Tandis qu’Abeba s’animait pour fêter la fin des pluies torrentielles, Narhem, Mynard et Olivier, revenus des camps de larves, distribuaient les derniers tonneaux de Fenshy. Chaque combattant humain recevait ses consignes, simple relais d’une chaîne invisible sur le point de se refermer.
Toute la nuit, les tambours avaient résonné, les danses enflammées les corps et les élites elfiques s’étaient livrées à une débauche sans retenue. Le matin venu, les rues dormaient encore, engourdies par l’excès. Le soleil n’avait pas encore dépassé les crêtes du désert quand Khala surgit dans la hutte royale, le visage décomposé.
- Majesté ! Quelque chose de terrible s’est produit à Adama.
Narhem releva la tête, fronça les sourcils avec justesse.
- Que s’est-il passé ?
- Les eoshen… ils couchaient avec les femmes, prétendument à leur demande !
Narhem étouffa un éclat de rire. Il ouvrit grand les yeux, scandalisé.
- Ces traîtres ! Ils ont ensorcelé les femmes, c’est évident. Ils ont profité de leur proximité pour leur voler leurs faveurs.
- Beaucoup d’elfes noirs ont franchi les portes des palais de coton. Les Tewagi ont tenté de les retenir, mais ils ont été balayés. Le carnage… fut abominable. Les femmes ont fui. Quelques-unes… trop lentes. Elles ont été violées, tuées.
Narhem détourna les yeux, feignant l’horreur, alors que son cœur exultait. Des siècles de frustration déchaînés en quelques instants. Le chaos semé par une simple rumeur.
- Tous les eoshen sont morts, poursuivit Khala. Aucun signe de magie. Ils ne se sont pas défendus.
Des protecteurs jusqu’au bout. Ils avaient préféré mourir plutôt que frapper.
- Eoshen ! appela Narhem.
Le silence lui répondit.
- Il est mort à Adama, dit Khala. Il a protégé les femmes de son propre corps. Elles lui doivent la vie.
- Un de moins, murmura Narhem pour lui-même.
Puis, plus fort :
- Il nous aurait été précieux. Tant pis. Il faut maintenant réagir vite. Je veux que des équipes de recherche soient montées. Nous partirons à l’aube. J’exige que toute la caste des Tewagi se joigne à moi.
- Toute la caste ? répéta Khala, abasourdi.
- Celles et ceux présents à Abeba partiront immédiatement. Les autres devront nous rejoindre. Nous devons retrouver les femmes, les protéger, les mettre à l’abri. Tu crois que ce n’est pas une cause digne de mobilisation ?
Khala blêmit. Il secoua la tête.
- Non… Bien sûr. Tu as raison. Je vais transmettre l’ordre.
Dès que Khala franchit le seuil, Narhem laissa éclater un large sourire. Tout se passait encore mieux que prévu.
Il attacha sa ceinture, glissa son épée et sa dague de métal noir à sa taille, puis sortit. Les Tewagi, en rangs serrés, quittaient déjà l’oasis. Narhem les rejoignit sans un mot, le regard fixé sur l’horizon rougeoyant.
- Où cherchons-nous ? demanda Khala.
- Un eoshen aurait pu nous le dire. Dommage qu’ils ne soient plus disponibles. Si tu étais une femme, effrayée, traquée… où irais-tu ?
Khala réfléchit.
- Vers l’ouest. Le désert y cède vite la place aux montagnes. Il y a de l’eau, un peu de gibier, peu de villages.
Narhem hocha la tête. Exactement la direction qu’il espérait. Il savait que les femmes étaient parties plein sud, vers l’oasis inventée de toutes pièces, ce paradis qu’il avait laissé filtrer par Dolove.
- Très bien. Vers l’ouest, alors.
Il donna l’ordre du départ, satisfait. Les Tewagi s’éloigneraient de leur objectif, dociles. Au moment où leur silhouette franchirait l’horizon, Mynard et Olivier souffleraient dans le sifflet. Les esclaves boiraient le Fenshy. Ils prendraient les armes. Ils tueraient.
Narhem avait été limpide : aucun survivant. Il n’était pas question de remplacer une domination par une autre. Les elfes noirs devaient disparaître. Jusqu’au dernier. Et avec eux, tous ceux - orcs compris - qui voudraient les défendre.
Il n’y aurait pas de retour à Eoxit ni Falathon. Ces royaumes n’avaient jamais rien fait pour eux. Mieux valait fonder leur propre terre, leur propre rêve. Une utopie née dans le sang.
L’armée s’ébranla, escortée par des dizaines de milliers d’orcs portant vivres et équipements. En chemin, elle gonfla, d’autres Tewagi rejoignant les rangs. Mais aucune trace des femmes.
- Elles couvrent bien leurs pistes, grogna Khala. Nos pisteurs n’ont rien trouvé.
- Cela ne prouve rien, répondit Narhem. Elles ont peur. Normal qu’elles se cachent. Elles ne savent rien du monde. Elles ignorent où s’arrête L’Jor… ou ce qu’elles risquent si elles franchissent les montagnes.
Khala pâlit.
- Si elles tombent entre les mains des Eoxans…
Narhem ne répondit pas. Il se contenta de fixer l’horizon, grave. Mais à l’intérieur, il jubilait.
Khala, inquiet, accéléra la marche. La cadence doubla. Les pisteurs avaient à peine le temps d’examiner le sol.
De toute façon, ils n’auraient rien trouvé. Il n’y avait pas de traces.
Un matin, de simples paysans eoxans cultivant leurs terres virent débarquer sur eux des dizaines de milliers d’elfes noirs armés. Les démons étaient en marche. Les paysans fuirent de tous côtés.
Narhem sourit. Il était de nouveau chez lui. Exterminer les elfes noirs, oui, mais autant les utiliser d’abord. Le fonctionnement de L’Jor faisait rêver Dolove. Ce n’était pas sans raison.
Narhem observa les collines rousses d’Eoxit, son pays d’origine. Les souvenirs lui revinrent en rafales : les greniers vides, les soldats ivres, la peur des collecteurs d’impôts. Les vignes, les tonneaux, les beuveries à la taverne. Les insultes envers le roi. Les attaques de brigands. Les famines. Les réquisitions.
Narhem secoua la tête. Son pays méritait mieux. Il avait besoin d’aide, de renouveau, de soin. Narhem était roi des elfes noirs à la tête d’une immense armée portant du métal noir. Nul n’oserait s’interposer.
Il allait prendre la tête du royaume et serait le meilleur roi que ces terres aient jamais vu. Les paysans l’aduleraient. Les nobles courberaient le dos. Enfin, il serait acclamé par des humains l’appelant Narhem Ibn Saïdet non par ces saletés d’elfes noirs n’ayant jamais cessé de le surnommer « cul à orc ».
- Contentez-vous de blesser les premiers combattants qui viendront vous affronter puis reculez, indiqua Narhem à Khala. Qu’ils constatent l’effet du métal noir. Ensuite, croyez-moi, ils ne se battront plus et nous pourrons chercher les femmes en paix.
Ses prédictions s’avérèrent justes. Ce fut sans la moindre difficulté qu’ils parcoururent les terres, leurs pas les portant vers la capitale d’Eoxit.
- Il nous sera plus facile de nous déplacer et de chercher si nous ne rencontrons plus aucune résistance, indiqua Narhem. Aidez-moi à prendre le pouvoir. Cela simplifiera les recherches.
- Bien sur, Majesté, dit Khala.
Il n’y eut aucun combat. Tous craignaient les armes et les démons qui les portaient. Finalement, Narhem posa le pied dans l’immense salle du trône sur lequel reposait un vieil homme barbu et chauve à peine capable de tenir debout.
- Qui es-tu ? demanda-t-il.
- Je suis Narhem Ibn Saïd. Je prends la tête du royaume d’Eoxit.
Il tira sa lame de métal noir. D’un geste sec, il trancha. Le roi n’eut pas un mot. Sa tête roula dans un silence pesant. Les gardes s’emparèrent du corps et s’effacèrent, comme si la scène avait été répétée cent fois.
Narhem s’installa. Il ne souriait pas. Ce trône lui appartenait.
- Laisse-moi une poignée des meilleurs Tewagi ici, pour ma protection personnelle, dit Narhem à Khala.
Aucun humain ne parlait l’amhric alors il se savait libre de parler.
- Coordonne les recherches. Il faut les retrouver, continua Narhem. De mon côté, je vais faire en sorte que nul ne se mette en travers de votre chemin et que toute ressource nécessaire vous soit fournie sans contrepartie.
- Merci, Majesté, dit Khala avant de sortir.
- Les elfes noirs vont parcourir ce pays, annonça Narhem d’une voix forte. Aucune porte, aucun mur, aucune barrière, aucun cours d’eau ne saurait se dresser devant eux. S’ils demandent des armes, de la nourriture, des vêtements ou quoi que ce soit d’autre, qu’ils le reçoivent sans contrepartie. Faites passer l’information à tout le pays.
Un homme hocha la tête avant de s’éloigner.
- Majesté ? Le précédent roi était en train de tenir audience. Le peuple venait faire ses doléances. Souhaitez-vous poursuivre la séance ou la faire annuler ? demanda un jeune homme en se penchant à son oreille.
- Je serai heureux de répondre aux besoins de mon peuple. Que le suivant s’avance.
Un appareilleur lui exposa son problème. Narhem ignorait tout de son métier. L’homme parla vite, d’un ton nerveux, semant des mots techniques comme des cailloux.Narhem n’en saisit pas la moitié. Il tourna la tête. Personne. Pas un conseiller, pas un traducteur, pas un guide.
Il déglutit. Tout le monde le regardait. Il était censé savoir, lui-même, sans aucune aide. À L’Jor, il recevait de nombreux conseils. Ici, il était seul. Nul ne pouvait décemment tout savoir sur tout !
- Où sont mes conseillers ? chuchota Narhem au jeune homme lui ayant précédemment adressé la parole.
- Souhaitez-vous parler avec le grand intendant afin de déterminer quelle somme d’argent le royaume peut débloquer pour cet homme ?
- Je ne suis pas certain que l’argent soit la solution, répliqua Narhem qui, en plusieurs lunes à la tête de L’Jor, n’avait jamais résolu un seul problème de cette manière.
- L’argent résout tout, répliqua le jeune homme.
Narhem fronça les sourcils.
- Je ne veux pas parler au grand intendant mais à quelqu’un s’y connaissant dans le métier de cet homme, capable de me traduire son souci en termes simples, de me proposer des solutions adaptées.
- Posez-lui vos questions, répondit le jeune homme en désignant l’appareilleur du menton. Il sera ravi de vous éclairer.
Narhem gronda. Cet homme venait lui demander son aide. Il n’avait cure d’expliquer son métier à son roi.
- Soit, admit Narhem tandis que la foule attendait avec impatience la décision de ce nouveau roi. Donnez-lui une pièce d’or en compensation de son problème.
La foule hoqueta. L’appareilleur ouvrit de grands yeux ahuris.
- Une pièce d’or ? s’étrangla le jeune homme. Vous devriez consulter le grand intendant avant de…
- J’ai parlé, indiqua Narhem. La séance est terminée. Que les autres reviennent la prochaine fois.
À ces mots, Narhem se leva et quitta la salle par une porte arrière, escorté par ses Tewagi. Dix ombres silencieuses, parfaites. Elles le suivaient comme des chiens loyaux, prêtes à tuer pour lui. L’air lui sembla plus léger une fois la salle derrière lui.
- Mène-moi à mes appartements, dit-il au premier serviteur croisé.
- Bien, Majesté.
Le couloir s’étira dans une suite de tapisseries dorées, de vasques fumantes, de miroirs polis. Narhem se sentait grand. Tout le regardait. Chaque mur, chaque dalle semblait chanter un hymne à sa gloire.
Une fois dans ses appartements, les lourdes portes se refermèrent derrière lui. Le silence s’installa, ponctué du souffle discret de ses gardes. Puis un léger coup à la porte.
Il fit un signe. La porte s’ouvrit. Une femme entra.
Elle ne dit rien d’abord, se contentant de lui sourire. Robe fine, ondoyante, chair souple sous le tissu. Chaque pas dessinait une invitation. Ses cheveux encadraient un visage de porcelaine, trop parfait pour être réel. Une sculpture vivante. Son parfum, un mélange de miel et d’épices, éveilla en lui une faim oubliée.
- Entre, dit-il. Que puis-je pour toi ?
Elle ne répondit pas, mais s’approcha. Une main sur sa poitrine. L’autre sur son bras. Elle le regardait comme un dieu. Il sentit son sexe durcir sous ses vêtements. Il sourit.
Mais avant qu’il ne puisse agir, la porte s’ouvrit de nouveau dans un éclat de voix et de tissus.
- Ces vêtements ! Une honte pour un roi ! hurla un homme entouré d’une petite armée de serviteurs, les bras chargés de malles et d’étoffes.
Tout alla très vite. Narhem, hilare, se laissa faire. On lui retira sa veste, ses bottes, ses armes. Le tailleur parlait de soie, de teintes royales, de velours, de symboles, de prestige. On prenait ses mesures, on palpait ses muscles, on admirait la courbe de ses épaules. On le voulait sublime. Il l’était.
La horde repartit aussi vite qu’elle était venue, promettant monts et merveilles. Narhem resta seul, nu sous une chemise de lin brodé. Une main effleura son dos. Il se retourna. La jeune femme était encore là. Elle l’avait regardé tout du long.
- Vous êtes beau, murmura-t-elle. Majesté…
Elle s’agenouilla devant lui sans attendre d’ordre. Il laissa faire. Pourquoi refuser ? Tout lui appartenait. Elle, comme le reste.
La nuit s’étira dans un flou d’extase. Il la prit dans tous les sens, de toutes les manières. Elle criait, gémissait, riait parfois, mais jamais ne reculait. Jamais ne disait non. Il l’enlaça, la pénétra, la dévora, y mit ses dents, ses doigts, son poids, sa vigueur. Son corps n’était plus un corps, mais un royaume à explorer.
Il ne compta pas les fois. Il ne sentit pas le temps passer. Le plaisir revenait sans fin, l’orgasme ne tarissait pas. Il était au sommet du monde, maître absolu de sa chair, de la sienne, de celle des autres.
Narhem fut tiré de ses songes par des coups discrets mais insistants contre la porte. La lumière filtrant entre les rideaux lui confirma ce qu’il ressentait : le matin était déjà là. Il avait passé la nuit entière à jouir. À se perdre. À renaître.
Un simple geste de la main, et les Tewagi ouvrirent. Un homme entra, la voix solennelle :
- Petit déjeuner, Majesté.
Ce ne fut plus une entrée, mais une procession. Une véritable parade de saveurs, de fumets, de merveilles. Des dizaines de serviteurs, portant des plateaux couverts, marchaient en cadence. Lorsqu’ils soulevèrent les couvercles, ce fut un feu d’artifice de couleurs et d’odeurs.
Poulardes farcies aux dattes et aux pistaches. Gâteaux au miel luisants comme des bijoux. Vins de framboise si doux qu’on aurait juré embrasser l’été. Alcools de poire ambrés et puissants. Choux-fleurs braisés dans le safran. Sanglier rôti, cuit à la perfection, dont le jus parfumait l’air de promesses anciennes.
Narhem mangea. Mangea comme un homme affamé par des années de cendres. Mangea jusqu’à sentir sa peau se tendre, son ventre se gonfler, ses muscles vibrer. Ce n’était pas une simple nourriture. C’était un retour aux sources. Tout venait d’ici. Tout avait le goût de l’enfance, du clan, de la terre. Pas besoin de demander ce que c’était. Il savait.
Les plateaux s’éclipsèrent. D’autres gens arrivèrent. Des jongleurs bondissaient, des cracheurs de feu dansaient, des prestidigitateurs faisaient apparaître des oiseaux vivants au creux de leurs paumes. Des clowns s’inclinaient. Un homme au torse nu maîtrisait un ours gigantesque qui tournoyait sans violence, comme un pantin heureux.
Narhem se laissa glisser dans les coussins, un fruit entre les doigts, le cœur léger. Le monde tournait pour lui. Il n’avait qu’à respirer pour que l’univers se penche sur ses lèvres.
Le déjeuner suivit comme une évidence, sans qu’il ait besoin de le demander. On le servit dans une vaisselle ciselée, les mets encore plus fins qu’au matin, les sauces plus riches, les viandes plus fondantes, les vins plus rares. Il s’en délecta, les doigts gras, les lèvres tachées, riant avec ses propres pensées.
Quand il lécha la dernière bouchée, le tailleur frappa. Il entra comme un maître, avec ses apprentis à la suite, et les tissus, les broderies, les soies, les dentelles, les peaux, les galons. On le déshabilla, on le mesura, on l’habilla, on ajusta, on réajusta. Il se vit dans les glaces. Il était sublime. Chaque vêtement semblait tissé pour le magnifier. Sa silhouette s’affirmait, sa prestance explosait.
- Majesté, vous êtes né pour dominer, osa dire un jeune apprenti, les yeux brillants.
Narhem se contenta de sourire. Il le savait.
Le soir tomba en versant de l’or liquide sur les murs. Une nouvelle série de coups résonna contre la porte.
Elles étaient trois. Peut-être quatre. Il ne sut plus. Des corps sculptés pour le plaisir. Des sourires ourlés de malice. Une première s’approcha, posant les mains sur son torse nu.
- Amanda nous a tout raconté… murmura-t-elle.
En disant cela, elle se mordit la lèvre, un rire chaud roulant au fond de sa gorge.
- Nous espérions… connaître votre fougue. Votre ardeur royale.
Elle susurra ces mots tout contre son oreille, y laissant la chaleur de son souffle.
Les vêtements volèrent dans la pièce. Le doré. L’argenté. Le rouge. Le bleu. Le vert. La soie. Le cachemire. Un arc-en-ciel de luxure s’éparpilla autour d’eux.
Les murs tremblèrent. Les cris s’élevèrent, longs, fous, ravis. Narhem martela, creusa, modela. Il devint force, feu, jouissance. Elles riaient, hurlaient, se donnaient, sans honte, sans fin. Chaque instant sonnait juste, chaque étreinte éclatait comme un orage.
Narhem, roi d’Eoxit, riait à son tour, le cœur ivre et le corps glorieux.
Le lendemain matin, après un petit déjeuner aussi copieux que le précédent, trois assistants du tailleur apportèrent à Narhem une nouvelle tenue. Il la passa sans discuter. Un homme l’attendait à la porte : le duc Jean Bel, tout sourire.
- Majesté, permettez-moi de vous présenter votre cheval.
Sur le parvis, un étalon noir attendait, l’encolure haute, le poil lustré, l’œil vif. Une monture royale.
- Il est à vous. Essayez-le donc !
Narhem n’y connaissait rien, mais il grimpa sans hésiter, imitant ce qu’il avait vu. Le cheval, comme s’il comprenait l’hésitation de son cavalier, démarra avec douceur. Narhem s’ajusta, joua des jambes, s’allégea. L’animal accéléra. Le trot se transforma en galop. L’air gifla son visage. Il cria de joie, ivre de vitesse, ivre de liberté. Il ne rentra que parce que la bête, trempée de sueur, s’arrêta d’elle-même, le souffle court.
- Prenez-en bien soin, dit-il au palefrenier en descendant. C’est une merveille.
- Souhaitez-vous le soigner vous-même ? proposa l’homme. Le lien se crée dans ces instants-là.
- Oui, montrez-moi.
Ils passèrent un long moment ensemble. Narhem découvrit les gestes, le calme nécessaire, la gratitude silencieuse de l’animal. Quand Selim fut propre et rassasié, Narhem quitta les écuries, ragaillardi, le cœur léger. Le déjeuner l’attendait dans ses appartements.
Il dévora les plats avec la même ferveur que la veille. Chaque bouchée rappelait un souvenir d’enfance, un parfum oublié. Vint l’après-midi. Les assistants du tailleur revinrent.
- Encore ? s’étonna Narhem.
Le regard discret de l’un d’eux glissant sur ses vêtements maculés parla pour lui. Il se déshabilla. Une main douce l’arrêta.
- Un bain d’abord, Majesté, murmura une voix féminine.
La pièce voisine baignait dans la vapeur. L’eau chaude l’enveloppa. Il soupira.
- Tu me rejoins ? tenta-t-il.
- J’offre autre chose, répondit-elle avec un sourire.
Un massage, lent, méticuleux. Les mains remontèrent le long de ses bras, redessinèrent ses paumes, s’attardèrent sur ses pieds. Il ferma les yeux. Il ne pensait plus. Il ne voulait plus penser.
- Majesté ?
Une voix en amhric le tira de ce cocon. Il grogna.
- Quoi encore ?
- Puis-je te parler ? C’est important, insista l’elfe noir.
- Non. Va-t’en.
La silhouette s’éloigna. Le massage reprit. Narhem soupira d’aise.
- Tu as des mains magiques, dit-il en se rhabillant.
- Je reviendrai, promit-elle avant de disparaître.
Une ombre la remplaça.
- Majesté…
- Encore toi ? gronda-t-il.
- Les gens parlent.
- Évidemment. J’ai conquis un royaume. J’ai couché avec leurs femmes. J’ai amené des ombres dans leurs murs. Qu’ils parlent.
- Ils s’interrogent. Tu ne dors jamais.
- Vous non plus.
- Nous sommes invisibles. Pas humains.
Narhem hocha la tête. C’était vrai. Les Tewagi, plantés dans les coins d’ombre, ne bougeaient jamais. Pas un soupir. Pas un regard. Des statues vivantes. Gardiennes silencieuses.
- Ils parlent aussi de ton endurance… au lit.
- Qu’ils jalousent. Ce n’est pas mon problème. Vous êtes là pour ma sécurité, pas pour colporter des ragots. Faites votre travail.
- Ils…
- Silence.
Déjà l’intendant entrait, soucieux et cérémonieux.
- Le tournoi commence, Majesté.
- Un tournoi ? lança Narhem, ravi. Allons-y !
Joutes à cheval, combats au marteau, concours d’archerie, tirs de catapulte. Narhem exulta, vibra, paria, gagna, offrit des récompenses aux vainqueurs.
Narhem passait ses matinées en selle, ses après-midi dans les tribunes, ses nuits enlacé à des femmes toujours plus belles. Repas somptueux, bains parfumés, massages aux huiles chaudes, spectacles privés. Chaque heure s’offrait comme un présent, chaque moment brillait d’un éclat nouveau.
Lorsque le tournoi toucha à sa fin, les musiciens vinrent jouer dans ses appartements. Harpes, flûtes, pianos, luths. Il écouta. Émerveillé. Fasciné. Il voulut apprendre.
Pendant une saison, le piano résonna sous ses doigts. Puis le violon, la flûte. Vint le théâtre, la peinture, la danse. Il découvrait sans cesse. Il apprenait à une vitesse qui le stupéfiait lui-même. Le monde s’ouvrait, vaste, généreux, plein de merveilles. Partout, on le louait. Partout, on l’admirait.
Narhem brillait. Le bonheur lui coulait sur la peau comme l’eau d’une source inépuisable.