi.

- Je m’appelle Elian, répondit-elle. Et je te jure, je n’ai rien pris. Je dois y aller. Mais si tu veux… je peux revenir demain pour papoter.

- Tu ne reviendras pas, souffla Laellia. Tu vas disparaître, et voilà.

Elian s’arrêta un instant. Puis planta ses yeux dans les siens.

- Si tu tais mon passage, je reviendrai, promit-elle.

Elle sauta sur le balcon, s’élança vers le toit sans un bruit, et disparut dans la nuit, comme un rêve qu’on oublie en se réveillant.

À peine son pied effleura-t-il le faîte du toit qu’elle la vit : une ombre brune, tapie non loin, collée à la tuile comme une tache indélébile. Une bouffée de rage monta en elle, brutale, acide.

Petit con.

Elle disparut derrière une cheminée, tourna autour, silencieuse comme une ombre, et se glissa dans son dos. Il était là, accroupi près d’un angle de mur, à l’affût de son retour.

- T’as failli tout faire foirer. T’es vraiment un incapable.

Le garçon sursauta. Son pied dérapa sur la tuile humide. Il bascula dans le vide.

Elian resta figée un battement cardiaque. Elle aurait pu le laisser tomber. La chute le tuerait sûrement. Fin du problème. Plus de boulet.

Sa main partit d’elle-même. Elle l’attrapa par le col au dernier moment, le hissa d’un coup sec. Il s’écroula à ses pieds, le souffle coupé, les yeux écarquillés par la peur.

- Merci, Elian… murmura-t-il.

L’odeur d’urine monta à ses narines. Elle soupira longuement, secoua la tête. Pathétique.

- J’ai failli être prise par ta faute.

- Je veux apprendre, lança-t-il. Enseigne-moi ! Je ferai tout ce que tu veux !

Elle serra les dents. Pas question. Elle ne voulait pas de lien. Pas de chaînes. Pas de responsabilité.

- Je jure obéissance totale à mon tuteur, dit-il d’un ton cérémonieux, les yeux brûlants de détermination. En revanche, si tu refuses, je te suivrai partout. Tout le temps. Dans tes pattes. Je t’empêcherai de respirer.

- C’est bon, t’as gagné, grogna Elian.

Elle n’en revenait pas. Elle venait d’accepter de se coltiner une sangsue.

Mais quitte à l’avoir dans les pattes, autant qu’il serve à quelque chose. Elle le regarda. Il souriait jusqu’aux oreilles, comme si le monde entier venait de lui appartenir. Elle se revit, quelques années plus tôt. Même feu dans le regard. Même soif d’apprendre. Même folie douce.

Et il avait réussi à la suivre jusqu’ici. Il avait du potentiel, ce crétin.

Elle soupira à nouveau. Il y aurait du boulot.

Mais peut-être… peut-être qu’un jour, il serait des leurs.

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