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Chapitre 38 : Narhem – Tonneaux

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Par Nathalie

- Que tes nuits soient sombres, Narhem, lança Dolove en entrant dans la hutte royale.

Il revenait de mission, prêt à faire son rapport, mais s’interrompit devant la scène. Narhem caressait un paquet enveloppé de plusieurs couches de tissu. Il défit les liens avec lenteur, minutie, comme s’il manipulait un trésor.

Dolove observa, curieux. Le roi des elfes noirs, d’ordinaire peu enclin aux gestes tendres, semblait ému.

Depuis trois lunes, Narhem avait été défié une centaine de fois. Ni le désert ni les corps entassés n’avaient découragé les prétendants. Des pêcheurs, des paysans, des mineurs, des forgerons… Mais aucun Tewagi, comme Khala l’avait prédit.

À force d’entraînements acharnés, Narhem avait franchi la veille le seuil du niveau 3. Il rayonnait. Aucun duel ne le menaçait plus.

Narhem comprenait qu’un simple paysan voulut profiter de la présence d’un humain sur le trône pour tenter de le prendre. Pourtant, il n’avait rien changé à la vie du peuple. Pas de réformes. Pas de provocations. Pas d’alliances.

Les humains ne travaillaient plus dans les mines, mais combattaient toujours. La rétribution par compétences restait en place. Les femmes demeuraient intouchables dans les palais de coton. Aucune diplomatie extérieure. Narhem faisait profil bas. Il espérait que les attaques cesseraient, par lassitude.

Il acheva de déballer le paquet.

- C’est ce que je pense ? murmura Dolove, impressionné.

- Ne te coupe pas avec, répondit Narhem en testant l’équilibre de l’arme. Elle est parfaite.

Il la glissa dans son fourreau, prit la dague assortie, vérifia son poids, puis déposa ses anciennes armes. Celles-ci étaient désormais les siennes.

- Combien d’elfes noirs ont péri pour ça ?

- Cinquante-trois, dit Narhem en ruyem.

Il poursuivit en amhric. Les elfes noirs se crispaient toujours lorsqu’il parlait la langue des hommes, mais il ne parvenait toujours pas à compter dans leur langue.

- Tu vas le faire savoir. Le foyer est responsable de ces morts. J’avais exigé - il ouvrit ses deux mains, paumes vers Dolove, à défaut du mot - eoshen pour les mines. Aucun n’y est.

- Je le dirai. Ce sera amplifié, déformé.

- Parfait. Tant que le foyer reste coupable aux yeux de tous.

- Entre nous, sais-tu pourquoi ils n’en ont envoyé aucun ?

- Parce qu’ils n’en sont pas capables. Soigner une blessure liée au métal noir les dépasse. Leur faiblesse les rend responsables.

- Pas l’interdiction des esclaves humains ?

- Non, bien sûr que non, rit Narhem, de mauvaise foi manifeste.

Dolove secoua la tête, amusé. Puis reprit :

- Mon rapport. De manière totalement inattendue… j’avais raison.

- Sur quoi ?

- Les palais de coton. Il y a bien des femmes… et leurs eoshen.

- Rien de neuf jusque-là.

- Juste elles et les eoshen. Aucun reproducteur.

Narhem fronça les sourcils.

- Impossible. Un tel mensonge ne tient pas. Tu as dû mal voir. Ils sont peut-être cachés, enfermés…

- Les lieux sont surveillés par des Tewagi de niveau 2. Les plus mauvais. On les envoie là pour qu’ils y meurent d’ennui. Personne ne les attaque, tout le monde respecte les femmes et craint les eoshen. La sécurité est un leurre.

- Tu n’es pas entré ? demanda Narhem, inquiet.

- Non. Mais j’ai observé, longtemps. Très longtemps. J’ai entendu une femme et un eoshen faire l’amour. Aucun doute.

Narhem resta interdit. Puis éclata de rire.

- C’est trop bon ! Ils m’offrent leur perte sur un plateau d’argent !

- Tu comptes faire quoi ?

- Gérer le temps. Laisser les faibles disparaître, mais sans traîner non plus. Il ne faut pas trop de pertes.

- Je comprends pas.

- Les esclaves mineurs. Certains arrivent encore. Le trajet depuis les montagnes est long. La majorité viendra ici, à Abeba. C’est le plus gros foyer du pays. J’irai à leur rencontre. Pour les autres, je vais avoir besoin de toi.

- Pour faire quoi ? demanda Dolove, les sourcils froncés.

Narhem se contenta d’un geste du menton et l’entraîna dans une pièce attenante. L’odeur du bois et du cuir chaud les enveloppa. Dolove s’arrêta net devant l’étrangeté du lieu : un atelier, aménagé avec soin, où reposaient des outils aux formes inconnues.

- C’est quoi, ce délire ? murmura-t-il.

- De la menuiserie. J’ai fait forger ces outils par les elfes noirs. Aucun n’a deviné à quoi ils serviraient.

- Et ils servent à quoi, exactement ?

- À fabriquer ça.

Narhem écarta une toile de cuir. Quinze tonneaux, parfaitement cerclés, attendaient, alignés comme des soldats au garde-à-vous.

- Tu veux livrer de l’alcool aux camps ? lança Dolove, incrédule.

- Mieux. Tu vas te rendre dans chacun des quinze camps de larves avec un tonneau. Là-bas, tu trouveras le meilleur combattant humain.

- Et ensuite ?

- Ensuite, les dix plus forts boiront, prendront le pouvoir et massacreront les gardes. Ils s’installeront sur les terres qu’ils auront prises. Pas de fuite, pas de retour. Une prise de territoire définitive.

- Tu surestimes leur force. Les gardes sont armés, entraînés…

- Pas après avoir bu ça, affirma Narhem en tapotant un des tonneaux.

Dolove le fixa, soupçonneux.

- C’est du Fenshy, n’est-ce pas ?

Le sourire de Narhem confirma sans un mot.

- Et comment veux-tu que tout cela se déclenche en même temps ?

- Justement. C’est là que ça se complique. Impossible de transmettre un signal unique. Pas d’étoiles, pas de lune, trop aléatoire.

- La fête des récoltes, proposa Dolove après un silence. C’est le seul jour où tout le pays célèbre au même moment. Pas de combats, juste de la musique et des ventes. Aucun esclave ne pourra rater ce signal.

- Parfait. Tu penses pouvoir faire le tour des camps d’ici là ?

- Moi non. Mais la brigade, oui. On s’éparpillera. Je me chargerai d’Abeba et d’Adama. Je sèmerai la discorde dans le cœur même des elfes noirs.

Narhem hocha la tête, satisfait.

- Le soulèvement d’Abeba devra être décalé. J’aurai besoin de toi ici, le jour J.

- Pourquoi ce décalage ?

- Parce qu’il faudra détourner les Tewagi. S’ils restent, ils écraseront la révolte avant qu’elle n’éclate.

- Et tu comptes les faire partir comment ?

Narhem eut un rictus.

- En les envoyant chercher les femmes, en fuite vers un paradis perdu.

Dolove éclata de rire.

- Tu es un démon.

- Je suis un roi, rectifia Narhem en regagnant la salle principale. Et pour l’instant, je continue de jouer le rôle du roi parfait. Il ne faut surtout pas les inquiéter.

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