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Chapitre 3 : Elian - Pépite

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Par Nathalie

Un soubresaut l’éveilla. Le véhicule venait de s’arrêter. Roues grinçantes sur un sol caillouteux, cliquetis métalliques, éclats de voix. Halte pour la nuit ou simple pause ? Elian écarta avec prudence un coin de la tenture, le cœur battant à tout rompre.

Dehors, le camp se montait dans une frénésie maîtrisée. Des hommes déchargeaient des malles laquées, des valises en cuir cousu main. Des étoffes chatoyantes, des vêtements brodés, du maquillage, des colliers, des boîtes à chignons. Tout brillait. Tout criait luxe et importance. Elian n’avait pas pris place dans une simple caravane. Elle appartenait à une dame riche. Une dame puissante.

Elian se recroquevilla. Si quelqu’un la trouvait ici… ils croiraient qu’elle était venue voler. Ils diraient qu’elle convoitait les bijoux, les poudres, les soies. Ils diraient qu’elle était sournoise. Que sa beauté cachait une âme de voleuse.

Un frisson la parcourut. Elle devait fuir. Vite. Tant que les adultes s’affairaient à tendre les cordes, à allumer les premières lanternes. Bientôt, tout serait installé. Et alors, les regards rôderaient, attentifs. Les oreilles traîneraient. Chaque bruissement soulèverait des soupçons.

Mais Elian restait figée.

Un goût de métal au fond de la gorge. Ses doigts tremblaient sur la toile rugueuse. Si elle sortait, elle serait seule. Vraiment seule. Pablo le répétait souvent : « Quand t’es petit, faut jamais l’être tout seul. Le nombre fait la force. » En groupe, on est grand. Seule, elle ne valait rien.

Son ventre se serra. Comment survivre sans les siens ?

Et puis, il y avait ses cheveux.

Elle y porta la main, comme si elle pouvait les étouffer sous ses paumes. Impossible de disparaître avec ça. Sa chevelure était une malédiction : une torche d’or dans la nuit, un phare au milieu de la tempête. Partout où elle irait, on la remarquerait. Elle n’était pas faite pour passer inaperçue.

Elle était née pour être vue.

Son regard s’accrocha à une malle entrouverte. À l’intérieur, un fatras de poudres, de brosses, de pigments éclatants. Elian fouilla, ses mains fébriles farfouillant entre les boîtes et les fioles. Un parfum familier lui monta au nez. Elle s’immobilisa, le cœur suspendu.

Le baume.

Elle retint un cri de joie. C’était lui, elle le reconnaîtrait entre mille. Cette odeur chaude, épicée, boisée. L’odeur d’Amémia, la grand-mère de Pablo. La vieille riait toujours en disant que masquer ses cheveux blancs était sa seule coquetterie, son unique pêché. Pablo, attendri, payait une fortune pour ce mélange venu de la lointaine Trolie — henné profond, indigo nocturne — juste pour le plaisir de voir briller les yeux de son aïeule.

Elian ferma les yeux, le pot pressé contre sa poitrine. Amémia. Pablo. Sa famille.

Elle rouvrit les yeux. Le moment n’était pas aux souvenirs. Ce pot, c’était bien plus qu’un parfum de jadis. C’était un miracle. Une échappatoire. Avec ça, elle pouvait éteindre la lanterne. Devenir ombre.

Elle referma le couvercle d’un geste vif et glissa le pot contre son cœur.

Guettant les gestes, les voix, les trajectoires, elle se glissa hors de la roulotte. Un pas. Un autre. Le bruit ambiant couvrait le froissement de ses mouvements. Personne ne l’interpella. Personne ne la vit. Elle s’éloigna de l’agitation à pas feutrés, comme un chat.

Les arbres l’avalèrent sans bruit.

Elian respira plus librement. Elle n’avait pas peur. Ce bois, elle le reconnaissait. Elle savait y marcher sans faire craquer les branches, sans réveiller les oiseaux.

Elle trouva le ruisseau sans peine. Juste en aval, elle apercevait la caravane, minuscule lueur entre les feuillages. À genoux, elle déboucha le pot et plongea les doigts dans la pâte sombre. Une odeur forte et rassurante s’éleva. Elle commença à s’enduire les cheveux, mèche après mèche, attentive à ne rien oublier.

La pâte colorait dans l’instant. L’or pâle de ses boucles se teinta de nuit. Elle continua, minutieuse, le souffle court, les mains tremblantes de concentration.

Elle vida le pot. Ce n’était pas nécessaire. Le produit était d’une efficacité redoutable. Elian n’en avait cure. Aucune mèche blonde ne devait survivre. Aucun éclat doré ne devait trahir son passage.

Elle voulait disparaître. Pour de bon.

Amémia utilisait ce produit avec parcimonie. Vu son prix, chaque grain comptait. Une fois ses cheveux teints d’un brun profond, elle adorait raconter des histoires d’elfes.

- Je ne parle pas de ceux qui traînent parfois avec nous, précisait-elle souvent. Ceux-là se sont humanisés.

Elian ne comprenait pas vraiment, mais elle se taisait, happée par le timbre rauque et doux de la vieille à la crinière sombre. Amémia racontait avec le souffle de ceux qui croient encore, malgré tout.

- Les elfes des bois, les vrais, sont incroyables. Ils parlent aux plantes. Et les plantes les écoutent. Elles poussent rien que pour eux.

L’idée faisait sourire Elian. Elle s’imaginait demander à un poireau de sortir de terre, juste parce qu’elle avait faim. Ce serait merveilleux.

Un jour, une femme, les bras chargés de linge dégoulinant, avait glissé :

- Humanisés peut-être, mais ils ont pas perdu leur capacité à baiser comme des dieux !

Un éclat de rires cristallins avait fusé parmi les femmes. Les hommes présents avaient ronchonné, levé les yeux au ciel ou souri dans leur barbe. Elian n’avait pas compris. Elle s’en fichait. Elle était trop petite. Elle préférait les histoires d’Amémia.

Revenant au présent, Elian observa ses mains noires, maculées du mélange d’henné et d’indigo. Elle les plongea dans l’eau fraîche du ruisseau. Le courant emporta les traces sombres. L’eau se troubla, se teinta. Elian grimaça. Si la pluie tombait… ses cheveux trahiraient sa fuite. Le noir ne tiendrait pas. L’or reviendrait.

Elle frotta jusqu’à ce que ses doigts retrouvent leur pâleur, puis abandonna le pot vide sur la rive, comme on enterre un souvenir.

Elle longea le ruisseau jusqu’à la route. La caravane était loin derrière, avalée par la nuit. La lune guidait ses pas. Elian n’avait pas peur. Elle avait l’habitude de marcher.

S’habiller. Quitter cette robe trop longue, trop voyante. Enfiler des braies, des chausses souples. Un manteau à capuche. Des gants. Une chemise propre. Un gilet en cuir. Trouver de la nourriture. Un toit. Un abri contre l’hiver.

Elian cueillit quelques mûres le long du chemin. Leur jus sucrait ses doigts, tachait ses lèvres. Bientôt, les ronces seraient nues et les fruits disparus, avalés par le froid. Il lui fallait un refuge. Rapidement. Mais où ? Chez qui ? Chercher d’autres forains ? Et les exposer aux mêmes risques ?

Le soleil se leva, dorant la poussière de la route. Une gamine brune avançait d’un pas tranquille. Personne ne lui prêta attention. Elle saluait les gens croisés, d’un signe de tête ou d’un sourire discret. Pour eux, c’était une enfant du coin, envoyée chercher du fil ou un briquet.

Quelques fermiers la prirent sur leurs charrettes. Ils ne posèrent pas de questions. Elle remerciait, descendait à la bifurcation suivante, reprenait sa marche. Elle n’était pas fatiguée. Juste vide.

Elle voulait fuir. Fuir les soldats. Fuir Estev. Fuir la foire aux monstres. Fuir les corps éparpillés dans la clairière du massacre de la Lune Blanche. N’importe où, du moment que c’était loin.

Des villages, des villes apparurent à l’horizon. Pourquoi choisit-elle celle-là ? Elian n’aurait su le dire. Elle suivait son instinct. Son cœur, peut-être. Il murmurait : ici.

Elle laissa derrière elle les beaux quartiers et se dirigea vers les ruelles animées du quartier marchand. Ses pas suivaient la mémoire de Pablo.

Elle se souvenait. La gifle. Cinglante. Retentissante.

Les yeux écarquillés, Elian avait vu Valmis, ce grand gaillard presque adulte, vaciller sous le coup. Il aurait pu répondre. Il en avait la carrure. Mais il avait baissé les yeux, sans un mot. Ensemble, ils avaient quitté la place.

Le soir, Pablo avait convoqué le conseil des enfants. Les adultes, silencieux, les entouraient. Les femmes cousaient. Les hommes affûtaient des outils. Pas de chant. Le silence régnait, solennel, pour que chaque mot porte.

- Qu’as-tu fait, Valmis ? avait demandé Pablo.

- J’ai volé un marchand, avait avoué le garçon.

Elian, trop petite, avait dû se contorsionner pour voir son visage.

- Pourquoi est-ce mal ? avait alors lancé Pablo aux enfants.

- Parce que voler, c’est mal ? avait proposé Elian, pleine de naïveté.

Les rires avaient fusé. Moqueurs. Elle s’était repliée, blessée. Pourtant… elle se souvenait bien du caillou volé à Tia Rosa. Et des pleurs de la fillette. Et de la voix de la femme : « Ça, c’est du vol. » Alors ? Elle s’était trompée ?

- Les marchands triment du matin au soir pour gagner de quoi vivre, avait repris Pablo après un simple regard pour rétablir le silence. Ils aiment recevoir de l’aide : des bras jeunes, pleins d’énergie. En échange, ils offrent des fruits, du fromage, un morceau de lard. Parfois une pièce. Et surtout… quand la garde approche, ils lèvent une toile, trouvent une cachette, mentent s’il le faut. Ils protègent.

Il avait marqué une pause.

- On ne vole jamais les marchands. Jamais.

Elian avait hoché la tête, sourcils froncés. Une leçon gravée dans sa mémoire.

- Si on a besoin d’argent, on le prend aux très riches. Puis on file chez les marchands pour se fondre dans la foule, avait conclu Pablo.

Elian mit ces paroles en pratique.

Elle offrit ses bras aux étals : on lui donna des pommes acides, des abricots juteux, des concombres croquants. Et quelques pièces. On lui tendit une bâche sous laquelle dormir. Ses premières économies servirent à acheter un manteau à capuche. Elle pouvait désormais marcher sous la pluie, sans crainte. Puis vinrent les braies, la chemise, la culotte, les chausses légères et silencieuses. Un gilet, une ceinture, une dague. Pas pour blesser. Pour trancher vite. Une bourse coupée proprement valait mieux qu’une tentative maladroite.

Elle apprit à repérer les lieux calmes, les rues discrètes, à éviter les grandes foires trop surveillées. Elle observait. Notait les visages. Celui-là sortait toujours du même bouge, l’air aviné, la bourse allégée. Elle s’esquivait dans un éclat de rire silencieux.

Bientôt, elle connut les ruelles comme ses poches. Elle se sentait mieux. Nourrie. Vêtue. Libre.

Mais seule.

Les marchands l’aimaient bien. Ils l’aidaient parfois. Mais ce n’était pas une famille. Pas des frères, pas des sœurs. Personne avec qui partager un silence, un rire, un chagrin.

Parfois, le soir, Elian pleurait. Les larmes lavaient en silence le manque et le vide.

Une main la secoua.

Elian ouvrit les yeux, foudroyée. Personne ne la touchait. Jamais. Encore moins Thourik. Et pourtant, c’était lui. Penché sur elle. Le visage fermé. Le geste brusque.

Le ciel pâlissait à peine. L’aube pointait. Thourik ne s’était jamais levé avant les poules. Que faisait-il là ?

- Je suis désolé, Elian, souffla-t-il.

Puis il recula, secoua la tête et disparut dans l’ombre.

Le doute la traversa. Non. Impossible. Pas lui. Il n’aurait jamais… Pablo disait que…

Trois silhouettes surgirent. Braies crasseuses. Chausses élimées. Chemises ouvertes. Une dague au flanc. Des regards durs. Pas la garde.

Des voyous.

Elian bondit sur ses pieds, prête à se défendre. Trois devant. D’autres derrière. Cernée. Une dizaine, peut-être plus.

Thourik avait fui.

Autour d’elle, le marché dormait encore. Les étals bâchés. Les allées vides. Pas un cri, pas un bruit. Quelques instants encore avant que les vendeurs n’installent leur monde.

Ils devaient frapper vite.

Elian balaya les lieux du regard, à la recherche d’une échappée. Rien. Nulle ouverture. Trop de corps, trop de regards.

Un homme s’avança. Armé, mais les mains levées.

- Donne ta lame et viens sans histoire.

Il tendit la main. Elle le fixa, dédaigneuse, et cracha au sol. Puis tira sa dague. Le cercle se tendit. Des doigts glissèrent sur les pommeaux. Ils n’attendaient qu’un faux geste. Une erreur. Elle le savait.

Elle baissa les yeux. Tendit la dague. Capituler, pour l’instant. Elle suivit l’homme sans résister.

Derrière elle, le marché retrouva sa respiration. Des voix, des pas, des claquements de bois. Comme si rien ne s’était passé.

Des ruelles crasseuses. Des entrepôts éventrés. Un lavoir couvert de mousse verte. Un fourneau noirci qui fumait encore. Une tannerie pestilentielle. Et enfin, une porte. Massive. Gardée. Deux yeux sans visage derrière une meurtrière.

Trois coups. Une pause. Un coup. Une pause. Deux coups.

Le verrou glissa. Code accepté.

Un couloir humide. Un escalier. Puis un vaste corridor bordé de portes closes. Celle au fond s’ouvrit pour elle. Uniquement pour elle. L’homme resta dehors. Il remit la dague à l’unique occupant de la pièce. La porte se referma.

Ils étaient seuls.

Un bureau d’acajou. Un fauteuil à haut dossier. Une cheminée vide. Un tapis trolien. Des tentures lourdes. Des chandeliers en or. Une immense fenêtre grillagée.

Le contraste avec l’homme qui s’y trouvait frappa Elian. Pas de brocart. Pas de bague. Ni or, ni ostentation. Juste un visage lisse, neutre, calme. Barbe taillée, cheveux sombres tirés en arrière. Il portait du lin et du cuir, comme un voyageur. Rien ne trahissait le maître des lieux, si ce n’est ce regard fixe et pénétrant.

- Je m’appelle Narco, dit-il en s’asseyant à demi sur le coin du bureau, entre des parchemins froissés.

Le désordre organisé d’un homme qui savait exactement où chaque chose se trouvait.

- Je dirige la guilde des voleurs de Liennes, poursuivit-il. Et tu voles sans autorisation. Sans verser ta part.

Elian croisa les bras, muette.

- Thourik dit t’avoir rencontrée l’hiver dernier. Ce qui signifie que tu opères seule, dans ma ville, depuis trois saisons… et sans te faire remarquer.

Elle haussa les sourcils. Elle n’y pouvait rien si ses hommes étaient incompétents.

- Autrement dit, tu es douée. Très douée. Alors non, je ne vais pas te punir. Je t’offre un choix. Nous rejoindre… ou quitter la ville.

Rejoindre un groupe. Une nouvelle famille. Et risquer, encore, l’abandon ? La trahison ?

- Pourquoi j’accepterais ? lança-t-elle en plissant les yeux.

Narco se leva. Ouvrit la seconde porte. Derrière, une grande salle éclairée. Des hommes riaient autour d’une table garnie. Du pain chaud. De la viande rôtie. De la chaleur. Des vêtements propres. Des dagues au flanc. Aucun miséreux.

Rien à voir avec l’image qu’Elian se faisait d’un repaire de voleurs.

- Pour cesser d’avoir froid, dit Narco. Pour ne plus avoir peur. Une protection. De l’entraide. De la loyauté. Un toit. De la nourriture. Des compagnons.

Tout ce qu’elle n’avait plus.

Elle observa ces hommes. Que des hommes. Jusqu’à l’arrivée d’une femme. Une robe. Une coiffe. Un plat de nourriture. Et des mains baladeuses pour l’accueillir.

Elian ricana.

- Et moi, on me propose quoi, exactement ?

- Comment ça ?

- Je suis une fille, répondit-elle en abaissant sa capuche.

Le visage de Narco se figea un bref instant. Elle l’avait surpris.

- Voilà qui est inattendu, admit-il. Mais peu importe. Ce sont tes talents qui m’intéressent. Tu comptes utiliser ton genre pour semer le chaos ?

- Non.

- Dans ce cas, mon offre tient. Rejoins-nous, et tu seras l’un des nôtres. Fille ou garçon. Et qui sait… tu ouvriras peut-être une nouvelle voie.

Elian n’y crut pas un instant. Ce monde était celui des hommes. Elle le savait. Mais si elle restait discrète… elle pourrait y trouver un peu de chaleur. Et de repos.

Pas une maison. Pas un foyer.

Mais un abri.

Elle hocha la tête.

Narco esquissa un sourire. Le premier. Sincère. Il venait de mettre la main sur une pépite.

Elian avait dit oui. Pas à un avenir. À une trêve.

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