Dès que l’assistant elfe noir fut dehors, Narhem se tourna vers Dolove.
- Va à Adama. Aux palais de coton, dans les jardins de la fertilité. Observe. Regarde. Reste distant, respectueux. Puis reviens. Je veux savoir comment ça se passe là-bas.
- Tu sais que je n’entrerai pas.
- Évidemment mais ton exotisme, s’il est bien mis en scène, éveillera peut-être la curiosité des femmes. Raconte, fort et près des murs, la légende d’un jardin fabuleux, perdu au sud de Falathon, au milieu d’un désert noir que nul humain ne peut atteindre. Dis-leur les cascades fraîches, les sources d’eau chaude, les fruits et les fleurs, les oiseaux dorés, les poissons rieurs.
- Je n’ai jamais entendu parler de cette légende.
- Moi non plus, répondit Narhem.
- Oh… Tu veux leur donner envie de…
- … traverser les terres sombres. À la recherche d’un paradis qui n’existe pas.
- Mais comment comptes-tu les y amener ? Elles ne quittent jamais leurs palais.
- Je trouverai. En attendant, enjolive, embellis, invente s’il le faut.
- Ne t’inquiète pas, je sais faire.
- Pendant ce temps, je vais faire interdire l’usage des humains dans les mines de métal noir.
- Tu veux interdire l’esclavage ? risqua Dolove. Tu crois que ça passera ?
- Je ne veux pas interdire l’esclavage, le coupa Narhem. Je veux juste qu’ils ne soient plus envoyés dans les mines.
- Je ne comprends pas. Pourquoi ne pas les libérer, puisque tu le peux ?
Narhem sourit. Le plan prenait forme. Et les esclaves… seraient précieux, le moment venu.
Dolove sortit de la hutte pour se préparer. À dos de dromadaire, en partant au lever du jour, il atteindrait les palais de coton avant la tombée de la nuit.
- Eoshen ? appela Narhem en pensant à lui avec insistance.
L’elfe noir apparut dans la tente.
- Tu lis dans mes pensées ? demanda Narhem.
- Non. J’écoute seulement les pensées les plus fortes autour de moi. Un vacarme indigeste. Je tends l’oreille quand un appel se détache.
Narhem hocha la tête. Ces magiciens n’étaient pas omniscients. Ils avaient des limites. Il comptait bien en tirer parti.
- Transmets ma volonté : aucun humain ne doit plus travailler dans les mines.
- Que fait-on des esclaves mineurs ? demanda l’eoshen, neutre.
- Répartissez-les dans les arènes. Organisez des paris. Sur les vainqueurs, les survivants, qu’importe.
L’eoshen ne réagit pas.
- D'autres elfes noirs sont affectés à leur encadrement. Que doivent-ils faire ?
- Qu’ils dressent des orcs, répondit Narhem, désinvolte.
- Faut-il fermer les mines de métal noir ?
- Surtout pas. Je veux qu’on m’y forge une épée et une dague, en métal noir pur.
- Ce sera coûteux. Et dangereux. De nombreux elfes et orcs seront blessés.
- Alors revoyez vos priorités, eoshen, répondit Narhem, un sourire acide aux lèvres.
L’eoshen le fusilla du regard avant de s’incliner. Il allait se retirer, mais Narhem le retint :
- Je n’ai pas terminé. Je veux aussi que les armes en métal noir ne soient plus réservées à l’élite de L’Jor.
- Que doit-on faire de celles déjà en leur possession ?
- Redistribuez-les. Elles doivent aller aux meilleurs soldats.
- C’est déjà partiellement le cas. Chaque expert Tewagi reçoit une dague.
- Pas suffisant. Donnez-leur une épée. Il y en a assez ?
- Deux seulement. Et trois experts.
- Faites-en forger une troisième. Les Tewagi de niveau 4 auront tous une dague. Il y a des stocks ?
L’eoshen se perdit dans le vague un instant, comme s’il consultait un écho lointain.
- Oui. Il y en a assez.
- D’autres armes que dagues ou épées ?
- Non. Pourquoi ?
- Le métal peut-il être reforgé ?
- Oui.
- Alors qu’on fonde des dagues de lancer. Répartissez-les entre les Tewagi niveau 3, 4 et 5. Et qu’ils s’entraînent.
- Reçu.
- Je veux la meilleure armée possible. Combien d’archers chez les Tewagi ?
- Aucun. Que des fantassins.
Narhem cligna des yeux, incrédule.
- Aucun archer ?
- Inutile. Nos pouvoirs feraient fuir nos adversaires en cas de conflit.
Narhem le fixa, longuement. Vraiment, ils croyaient pouvoir tenir un front avec leurs tours de passe-passe ? Certes, les Eoxans détestaient la magie. Mais tout de même…
- Très bien. Je préfère avoir plusieurs cordes à mon arc, dit-il. Mauvais jeu de mots, je sais. Qu’on forge des pointes de flèches. En métal noir et en acier. Que les Tewagi s’entraînent. Ils trouveront bien un esclave qui sait tirer. Qu’ils lui demandent.
- Sais-tu toi-même tirer à l’arc ? demanda l’eoshen.
- Pas du tout.
L’eoshen hocha la tête, sans commenter.
- Les propriétaires actuels des armes ne seront pas contents.
- Qu’on les rembourse, trancha Narhem, sans la moindre idée du coût, ni des réserves du pays.
- Il en sera fait ainsi. Autre chose, Majesté ?
- Non. Tu peux disposer.
L’eoshen disparut derrière les toiles de la tente, laissant à Narhem une chaleur douce et une satisfaction nouvelle.
Narhem mangea, but, libéra son ancienne brigade – mais pas les autres, qui continuèrent à mourir sous les paris des elfes noirs. Il amassa des informations, sur tout, sur n’importe quoi. Chaque renseignement pouvait contenir un levier, un moyen d’action. Il écouta les doléances, se fit soutenir par des experts dans les prises de décision, admira leur sagesse et leur écoute bienveillante, leur calme et leur respect mutuel, même en cas de désaccord. Nul n’élevait la voix. Pas de bagarre. Narhem apprit.
- Que tes nuits soient sombres, Majesté, dit un elfe noir en entrant dans la pièce le surlendemain de sa prise de pouvoir.
En le voyant se mouvoir, Narhem comprit que cet elfe était un Tewagi. Il portait à la ceinture une dague de métal noir. Il s’agissait donc d’un expert. Narhem se mit sur ses gardes.
- Je suis Khala, le chef de la caste des Tewagi, indiqua l’elfe.
- Que tes nuits soient sombres, Khala le Tewagi, le salua Narhem. Tu viens me défier ?
- Non, certainement pas, précisa Khala. Je préfère mon statut au tien. Roi, merci bien, mais non. J’aime le combat, mener des soldats, entraîner les jeunes, réaliser une stratégie. M’occuper des problèmes de filet des pêcheurs ne m’intéresse nullement.
Narhem grogna. Il avait eu cette demande la veille et n’avait pas eu la moindre idée de la solution à apporter. Plusieurs experts de la guilde des pêcheurs étaient venus lui donner leur opinion et finalement, en écoutant tout le monde, un consensus avait été trouvé. Narhem avait appris à résoudre un problème sans parvenir à repousser l’ennui.
- Que puis-je pour toi en ce cas ? demanda Narhem.
- Je viens t’inviter à venir visiter notre quartier général. Tu es combattant. Cela t’intéressera sûrement de voir autre chose que des larves minables.
- Larves minables ? répéta Narhem en avalant de travers.
Khala désigna nonchalamment la direction des camps d’esclaves. Larves, c’était ainsi qu’ils considéraient les combattants humains. Narhem haït cette dénomination.
- Tu me crois inférieur ? demanda Narhem d’une voix basse, dangereuse.
- En tant que combattant, c’est une évidence.
Le calme de Khala avait quelque chose d’insupportable. Comme une gifle froide qui ne se justifie même pas. Narhem n’en revint pas d’un tel aplomb.
- Cela n’implique rien sur ta capacité à être un bon roi, rassure-toi ! La plupart des passations de pouvoir se font au premier sang. Cela faisait longtemps qu’un roi était mort en duel. Tu as un peu relevé le niveau. Le combat a tout de même été minable.
- Tu y as assisté ?
- Non, admit Khala. Aucun Tewagi ne regarde jamais les combats de larves. C’est une perte de temps.
- Comment peux-tu juger sans avoir vu ? cracha Narhem.
Khala haussa les épaules. Narhem était en colère après cet elfe imbu de lui-même.
- Les Tewagi te remercient pour les armes de métal noir. Ce n’était pas nécessaire, l’acier faisant tout aussi bien l’affaire, mais merci. Des volontaires sont en train de découvrir l’archerie et le lancer de couteau.
- Parfait, annonça Narhem, ravi d’être obéi aussi promptement. Ceci dit, j’avoue avoir du mal à comprendre une chose. En quoi consistent vos missions ? Je veux dire… Ce pays est en paix. À quoi sert une armée de combattants ?
- En paix ? répéta Khala. Avec qui ? Nous n’avons, à ma connaissance, jamais offert de paix à quiconque !
- Pourquoi n’avoir jamais contacté vos pays voisins, les royaumes de Falathon et d’Eoxit ?
- Nous ne voulons pas avoir affaire à eux. Leurs valeurs sont trop éloignées des nôtres. Ils laissent leur peuple mourir de faim et de maladie. Ils violent leurs femmes, font travailler les enfants. Ils se volent, se battent entre eux, s’insultent, se pillent…
Narhem baissa les yeux, un peu honteux.
- Nous tenons à conserver notre harmonie, finit Khala.
- Et les elfes ramasseurs d’algues sur le lac Lynia ? demanda Narhem en se souvenant que Dolove les avait mentionnés.
- Nous ne leur avons jamais adressé la parole, indiqua Khala.
- Les pêcheurs les ignorent ?
- Ils ne se croisent jamais, précisa Khala. Le lac est immense. Nous sommes aux deux extrémités opposées.
- Vous n’avez pas envie d’apprendre à les connaître ? Ce sont des elfes, non ?
- Ce n’est pas parce que les humains ont choisi de nous appeler de la même manière que nous avons quoi que ce soit en commun, rétorqua Khala.
- Vous ne pouvez pas le savoir si vous ne leur avez jamais parlé, cingla Narhem.
- Tu es roi. Va leur parler si le cœur t’en dit, indiqua Khala.
Narhem fit la moue. La réponse du Tewagi était logique. Après tout, les relations extérieures du pays ne le concernaient guère.
- Du coup, quelles sont vos missions ?
- Nous protégeons le peuple, principalement contre les attaques d’animaux sauvages : loups, crocodiles, hippopotames, hyènes, léopards, guépards et plus rarement des chacals.
Pas contre les brigands, car Narhem doutait que cela existe à L’Jor, où la crainte des eoshen faisait rentrer tout le monde dans le rang.
- Et pas principalement ?
- Nous patrouillons aux frontières, indiqua Khala. Les voleurs Eoxans n’hésitent pas à traverser les montagnes pour s’attaquer aux villages occidentaux.
Narhem grimaça. Savoir que les siens venaient jusque-là lui déplaisait.
- Nous agissons également autour du lac Lynia.
- Des soucis là-bas ?
- Les pêcheurs ne se contentent pas de pêcher le Teel’Nach, le poisson nécessaire à la réalisation du Fenshy. Ils attrapent d’autres variétés car il faut bien qu’ils se nourrissent.
- Logique.
- Les jeunes des villages humains s’amusent à venir piller les ressources de poisson. Les pêcheurs partent sur le lac pendant des jours car le Teel’Nach est très difficile à attraper. À leur retour, le poisson salé a disparu.
- C’est plus facile de le prendre là que de s’emmerder à aller le pêcher, comprit Narhem.
- Plus facile, sans aucun doute. Le but des patrouilles est de rendre cet acte plus dangereux que la pêche. Les Tewagi sur place traquent les voleurs et les punissent.
- Les punissent ? répéta Narhem, peu certain de vouloir savoir la manière utilisée.
- Ils reviennent brisés, dit Khala. Mains tranchées. Oreilles arrachées. Sans yeux. Parfois sans sexe.
Il n’avait pas haussé le ton. Il ne cherchait pas à choquer. Narhem sentit ses entrailles se tordre. Un frisson froid lui coula le long du dos.
- Et ça, c’est la justice ?
- Nous rendons la leur, répondit Khala. C’est tout. N’as-tu pas assez entendu parler de pêche pour aujourd’hui ? Voir un vrai combat te plairait-il ?
- Je suis combattant, gronda Narhem qui sentait la colère revenir. J’ai vu des milliers de combats pendant…
- Les combats de larves sont ridicules, répliqua Khala en haussant les épaules. Ils ne valent rien. C’est bon pour amuser le peuple. Non ! Je te propose de venir voir un vrai combat !
La curiosité piquée, Narhem accepta d’un hochement de tête. Khala le conduisit à travers Abeba jusqu’à un bâtiment surveillé, le quartier général des Tewagi, où seuls les membres de cette caste – et le roi – pouvaient entrer.
Narhem découvrit un endroit sobre, propre, clair, lumineux et très bien pourvu en armes. De nombreuses personnes allaient et venaient. Il suivit Khala dans de nombreux couloirs et cours, monta quelques volées de marches pour se retrouver en haut d’un mur d’où il avait un vue plongeante sur une arène de sable où deux elfes noirs s’apprêtaient à combattre.
Ils s’élancèrent et Narhem sursauta. Face à l’un d’eux, il n’aurait pas tenu un battement de cœur. Pourtant, aucun coup ne porta. Ils évitèrent, parèrent, relancèrent, esquivèrent, attaquèrent et finalement, un coup porta et le perdant fut transpercé.
Le vainqueur s’approcha de son compagnon étendu et, maintenant son arme dans son ventre, attendit. Narhem vit le vaincu respirer, les yeux fermés. De l’eau lui fut apportée et il but lampée après lampée, en grimaçant.
Finalement, il hocha la tête et le vainqueur retira sa lame d’un coup sec. Le vaincu hurla et Narhem vit le sable rougir… mais bien peu comparé à la gravité de la blessure. Le perdant se redressa en grimaçant puis, aidé par son partenaire, se releva avant de s’éloigner en boitant.
À sa place, Narhem serait mort. Il se tourna vers Khala qui regardait dehors, tournant le dos à l’arène, comme si les évènements ne le concernaient pas.
- Je n’ai pas spécialement reçu l’honneur de voir ça, n’est-ce pas ? Cette invitation est faite à tous les nouveaux rois. Est-ce une menace ? gronda Narhem.
- Non, assura Khala. Il est juste essentiel que tu saches qui nous sommes, que tu évalues correctement la puissance entre tes mains.
- Je suppose que d’habitude, les rois tremblent de peur avant de partir observer les combats de larves, ravis de se savoir supérieurs à ces minables qui les rassurent dans leur médiocrité.
Khala sourit. Narhem sut qu’il avait touché juste. Il était devenu roi en battant un moins que rien. Et dire qu’il s’était cru bon. Il n’était rien.
- Ils sont quel niveau, ces combattants ? interrogea Narhem en désignant l’arène en dessous d’eux.
- Trois, indiqua Khala.
- Trois, répéta Narhem dans un murmure.
La démonstration n’avait même pas nécessité d’experts, juste des combattants moyens. Quelle pitié !
- Tu ne veux pas devenir roi ? insista Narhem.
- Non, cul à orc, je ne veux pas de ton poste, assura Khala.
La réponse rassura le roi. La façon dont Khala l’appela fit se hérisser ses poils. Il se contint. Il avait besoin de l’expert Tewagi et choisit donc de courber l’échine… pour l’instant.
- Tu accepterais une joute amicale contre moi ? demanda Narhem.
Khala explosa de rire.
- Non, merci. J’aime les beaux combats, pas perdre mon temps.
Narhem serra les poings. Il allait devoir insister.
- Khala, s’il te plaît. J’ai besoin de sentir. De comprendre. Je sais que je vais prendre des coups… Je ne suis pas fait comme lui, je n’y survivrai pas… mais…
Khala le fixa, le scrutant des pieds à la tête, en silence. Narhem n’ajouta rien. Il laissa à l’autre homme le temps de jauger, de décider. Finalement, Khala acquiesça d’un signe de tête. Narhem réprima son élan de soulagement. Il fallait rester concentré.
Comme il s’y attendait, il encaissa. Aucun espace, aucune ouverture. Khala esquivait tout, lisait tout. Pas un geste inutile. Pas une feinte qui ne se retourne contre lui.
Khala restait droit. Fier. Loyal. Il ne frappait jamais un adversaire à terre. Jamais dans le dos. Mais chaque hésitation, chaque regard fuyant, chaque déséquilibre : il les exploitait sans pitié.
Au sol, Narhem leva la main. Joute terminée. Khala rengaina son bâton et s’approcha, lui tendant le bras. Narhem l’attrapa sans hésiter.
- Apprends-moi, dit-il.
Khala ricana.
- Ce savoir est réservé aux Tewagi.
- Je suis roi. Je suis Tewagi, et pêcheur, et forgeron, et éleveur. Je suis tout à la fois.
Il citait mot pour mot les paroles de l’assistant. Khala ne broncha pas, mais son regard changea.
- Atteindre mon niveau prendrait des années.
- Je viendrai quand je le pourrai. De jour, de nuit. Je ne me plaindrai pas. Je veux apprendre. S’il te plaît.
Khala ne répondit pas. Il fit simplement un geste : suis-moi. Ils rentrèrent dans le bâtiment. Une grande salle s’ouvrait devant eux, garnie de pièges et d’obstacles. Un parcours de survie. Un enfer.
- Haaja ! Fais le parcours !
Un elfe noir, en méditation, bondit sur ses pieds, salua, puis s’élança dans le labyrinthe. Rouleaux, piques, mannequins, tunnels, barres. Il dansait. Narhem se vit mourir vingt fois.
- Et si je meurs là-dedans ? Qui devient roi ? demanda-t-il, songeant à nommer Dolove.
- Aucune idée, fit Khala. Eoshen ?
L’homme en noir surgit. Même ici, dans l’antre des Tewagi.
- Si Narhem meurt en s’entraînant, sans défi officiel, qui prend sa place ?
- Les experts se réunissent. Ils désignent un successeur. Aucun d’eux ne peut se proposer.
- Beaucoup de monde à réunir, non ? s’étonna Narhem.
- Pas tant, intervint Khala. Trois experts Tewagi. Si les autres castes ont le même nombre, ça fait une quarantaine.
- Quarante ? répéta Narhem, incapable de comprendre ce mot en amhric.
- Quarante, traduisit l’eoshen en ruyem.
Khala grimaça en entendant la langue humaine résonner ici.
- Les eoshen participent au vote ? interrogea Narhem.
L’eoshen ne cilla pas.
- Nous n’avons pas d’experts. Nous classons nos membres autrement.
- Comment ?
L’eoshen planta ses yeux dans ceux du roi. Puis s’éloigna, un sourire aux lèvres. Silence.
- Tu as compris ce qu’il faut faire ? demanda Khala.
Narhem observa le parcours. Il comprit. Qu’il échouerait. Mais refuser ? C’était ça, l’échec. Pas la chute. La fuite.
Narhem se lança.
Premier obstacle. Franchi.
Deuxième. Passé sans heurt.
Troisième. Contre toute attente, il le domina.
Ses sens affûtés, il lisait les mouvements des fléaux d’arme comme une partition. Il roulait, plongeait, esquivait. Se rééquilibrait sans même y penser. Le Fenshy rendait son corps vif, souple, réactif. Ses forces revenaient vite, trop vite pour être naturelles. Quelques instants d’arrêt suffisaient à le remettre sur pied.
Il s’étonna d’arriver à mi-parcours. Juste avant de glisser. Et de tomber.
Le choc fut brutal. Il s’enfonça dans une boue visqueuse, glacée, lourde. Il se redressa, poisseux, le souffle court. Le silence régnait. Pas de créature cachée. Juste lui, et les parois lisses du piège.
Khala apparut en haut. Un sablier à la main. Il le retourna sans un mot, puis attendit. Narhem essaya tout. Escalader. Sauter. Griffer les murs. Rien ne tenait. Le dernier grain de sable tomba. Il était toujours là, prisonnier.
Khala fit glisser une corde jusqu’à lui, du bout du pied. Aucun mot. Aucune aide. Il se hissa seul. Lorsqu’il retrouva enfin la terre ferme, ruisselant de crasse, il tremblait de fatigue.
- Tu es niveau deux, déclara Khala. Je suis épaté.
- Ah bon ? grommela Narhem, vexé.
- Cela fait bien longtemps que je n’ai pas vu une larve. À mon époque, aucun humain ne dépassait le niveau un. Parfois, un excellent combattant pouvait à peine l’atteindre. Toi, tu as franchi seul le niveau deux. C’est… remarquable.
Narhem n’avait pas fait cela seul. Un elfe noir l’avait formé. Pourquoi ? Il ne savait pas. Compassion ? Ennui ? Il l’ignorait.
- Acceptes-tu de me former ?
- Oui. À condition que tu gardes cette même fougue.
- Je ne lâcherai rien, jura Narhem.
Khala sourit et s’éloigna. Narhem regagna la hutte royale, s’immergea dans un bain brûlant et s’endormit aussitôt. Il n’avait pas dormi depuis des jours.
À son réveil, les obligations royales reprirent. Dès qu’il en fut libéré, il retourna chez les Tewagi. Là, il encaissa. Les coups pleuvaient. Son corps se couvrait d’hématomes. Khala ne retenait jamais ses frappes. Narhem ne se plaignait pas. Il remerciait même. Il savait que l’apprentissage passait par là.
Peu à peu, entre eux, naquit une vraie amitié. Ils marchaient parfois ensemble, sous les arbres géants de l’oasis, au bord du lac, ou dans les champs. Khala admirait ce roi humain capable de gouverner avec calme, sans se laisser diriger par ses pulsions.
Narhem était déchiré. Il éprouvait un plaisir cruel à tromper Khala, et en même temps, il se haïssait de trahir celui qu’il pouvait désormais appeler ami. Un vrai.