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Chapitre 2 : Elian - Ange

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Par Nathalie

Au petit matin, le couvercle de la malle se souleva avec un bruit sourd, comme un souffle coupé.

- C’est l’ouverture, dit Estev d'une voix sans émotion. Tu as intérêt à être gentille sinon tu retournes là-dedans.

Elian cligna des yeux, éblouie par la lumière du jour après tant d’obscurité. Elle était soulagée de sortir, mais cette liberté nouvelle ne semblait pas moins pesante. Son cœur battait encore à tout rompre dans sa poitrine, l’adrénaline faisant trembler ses jambes.

Elle suivit Estev sans un mot, ses pieds frôlant le sol froid, sa peau encore marquée de l'humidité de la malle. Le claquement sec de la porte derrière elle, suivi par le silence oppressant, lui fit l'effet d'un dernier coup de poignard.

Seule consolidation : Limon n’était plus là.

Estev la mena sans un regard jusqu'à une alcôve en hauteur. L’air lourd et poussiéreux serrait sa gorge, comme si les murs se rapprochaient.

- Tu restes là. Tu souris.

Il pointa la scène en contrebas d’un geste sec.

- C’est tout. Interdiction de sortir. Si tu sors, c’est la malle qui t’attend, pigé ?

Elian hocha la tête, trop épuisée pour protester, mais une nausée remontait dans sa gorge, comme si son corps savait déjà ce qu’elle aurait à affronter.

Autour d'elle, les autres alcôves étaient remplies de figures étranges. À sa droite, un homme de petite taille aux mains boudinées. À sa gauche, une femme à barbe, qui ne cessait de jouer avec une petite boule de laine. Plus loin, deux siamois partageaient une cage, leurs yeux fixant Elian de façon inquiétante. Là-bas, un géant se balançait d’avant en arrière, le regard dans le vide. Ici, un bossu difforme jetait des osselets et les récupérait avec une agilité qu’Elian ne lui aurait pas supposé. Long nez, oreilles gigantesques, mains à six doigts… Partout, des corps différents, étranges, surprenants, inattendus.

Une foire aux monstres.

Le terme lui revenait en tête, comme un mauvais souvenir. Elle en avait entendu parler sans jamais en avoir vu. Voilà ce qu’elle était désormais : un monstre.

Les visiteurs commencèrent à affluer, leurs pas résonnant sur le sol. Elian se força à sourire, mais une serrure invisible se referma dans sa poitrine. Leurs regards la frôlaient, glissant sur elle comme des doigts chauds et curieux, cherchant la moindre imperfection.

- C’est un ange ! s’exclamait l’un d’eux, une lueur d'extase dans les yeux.

Elle baissa les yeux, sentant les larmes perler sur ses cils. Pourquoi l’admiraient-ils ainsi ? Elle n’avait rien d’exceptionnel, rien de spécial. Sa peau était pâle, ses cheveux blonds, mais n’était-ce pas banal ? Pourquoi tout à coup cette attention ?

Elle se força à se concentrer sur les personnes qui défilaient, comptant les visiteurs pour oublier le mal qui serrait son ventre. Un, deux, trois... Les hommes étaient plus nombreux que les femmes, la majorité aux cheveux sombres. Quelques blonds, mais aucun n’avait des cheveux aussi lumineux que les siens. Aucun n’avait les yeux aussi clairs. Elle sentit son visage se figer, un frisson glacé parcourant son dos.

Personne dans ma famille ne m’a jamais regardée comme ça.

Elle continua à sourire mécaniquement, à se tenir droite, mais une sensation de froid envahissait ses bras, comme si elle perdait son énergie à chaque regard posé sur elle. Pourquoi ces regards ? Pourquoi ce désir de la posséder, de l’admirer sans la connaître ?

Elle sentit l’air se refroidir autour d’elle, comme une cage invisible qui l’enserrait. Chaque sourire des passants était une morsure qu’elle ne pouvait éviter. Elle n’était plus qu’une vitrine.

Pendant qu’ils se bousculaient autour d’elle, elle ferma les yeux un instant. Son souffle se coucha dans sa gorge, le poids de sa solitude lourd comme une pierre. Quand elle les rouvrit, il n’y avait plus d’émerveillement. Juste l’impression de s’être effacée, de n’être plus qu’un objet parmi tant d’autres.

Le soir venu, Estev réapparut. Il tendit la main vers Elian sans un mot et la fit descendre de l’estrade. Elle avait les jambes engourdies, le dos raide d’être restée figée toute la journée. Un fourmillement douloureux remontait dans ses cuisses à chaque pas.

Dans la roulotte, un autre homme l’attendait, installé devant une assiette vide. Il leva les yeux vers elle avec un sourire qui manquait de dents. Son visage rond était fendu d’une cicatrice ancienne, mal refermée. Sur son crâne luisant, quelques cheveux blancs s’accrochaient comme des mauvaises herbes. Il empestait le rance, le vieux cuir et la sueur. Son ventre débordait de sa chemise ouverte, l’obligeant à s’asseoir à bonne distance de la table. Elian recula d’un pas, prise de haut-le-cœur.

- J’espère pour toi que tu seras gentille, cette fois, grogna Estev sans la regarder. Si tu veux manger, boire, et dormir ailleurs que dans la malle, tu ferais mieux de te tenir à carreau.

L’homme s’approcha, son souffle bruyant, irrégulier. Il tendit une main lourde vers elle et se mit à caresser ses cheveux. Ses doigts poisseux glissèrent sur son crâne comme une traînée d’huile.

- Quelle merveille... Doux comme de la soie... Quelle splendeur...

Elian resta immobile, figée par la répulsion. Ses poings se serrèrent. Elle n’entendait plus rien d’autre que le bruit de sa propre respiration, saccadée. Chaque mot, chaque caresse était comme une tache qu’on imprimait sur elle. Une souillure.

Elle ferma les yeux. Imagina les étoiles. Le vent dans la toile de la caravane. Les voix de sa famille, les rires autour du feu. Son cœur battait trop vite. Sa gorge était sèche.

Elle aurait voulu hurler, mais sa voix restait coincée dans son ventre.

Mordre ? Peut-être. Mais cet homme-là n’avait pas l’air de Limon. Il avait la peau grasse, les ongles noirs, des pustules au bord des lèvres. Elian hésita. Ne risquait-elle pas d’attraper une maladie ? Le goût de sa peau devait être infâme. Le dégoût l’emporta sur la peur. D’un coup sec, ses mâchoires se refermèrent.

Un cri rauque éclata. Le fauteuil grinça. Estev jura dans son dos. La malle revint. Elian ne dormit pas. Recroquevillée sur elle-même, les bras autour des genoux, tremblante, le cœur battant trop fort pour que le sommeil ose l’approcher. Le silence régnait, lourd, chargé d’odeurs âcres et de menace.

Le matin, Estev lui tendit un quignon de pain dur et une gourde tiède. Pas un mot, pas un regard. Elian prit sans répondre. Ses doigts tremblaient. Elle mangea lentement, à petites bouchées, pour faire durer le peu. L’eau avait un goût de métal et de poussière.

Il l’autorisa à sortir, le temps de faire ses besoins derrière la bâtisse. Elle était surveillée. Toujours. Même là. Un homme restait à quelques pas, les bras croisés, son ombre posée sur elle comme une menace. Quand elle revint, la nausée au ventre, Estev la hissa de nouveau sur l’estrade.

La journée recommença. Les visages défilaient.

- Ange, soufflait-on.

Toujours ce mot. Encore. Trop.

Les gens se bousculaient pour la voir. Certains avaient fait le trajet de loin, disait-on, juste pour elle. Pas pour ses jongles, pas pour ses animaux domptés, pas pour ses tours de prestidigitations. Pour elle. Pour sa chevelure brillante.

Le soir, Estev revint, une lueur cruelle dans le regard.

- Allez, mon ange, lança-t-il comme une insulte déguisée. Nouveau client. Combien de temps vas-tu tenir cette fois ? T’aimes la malle, c’est ça ? Tu préfères le noir et l’odeur de tes larmes ?

Il la poussa vers l’homme, un inconnu aux mains moites, aux dents jaunes. Comme les autres, il huma ses cheveux, les caressa, les flatta comme on touche un tissu rare.

- Quelle beauté... Un vrai bijou, murmura-t-il, ses lèvres proches de son oreille.

Le dégoût remonta en elle comme une vague. Elian n’hésita pas cette fois. Elle mordit, fort. Un cri. Du sang. Estev surgit, l’attrapa sans ménagement.

Elle hurla, griffa, se débattit, frappant de ses petits poings l’air et les bras qui l’entouraient.

- Non ! Je ne veux pas ! Lâchez-moi ! Je ne veux pas !

Estev était trop fort. Il la souleva comme une poupée de chiffon.

Elle comprit.

Elle comprit que se battre ne suffisait pas. Que mordre, crier, hurler ne la sauverait pas de cette nuit-là, ni des suivantes.

Dans son ventre, une peur épaisse remplaça la colère. Une peur froide, qui ne bougeait plus.

Elle comprit qu’il lui faudrait céder pour que ça s’arrête. Se laisser faire. Se taire. Se figer.

Disparaître dedans. Fermer ses yeux, son cœur, sa peau.

C’était ça, ou la malle. Ou pire.

La porte s’ouvrit à la volée. Estev sursauta, relâcha Elian qui tomba sur les fesses, les mains en avant.

- Je fais ce que je veux sous mon toit ! grogna-t-il, déjà sur la défensive.

Des bottes sales claquèrent sur le sol. Elian releva les yeux. Une silhouette en armure. La garde. Un soldat. Elle sentit un bref espoir gonfler en elle avant que les mots ne tombent, glacials.

- On s’en fout de ce que tu fais subir à cette gamine, dit le soldat sans une once de compassion.

L’espoir d’Elian se vida d’un coup, comme l’eau d’un seau percé. Son regard dévia, honteux, vers le sol. Ces hommes-là n’étaient pas venus pour elle. Pas vraiment.

- Mais la façon dont tu l’as obtenue, ça, ça nous intéresse, précisa le soldat.

Estev plissa les yeux, la voix hargneuse.

- Qu’est-ce que tu veux dire, fouille-merde ?

Le soldat s’approcha, une main sur le pommeau de son arme.

- Le massacre de la Lune Blanche.Ça te dit quelque chose, crevard ?

Il renifla comme pour chasser l’odeur.

- Les forains étaient attendus, poursuivit le soldat. La seule distraction décente de cette foutue ville. Toi et ta foire aux monstres, vous nous les brisez. Alors t’as décidé de faire place nette. Et au passage, t’as raflé un petit trésor blond. T’es un meurtrier, Estev. Et moi, ça, ça me regarde.

- Je n’ai tué personne, répliqua Estev, le visage fermé.

Elian, le souffle court, s’éleva d’une voix fluette, tremblante :

- Il a massacré toute ma famille.

Un silence. Le soldat leva un sourcil. Estev ricana, siffla :

- La parole d’une gamine contre la mienne. Je risque rien.

Le soldat haussa les épaules.

- C’est notre bon seigneur qui en jugera. En attendant, elle ira à l’orphelinat.

Estev blêmit, lâcha un juron entre ses dents :

- L’orphelinat de Limon ?

Il gronda plus fort.

- Oh, le putain de salopard !

Deux soldats attrapèrent Elian par les bras. Elle ne résista pas. Ses jambes vacillaient. Son cœur cognait dans sa gorge. Ils la sortaient de ce taudis maudit. Elle respirait l’air, le vrai, celui du dehors. Elle avait échappé à la malle, aux doigts gluants, aux nuits sans sommeil, aux alcôves, aux regards admiratifs, à son avenir d’Ange.

Mais un mot, un nom, percuta son crâne comme une pierre lancée en plein front.

Limon.

Son esprit vacilla, un souvenir jaillit. Le premier homme, celui qui la reniflait comme un chien traque sa proie, le premier qu’elle avait mordu.

Limon.

Elle n’eut besoin de rien de plus.

Sans réfléchir, portée par la peur pure, elle se tortilla, se déroba, glissa entre les bras. Un mouvement de poignet, un vieux réflexe de prestidigitatrice. Les soldats n’avaient rien vu venir. Elian jaillit comme une anguille et disparut dans une ruelle.

- Hé ! Merde !

- On a besoin de son témoignage ! Rattrapez-la !

Trop tard. Déjà, elle courait. Les pavés cognaient sous ses pieds nus. Elle sautait, se faufilait, escalada un mur rugueux dont la pierre râpa ses paumes. Le souffle court, le cœur au bord de l’éclatement, elle fila comme le vent.

Ils n’étaient pas ses ennemis. Pas vraiment. Mais ils ne comprenaient rien. Le directeur de l’orphelinat ne la protégerait pas. Il était pire.

Elle courut. Vers nulle part. Vers ailleurs.

Un véhicule dirigé vers le sud attendait, prêt à partir. Elle se glissa entre les bâches chamarrées. Son ventre gargouillait. Son corps était en feu. Elle s’écroula dans un coin, en chien de fusil, à l’abri des regards.

Un sifflement lança le départ de la caravane. Derrière le tissu, la ville s’éloignait. L’horizon l’avalait.

Ses larmes coulèrent en silence. Elle ne pleurait pas pour Estev. Pas pour les soldats. Elle pleurait pour eux, les autres. Ceux qu’elle avait aimés. Ceux qui l’avaient recueillie un jour de pluie, qui l’avaient aimée malgré sa différence, intégrée alors que ses géniteurs l’avaient abandonnée.

Sa deuxième famille.

Elle pleura longtemps, jusqu’à ce que les sanglots deviennent hoquets, puis silence.

Le soleil tapait fort. Elian s’endormit, vaincue par l’épuisement, le front humide, les bras serrés autour d’elle-même.

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