Un bruit de voix fortes fit sursauter Elian. Elle s’immobilisa, le cœur battant, puis s’avança à pas feutrés entre les fougères et les roues des roulottes bariolées. Son pied heurta un galet. Elle s’arrêta net, guettant s’il avait roulé trop loin. Personne ne semblait l’avoir entendue. Elle glissa derrière une caravane peinte en bleu et colla son épaule contre le bois encore tiède du soleil.
Pablo était là, droit comme un chêne, les poings serrés. Il parlait fort à un homme grand, aux habits bien trop propres pour un voyageur. L’inconnu souriait trop, un sourire qui piquait comme du verre. Elian fronça les sourcils. Pablo n’avait pas cette voix-là quand il marchandait un tonneau ou une selle. Il semblait en colère. Très en colère.
L’homme approcha d’un pas et Pablo fit de même. Elian n’entendait pas les sons articulés, mais le ton avait changé. Il n’y avait plus de rires, plus de mots polis. Elle sentit une boule se former dans sa gorge.
Tout bascula.
Un cri. Le bruit sourd d’un coup. Des hommes surgirent d’entre les arbres, comme sortis de nulle part. Des lames brillèrent, des éclats de métal sifflèrent. Quelqu’un hurla. Elian recula d’un bond, trébucha, rampa sous la roulotte la plus proche. L’herbe lui chatouillait le ventre, mais elle resta figée comme une statue, la gorge nouée, en apnée, les yeux écarquillés sur l’horreur à demi visible sous l’essieu de l’engin.
Elle vit des jambes courir, trébucher, tomber. Des bottes maculées de sang, des jupes déchirées. Les cris lui vrillaient les oreilles. Elle plaqua les mains sur sa tête, ses paumes moites collant à ses joues. Elle voulait que ça s’arrête.
Un corps s’écroula juste devant elle. Des mèches blondes dépassaient du foulard. C’était la tresse de Tía Rosa. Elian ne bougea pas. Ne respira presque plus.
Elle ne comprenait pas. Pourquoi faisaient-ils ça ? Pourquoi tuaient-ils tout le monde ? Elle avait envie de hurler, mais sa gorge était trop serrée. Elle ferma fort les yeux, comme quand elle faisait semblant de dormir, et attendit que le silence revienne.
Une main surgie de nulle part l’attrapa. Elian ouvrit les yeux, le souffle coupé. On la tirait. Des bras d’adulte, rudes, décidés. Elle hurla, tapa, griffa, se tortilla comme une anguille, mais c’était inutile. Elle n’était qu’un fétu de paille entre leurs doigts calleux.
Elle tourna la tête vers le camp, ou ce qu’il en restait. Les roulottes fumaient. Les corps ne bougeaient plus. Elle tendit une main vers eux, comme si elle pouvait encore les atteindre, leur dire adieu, leur promettre quelque chose. Mais quoi ? Elle n’allait pas pouvoir creuser quinze tombes, même si elle le voulait de tout son cœur. C’était trop. C’était absurde. Elle n’était qu’une petite fille.
Le monde devint flou. Ses jambes pendillaient, engourdies. Elle n’essayait même pas de comprendre où on l’emmenait.
Ils traversèrent une ville pleine de bruits et d’odeurs. Des gens passaient, parlaient, riaient, évitaient son regard. Personne ne disait rien. Personne ne demandait pourquoi une gamine pleurait entre deux hommes en armes.
Ils poussèrent une porte. Une pièce sombre, aux murs jaunes tachés. Une table, deux chaises, une lampe à huile au halo faible. Elle fut installée là, comme une poupée oubliée.
Un homme entra. Grand. Peau brune, barbe noire, mains sales. L’odeur lui sauta au nez : tabac froid, vin, sueur.
- Magnifique ! lança-t-il en s’approchant, trop vite.
Elian recula, mais les mains derrière elle la retinrent. Elle sentit leurs doigts la serrer un peu plus fort.
- Des cheveux comme le soleil, des yeux d’eau claire…
Il effleura sa joue. Elle détourna la tête.
- Fraîche, douce, appétissante. Juste ce qu’il me fallait.
Il se redressa en souriant, comme s’il avait trouvé une pièce rare.
- Limon va t’adorer.
- Estev ! lança un homme en entrant.
Il portait des vêtements qui brillaient un peu, tout souples, avec des fils dorés qui couraient le long de ses manches. Ses bottes faisaient "toc-toc" sur le sol, et ses yeux marron pétillaient comme s’il arrivait à une fête.
- Quand on parle du loup… répondit l’homme barbu en riant. Comment tu fais ? Tu les renifles à travers les murs ?
- J’ai le nez fin ! répondit Limon, hilare. Alors, c’est elle, ta perle rare ?
Il se pencha vers Elian. Elle sentit son regard sur elle, lourd comme une pierre. Il la détaillait, des cheveux jusqu’aux pieds.
- Elle est superbe. Viens, petite, n’aie pas peur.
Elle avait peur.
Les hommes derrière elle lui firent un signe sec. Elle avança, toute raide. Estev, le barbu, la poussa. Pas trop fort, juste assez pour qu’elle comprenne qu’elle n’avait pas le choix.
L’homme nouveau, Limon, avait une mâchoire qui faisait penser à un piège. Sa peau sombre luisait sous la lampe, et ses lèvres épaisses bougeaient lentement quand il parlait. Il avait quelque chose d’un dompteur. Comme ceux qui apprivoisent les bêtes dans les foires. Elian les aimait bien, d’habitude, même si elle les trouvait un peu inquiétants. Lui, ce n’était pas pareil. Son sourire ne lui allait pas. C’était comme un masque qui ne tenait pas bien.
Il s’assit et la fit grimper sur ses genoux. Elle se raidit. Sa robe froissée sous elle, ses bras le long du corps. Elle n’osa pas bouger.
- Tu dois avoir faim, lança-t-il. Mange, allez.
Estev servait à boire et à manger. Le plat sentait fort. Du poulet rôti, juteux, croustillant. Il tendit un morceau vers elle.
Elian détourna le visage. Elle n’aimait pas ça. La viande. Jamais. Ce n’était pas qu’elle faisait la difficile, mais elle préférait les légumes. Les vrais. Les verts. Les croquants. Ceux que même les adultes n’aimaient pas toujours. Chez elle, tout le monde trouvait ça bizarre. Mais c’était comme ça. Les carottes, les choux, les épinards, même les topinambours - elle adorait ça.
Elle pouvait manger de la viande, bien sûr, pour faire comme les autres, parce que le chef insistait, disant que c’était bon pour sa croissance. Pas là. Pas comme ça. Pas assise sur ces genoux.
Limon se mit à lui caresser le bras. Elian frissonna. C’était doux, peut-être mais pas gentil. Pas vraiment. Elle aurait voulu être ailleurs. Loin. Se cacher dans une flaque, devenir brume. Disparaître.
Il glissa ses doigts dans ses cheveux, les fit glisser entre ses paumes comme s’il les sentait pour la première fois. Il ferma les yeux, inspira. Son visage se planta dans ses boucles.
Elian serra les dents. Son estomac se noua.
Il posa une main sur sa jambe, légère au début, mais qui remontait lentement, trop lentement. Elian commença à se tortiller. Ce n’était pas un jeu. Ce n’était pas normal.
- Je te fais mal ? demanda-t-il d’un ton chaud.
Elle gémit, une toute petite plainte étranglée. Non, il ne faisait pas mal. Mais elle ne voulait pas. Pas ça. Pas lui. Personne.
Elle repoussa sa main, d’abord doucement, puis avec plus de force. Il grogna, l’attrapa au poignet, l’empêchant de bouger. Son autre main agrippait encore un morceau de poulet. Il n’eut pas le temps de réagir.
Elle mordit.
Fort.
Un hurlement jaillit.
Estev surgit. Il l’attrapa par le col comme un chiot, la souleva sans ménagement, ouvrit une grande malle et l’y jeta. Des vêtements l’enveloppèrent, l’étouffèrent presque. Un clac sec claqua dans l’air : la clé tourna.
Le noir l’enferma.
Elle hurla. Elle tapa. Elle pleura. Elle gémit. Elle appela.
Personne ne vint.
Elle avait toujours dormi dehors, à la belle étoile, entourée des siens, roulée dans des couvertures qui sentaient le feu de bois et la lavande. Là, le tissu rêche lui griffait la peau, l’air manquait. Elle ne savait pas si c’était le coffre qui rétrécissait ou si c’était elle qui devenait trop grande pour tenir dedans.
La nuit fut longue.