side_navigation keyboard_arrow_up

Chapitre 5 : Elian - Second

visibility 0
article 1,7k
Par Nathalie

Elian attendit que la lune soit haute, pâle et pleine, avant de remonter sur le balcon et de se glisser à nouveau dans la chambre silencieuse.

Elle était là, assise sur le lit, les genoux repliés contre sa poitrine, les bras enserrant ses jambes. La lumière bleue baignait son visage rond. Ses yeux brillèrent en la voyant.

- Tu es revenue, souffla Laellia, comme si c’était un miracle.

- Tu n’as rien dit. Et je tiens mes promesses, répondit Elian.

Laellia se leva d’un bond, pieds nus sur le parquet.

- Viens dans ma chambre ! chuchota-t-elle avec ferveur, avant d’attraper sa main.

Elle l’entraîna à travers les couloirs endormis de la maison noble, familière avec les planches qui grinçaient et celles qui ne grinceraient jamais. Sa chambre était plus vaste encore, couverte de tapis doux, de tentures aux broderies fines. Un petit feu rougeoyait dans l’âtre.

Laellia parla toute la nuit.

Elle décrivit ses leçons de danse et de musique, de maintien, de port de tête, d’élégance. Elle imita ses professeurs, fit tournoyer une jupe invisible, mima les révérences et les sourires figés. Elle riait en racontant les maladresses des autres filles, les compliments de son maître de clavecin.

Puis vinrent les plaintes. Les heures interminables de politique, les arbres généalogiques à n’en plus finir, les sigles, les blasons, les devises apprises par cœur. Elle grimaça en évoquant les langues étrangères.

- Le lambë… la langue des elfes des bois ! précisa-t-elle.

Elian savait. Elle ne dit rien.

- À quoi ça me sert ? ronchonna Laellia. Des elfes, on n’en voit jamais ! À part leur ambassadeur à la cour… mais jamais je ne lui parlerai. Jamais.

Elian resta en retrait, humble. À quoi bon se vanter en lui parlant des nombreux elfes croisés durant sa vie de foraine ? Et puis, elle n’avait pas envie d’en parler. Ce passé-là, mieux valait ne pas le réveiller. Tapie dans un fauteuil trop moelleux pour elle, les yeux à moitié clos, elle lâchait parfois un "Ah", un "Hm", un "Oh" poli. Elle l’écoutait.

Elle ne s’étonnait plus de la solitude dans les yeux de Laellia. Elle la reconnaissait.

Les deux jeunes femmes se retrouvèrent ainsi, nuit après nuit, chaque fois qu’Elian n’avait pas de mission. En journée, elle usait Lucas jusqu’à l’épuisement, le poussant à dormir d’un sommeil sans rêves. Elle protégeait ce moment suspendu, ce fragment de silence et de lune qui n’appartenait qu’à elle.

Laellia parlait, encore et encore. Elian l’écoutait. D’abord en silence, puis peu à peu, elle répondit. Une confidence par-ci, une anecdote par-là. Elle finit par lui raconter ses cambriolages. Laellia se tortillait sur son lit, ravie comme une enfant devant une histoire interdite. Elle voulait tout savoir. Elle voulait être là.

Très vite, Elian réclama. Laellia lui transmit ses savoirs préférés, la danse, la musique, l’art du port de tête et des révérences, et Elian absorbait tout avec une aisance insolente. Puis vinrent les matières plus dures, celles que Laellia elle-même redoutait. Là encore, Elian comprenait vite, trop vite. Elle retenait les noms, les dates, les blasons, déduisait les stratégies.

Laellia riait avec elle, parfois. Mais d’autres soirs, elle s’asseyait en silence, les lèvres pincées, regardant Elian réciter ce qu’elle, pourtant noble, peinait à maîtriser. Une jalousie discrète perçait dans ses yeux.

Mais leur amitié ne faiblissait pas. Malgré le gouffre entre leurs mondes, malgré ce qu’elles taisaient, l’une trouvait chez l’autre un reflet, une faille familière. Elles étaient opposées, mais elles s’étaient choisies.

Quelques saisons avaient passé. Sous le soleil cru du zénith, Elian scrutait la scène depuis le rebord d’un toit plat. En contrebas, la foule des voleurs retenait son souffle, agglutinée autour de l’estrade. Narco allait désigner son second. Il devenait vieux. Il fallait penser à l’après.

Tous attendaient. Tous espéraient. Il n’y aurait qu’un nom.

- Lucas Mains-Agiles, notre jeune prodige ! lança Narco, la voix gonflée d’orgueil.

Elian ne bougea pas. Elle regarda Lucas grimper sur l’estrade, les joues empourprées, les yeux brillants. Les voleurs hurlèrent, sifflèrent, tapèrent du pied. Aucun regard pour elle. Rien que pour lui.

Son apprenti.

Pas elle.

Elian serra les dents. Il ne lui arrivait pas à la cheville. Narco le savait. Tous le savaient. Mais il avait ce qu’elle n’avait pas.

« Tu ouvriras peut-être une nouvelle voie », lui avait dit Narco, le jour de son recrutement. Des mots vides. Une promesse creuse. Aujourd’hui, il venait de la poignarder avec le sourire.

Alors que la fête commençait, que les tambours battaient et que les coupes se levaient, Elian fit demi-tour.

- Elian ! l’appela Narco depuis le sol.

Elle s’immobilisa. Se retourna, lentement. Lui montra son majeur, haut et fier, puis disparut sur les toits sans un mot.

Elle n’avait plus de place ici.

Elle n’en avait peut-être jamais eu.

Le cœur en vrac, elle se laissa guider par l’unique certitude qui lui restait.

Laellia.

- Depuis quand tu viens en pleine journée ? Tu es folle !

- J’ai attendu que ta préceptrice sorte. J’ai l’impression que tu l’agaces.

Vu les éclats de voix qu’on venait d’entendre, c’était peu dire.

- Le lambë… grommela Laellia en secouant rageusement une feuille, comme si la pauvre y était pour quelque chose. Elle croit que je n’écoute pas. Je te jure que j’écoute. C’est juste que… rien n’a de sens !

Elian lui arracha le parchemin des mains avant qu’il n’explose, et le parcourut du regard.

- En même temps, t’as tout faux. Tu fais n’importe quoi.

- Et depuis quand tu t’y connais en lambë ?

Sujet sensible. Elian avait toujours soigneusement évité la question. Elle ne pouvait plus y couper.

- Je n’ai pas toujours vécu à Liennes. Avant, j’étais nomade. Avec un groupe de forains.

- Des forains ?

- Des elfes nous rejoignaient parfois. Pour un bout de route.

- Tu… tu as côtoyé des elfes ?

Cette voix aiguë, tranchante. La jalousie. Elian sentit son cœur se serrer. Cette révélation allait-elle tout gâcher ?

- Ils voyageaient par deux. Ils mangeaient avec nous, parlaient, chantaient…

Laellia resta figée. Pas d’exclamation, pas d’émerveillement. Juste une moue serrée, les yeux brillants d’envie contenue.

- En y repensant, je crois que je comprends, murmura Elian.

- Tu comprends quoi ? grogna Laellia.

- Les soupirs des femmes, les grognements des hommes… Je crois que les elfes couchaient avec les foraines.

- Les… quoi ?!

Laellia éclata de rire, un rire sincère qui brisa la tension. Adolescente, elle comprenait l’allusion.

- Bref. Ils parlaient souvent en lambë, et laissaient les gamins imiter. Certains nous ignoraient, mais d’autres nous enseignaient des bases. C’était un jeu.

Elian ferma les yeux un instant, et des images affluèrent. Des silhouettes élancées, des cheveux dorés, des regards d’un bleu pâle. Des voix qui ondulaient. L’odeur de l’herbe humide, du bois et des fleurs sauvages. Une chaleur douce.

- C’est pour ça que je peux te dire que ça, fit-elle en secouant la feuille, c’est du grand n’importe quoi.

- Fais mieux pour voir !

Elian posa le parchemin sur le lutrin. La plume dansa, rapide, précise. En quelques instants, Laellia avait devant elle une version corrigée.

- On va bien voir, grinça-t-elle en criant : Madame Fabert !

- Quoi ?! s’étrangla Elian. Je suis pas censée être là !

- Sous le lit, vite !

Elian lança un regard noir à son amie, mais se plia en deux pour disparaître sous le sommier.

Madame Fabert entra, sévère comme toujours. Laellia lui tendit la feuille, un peu trop vite. L’œil critique de la préceptrice scanna le texte. Puis fronça les sourcils. Puis rouvrit grand les yeux.

- Parfait… C’est… parfait.

Elle se reprit :

- Ce n’est pas trop tôt. Vous vous décidez enfin à progresser. Demain, les temps. Bonne journée, mademoiselle Eldwen.

Dès qu’elle fut sortie, Elian émergea, hilare.

- Tu me dois une vie.

- Bon, ça va… gronda Laellia. J’avoue. Tu t’y connais. Tu veux bien m’expliquer ? Parce qu’avec elle, je pige rien !

- Pourquoi tu t’acharnes à apprendre le lambë ? Il n’y a pas un seul elfe à Liennes. Tu crois sérieusement que tu vas en croiser un, un jour ?

- Elian, s’il te plaît ! Apprends-moi !

Elle. Et son obsession pour les elfes. Elian ne comprendrait jamais.

- Qu’est-ce que tu veux savoir ?

- Comment tu fais ça ?! Les conjugaisons sont imprévisibles et toi, tu fais jamais d’erreur !

- Imprévisibles ? Elles suivent la nature du mot. Tu sais pas faire la différence entre un objet minéral, végétal ou animal ? Bon, j’avoue, parfois c’est…

- Attends, attends… De quoi tu parles ?

- En ruyem, comment tu expliques que “bite” soit féminin et “sein” masculin ?

- Touche pas à ma langue maternelle, ricana Laellia.

- Chez les elfes, c’est simple. Terre, faune, flore. Trois catégories, trois façons de conjuguer et d’accorder.

Laellia ferma les yeux, marmonna quelques mots, rouvrit brusquement les paupières.

- Ça marche ! Mais c’est génial ! T’es un génie !

Elian haussa les épaules. Elle n’avait jamais appris comme les autres. Elle avait écouté, joué, imité. Les choses s’étaient imposées à elle. Comme une évidence.

Laellia continua de tester des phrases, des mots, enchaînant corrections et expérimentations avec excitation. Elian n’écoutait plus. Une voix lointaine montait du rez-de-chaussée. Un échange vif. Dans le bureau du capitaine.

Quelque chose se tramait.

- C’est une catastrophe ! s’exclama le capitaine Valentin Eldwen.

- Paniquer n’aidera pas, cingla une voix masculine qu’Elian reconnut comme étant celle de Bran, le frère de Laellia, son aîné de quelques années.

Elle se pencha. Les mots flottaient à travers le parquet.

- Il faut agir, précisa Bran, mais avec intelligence. Il faut déterminer qui a commandité le vol.

- Que la guilde des voleurs soit impliquée est une évidence, continua Bran, Mais elle obéit à des commandes. Ce soir, l’acheteur viendra chercher son dû. Si on l’identifie, on l’intercepte à la sortie.

- Super, répondit le capitaine. Tu es conscient que tous les nobles de l’ouest seraient prêts à vider leurs coffres pour cet anneau !

Elian se leva et sortit de la pièce par la porte principale et non celle menant à la chambre d’à côté, celle de la suivante, vide, par laquelle elle allait et venait chaque jour.

- Elian ? s’étrangla Laellia au milieu de sa phrase. Qu’est-ce que tu fais ? Non, non !

Commentaires

forum Impressions
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.