- Pourrais-je avoir à manger, s’il vous plaît ? demanda Laellia d’une voix faible, alors que Khala offrait un court répit à Elian.
- Nous n’avons rien à manger, et je ne vais pas perdre de temps à cueillir des fruits pour toi, grogna Khala. Tu peux très bien survivre sans manger. Sois déjà reconnaissante qu’on s’arrête juste pour te permettre de soulager ta vessie.
Laellia, tremblante, murmura un « oui, pardon, merci » entre ses dents. Elle attendit quelques instants, puis se tourna vers Elian, murmurant d’une voix aussi basse que possible :
- Tu ne peux pas… Je ne sais pas… faire quelque chose ?
Elian se redressa avec prudence, la douleur montant à chaque mouvement. Elle ne comprenait pas pourquoi Laellia chuchotait, comme si cela pouvait changer quoi que ce soit.
- Faire… quelque chose ? répéta-t-elle, un peu agacée.
- Pour nous sortir de là, s’écria Laellia, sa voix perçant l'air dans une note aiguë et désespérée.
Elian tourna la tête, un sourire amer en coin.
- Laquelle de nous deux est à peine attachée, choyée, abreuvée ? demanda-t-elle avec une dureté qu’elle n’avait pas l’habitude d’utiliser.
Laellia, prise de court, observa ses poignets liés devant elle, ses chevilles libres et son corps indemne de blessures. Elle baissa les yeux, gênée.
- Laquelle de nous deux est pieds et poings liés, et couverte de son propre sang ? insista Elian, ses yeux se durcissant sous la douleur. C’est bien malvenu de poser ce genre de questions.
Laellia se mordit la lèvre, réalisant que ses remarques étaient aussi déplacées que naïves. Elle baissa les yeux, honteuse.
- Je suis princesse, murmura-t-elle dans un soupir. Je ne sais pas me battre. Toi, tu es…
Elle s’arrêta, son regard se figeant sur Elian. Elle hésita.
- D’après toi, pourquoi me traitent-ils de cette façon ? demanda Elian, son regard devenu perçant.
Laellia, confuse, secoua la tête.
- Parce qu’il en veut à ta mère, répondit-elle, mais sans grande conviction.
Elian secoua la tête, un éclat de lumière perçant dans ses yeux.
- Je ne parle pas de Khala, dit Elian. Je parle de notre escorte.
Laellia fit une moue indécise, ses yeux cherchant une explication dans l’air.
- Je ne comprends pas ta question, admit-elle, perdue. Ils ne te touchent pas…
- Ils me surveillent en permanence, interrompit Elian, ses yeux devenant durs. Ils effectuent des roulements pour ne jamais me quitter des yeux. Mes liens sont vérifiés plusieurs fois par jour. Quand les tiens l’ont-ils été pour la dernière fois ?
Laellia baissa la tête. Elle comprit que la question n'attendait pas de réponse et n’osa pas y répondre de honte car la réponse était « jamais ».
- Ils me craignent, expliqua Elian, chaque mot chargé de sens. Parce qu’ils savent ce dont je suis capable. Maintenant, Laellia, explique-moi pourquoi les elfes noirs connaissent si bien les compétences et le passé d’une petite comtesse de campagne dont même les nobles de Falathon ignorent le nom.
Laellia resta silencieuse, la réponse lui échappant. Elle haussait les épaules, la confusion visible sur son visage.
- Ils me connaissent parce qu’un homme veut ma tête, dit Elian.
Laellia la fixa, perplexe.
- Quoi ?
- Il y a une mise à prix sur ma tête… Un assassin a essayé de me tuer, ajouta Elian, les lèvres tremblantes.
- Quand ça ? demanda Laellia, l’étonnement dans la voix.
- Juste avant que je n’aille à Irin, mais peu importe ! répondit Elian.
- Quel rapport avec les elfes noirs ? souffla Laellia, incrédule.
- Ça, c’est la question, murmura Elian. Beïlan a dit que leur allié voulait me voir morte. Je pense que c’est la même personne.
- Ce type semble t’avoir prise en grippe, maugréa Laellia, agacée.
- Pourquoi ? Je suis qui ? Une misérable comtesse sudiste de Falathon ! Putain, pourquoi ?
Laellia se mordit la lèvre, l’incapacité de comprendre ce mystère la rongeant.
- Tu as beaucoup d’énergie à perdre, fit remarquer Khala, son ton glacial en contrastant avec la situation.
- C’est moi qui ai lancé la conversation, miaula Laellia, tentant de se faire petite. S’il vous plaît, elle a encore besoin de repos. Pardon, je vais me taire.
Khala sourit, un rictus amusé, avant de torturer de nouveau Elian, sans un mot de plus. La souffrance d’Elian se mêla à un lourd silence.
- Pardon, Elian. Je suis désolée. Je ne vais plus dire un mot, murmura Laellia, honteuse.
Elian ne répondit pas. Elle se plongea dans une méditation rapide, cherchant à soigner ses blessures par la connexion à la nature, quand une main secoua son épaule.
- Non ! lança Khala, sa voix autoritaire. Pas de régénération !
Elian gémit, sa tête tournant sous l’épuisement.
- Par pitié, Khala, à boire, s’il te plaît ? demanda-t-elle, une lueur de faiblesse dans la voix.
- À boire ? Une elfe qui réclame de l’eau ? Tu es pathétique, répliqua Khala, un sourire ironique sur les lèvres.
- Je ne suis pas… une elfe, gronda Elian, la haine montant en elle.
Khala leva les yeux au ciel, exaspéré, avant de verser un peu de son eau dans la bouche d’Elian, qui but avec avidité. L’eau, aussi maigre fût-elle, lui apporta un soulagement immédiat.
- Tu es une elfe, dit Khala en remettant la gourde à sa place. La reine des elfes, si tu le veux.
Les mots frappèrent Elian comme un coup de tonnerre. Cette révélation brisée, ce nom de "reine des elfes" sembla faire écho dans son esprit, s'entrechoquant avec les souvenirs de Ceïlan et ses mystérieuses paroles près de la source d’Anargh. « Il suffit qu’une femme elfe le demande pour destituer Beïlan de son trône ».
- Je veux le poste, souffla Elian, trop vite, sans vraiment y réfléchir.
Khala éclata de rire, un rire cruel.
- T’as entendu, Beïlan ? Tu n’es plus roi d’Irin, lança-t-il avec un sourire moqueur.
Beïlan, sans se tourner, ronchonna :
- Tant mieux.
Elian resta sans voix. Ce qu’elle venait de dire l’avait liée à un destin plus lourd encore. En acceptant le poste de reine, elle venait de devenir l’otage parfaite. Les elfes noirs avaient besoin d’elle vivante pour maintenir leur pouvoir sur les elfes des bois. Elle venait de repousser la mort, mais non la douleur. Khala ne tarderait pas à la torturer encore.
Le nombre d’elfes noirs se multiplia autour du véhicule. Elian, la gorge serrée, ne percevait que des ombres et des bruits, mais à travers la nature environnante, elle ressentait leur présence. Des milliers d’elfes noirs les encerclaient. Ils étaient arrivés au campement. Le moment fatidique approchait.
- Debout, mes chéries, lança Khala d’un ton cruel. C’est votre moment de gloire !
Laellia descendit du chariot, soutenue par deux elfes, tandis que les liens d’Elian à la gorge et aux chevilles étaient retirés. Ses poignets furent vérifiés, un dernier contrôle avant de l’exposer. Lorsqu’Elian fut poussée hors du chariot, elle s'effondra. Khala la saisit pour la redresser. La vision d’Elian était floue, le monde tanguait autour d'elle, mais elle se força à se tenir debout, tremblante.
- Avance, ordonna Khala, la repoussant d’un coup sec.
Khala resta derrière elle, la poussant à chaque pas, ne lui laissant aucune liberté. Elian ressentit la position de ses poignets, celle de Khala dans son dos. Un peu trop loin. Il devait se rapprocher d’elle. Nul doute qu’il le ferait au moment de l’égorger. Elian allait devoir attendre le tout dernier moment. Rester concentrée. Ne pas sombrer. Saisir l’opportunité qui, sans aucun doute, ne se présenterait qu’une seule fois.
Au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient des remparts, Elian leva les yeux. Elle aperçut Bran et Ceïlan sur les murailles, leurs regards se croisant avec le sien dans un frémissement. Khala s'arrêta, observant les elfes et les humains se masser sur les murailles, attendant un signal.
- Laissez-moi vous présenter Elian, fille d’Ariane, lança Khala d’une voix forte en ruyem.
Ceïlan fronça les sourcils, la confusion envahissant son visage. Bran se tourna vers son guérisseur, ses yeux cherchant des réponses. Ceïlan, sans jamais détacher son regard d'Elian, répondit d’un hochement de tête. Il venait de comprendre. La reconnaissance de sa mère en Elian s’imposa à lui avec brutalité. Il secoua la tête, dégoûté de n’avoir pas vu plus tôt. Les elfes échangeaient des murmures dans leur langue, des informations circulant le long des murailles.
- Elle m’a déjà annoncé la bonne nouvelle, mais elle va le redire, n’est-ce pas, Elian ? lança Khala avec un sourire cruel, son regard transperçant Elian.
La dague sous sa gorge, Elian sentit la pression. Elle serra les dents.
- Je réclame le trône d’Irin, déclara-t-elle, sa voix portante, ferme.
Khala la colla dans le dos, raffermissant sa menace sous sa gorge.
- Je vais compter jusqu’à 10, lança Khala. Si à la fin du décompte, je vois encore des elfes sur les remparts, j’égorge votre reine.
La lame de métal noir appuya sur la chair tendre du cou. Elian trembla de tout son corps. La torture de Khala lui avait pompé presque toute son énergie. Elle n’aurait droit qu’à un simple coup, opportunité à ne pas manquer.
- Un, commença Khala.
Là-haut, les elfes s’ébrouaient. Ils échangeaient des regards inquiets. Elian inspira, se donnant l’énergie pour agir. Garder le mental. Ne pas sombrer. Ne pas se croire vainqueur. Maintenir sa tête froide.
- Deux.
La position de Khala était idéale. Il n’y aurait pas meilleur moment. Elle plia son poignet. La lame d’assassin s’enfonça dans la chair avec une force implacable, transperçant le cœur d’un coup net. Khala se figea, un cri silencieux se déformant sur ses lèvres alors qu’il reculait sous l'impact.
Sur les remparts, quelques elfes retinrent ceux qui partait déjà. Le silence vibra. Khala ne poursuivait pas son macabre décompte. Tout le monde attendait le « Trois » qui ne venait pas.
Dans un mouvement fluide, Elian agrippa la dague sous sa gorge et tourna le dos aux remparts. Elle planta son regard dans celui de Khala. Puis, avec une brutalité glaciale, elle l’égorgea de sa propre lame de métal noir.
Khala s’effondra, son corps chutant sur le sol, le regard éteint.
- Par ce geste, je prends le trône de Dalak, dit-elle, vacillante.
La plaine était silencieuse. Tout le monde était figés, choqués, abasourdis.
- Le trône de Dalak ? interrogea Laellia.
- C’est leur manière de monter en grade. Il faut tuer celui dont on veut le poste.
- Comme en Trolie, tu veux dire ?
- Laellia, je ne sais pas comment ça se passe en Trolie et là tout de suite, je m’en fous.
Laellia gémit tandis qu’un elfe noir s’avançait vers Elian, seul mouvement visible à des lieux à la ronde. Même le vent semblait avoir cessé de souffler.
- Tu es reine, en effet, dit-il lorsqu’il fut à la limite de la distance acceptable. De ce fait, rien ne m’empêche de te défier pour ton poste, là, tout de suite.
Il la détailla des pieds à la tête en souriant. Elian grimaça. Vu la démarche de l’elfe noir, il était un excellent combattant. Dans son état, Elian ne tiendrait pas même un souffle.
- Je sais mordre, répliqua Elian.
- J’ai constaté, répondit-il en regardant le cadavre entre lui et elle. Magnifique bras d’archer dissimulant une lame d’assassin.
Elian frémit. Elle venait de perdre toute possibilité de surprise.
- Je m’appelle Saelim et je te demande de bien vouloir me céder ton titre.
- Quoi ? s’exclama Elian qui commençait à voir trouble.
- Du fait de notre faible nombre, la plupart des combats ne sont plus à mort mais au premier sang. De ce fait, pour obtenir le trône, je n’ai pas besoin de te tuer, juste de te blesser. Tu veux bien me laisser te blesser, s’il te plaît ?
- Pourquoi ferais-je cela ?
- Déjà parce que tu es en mauvaise posture et que refuser est synonyme de mort.
- Khala voulait m’utiliser pour faire plier les elfes, rappela Elian. Pourquoi ne le veux-tu pas ?
- C’est trop tard, dit Saelim. Khala a mis trop de temps à revenir. Les chevaliers de l’Ouest seront sur nous à l’aube. Les elfes le savent. Les humains le savent. Nous le savons. Nous avons perdu. La présence des elfes ne changera rien.
Elian se tourna vers Laellia.
- Bran la sacrifiera. Khala réfléchissait trop comme un elfe noir, sans se mettre à la place de l’ennemi. Nous chérissons nos femmes, trésors rares. Les humains n’en ont que faire. Il fera ramasser ses morceaux par un serviteur tout en envoyant ses chevaliers à l’assaut.
Elian comprit que Saelim était très pessimiste quant à l’issue de cet affrontement.
- Si tu me donnes le trône, j’ordonne le retour à la maison de tout mon peuple, annonça Saelim. Donne-moi la possibilité de renoncer à ce que j’appelle un suicide collectif.
Il semblait sincère mais comment en être sûr ? Elian se sentit vaciller. Elle perdait trop de sang par les innombrables blessures entaillant son corps. Bientôt, elle s’écroulerait.
- D’accord. Blesse-moi, murmura Elian.
- Reine de Dalak, je te défie au premier sang, cria Saelim avant de murmurer : Sors ta lame d’assassin.
Elian lui envoya un regard d’incompréhension.
- Ma dague est en métal noir et celle de Khala que tu tiens aussi. Tu ne veux pas être blessée par l’une d’elle et je ne vois aucune autre arme proche.
Elian frémit. Elle avait oublié le métal noir. Elle jeta au loin la dague qu’elle tenait puis déclencha le mécanisme à son poignet et la lame se dévoila. Saelim s’approcha, très près, pour saisir le poignet et le retourner vers l’épaule gauche qu’il taillada.
- Quel dommage de ravager un corps aussi attirant, dit-il et dans son regard, elle ne lut qu’une pétillante envie douce dénuée de toute perversité ou envie de domination.
Il lui fit un clin d’œil puis recula. Elian en rougit.
- On rentre à Dalak, ordonna Saelim avant de faire quelques pas vers les soldats elfiques.
Elian se permit un sourire au milieu de la tourmente. Elle avait réussi ? Contre toute attente ? C’était tellement improbable ! Elle n’en revenait pas de s’en sortir.
De l’acide pur explosa dans son épaule droite. Il se répandit très vite, atteignant les poumons et la gorge avant même qu’Elian n’ait pu pousser un cri. Elle s’écroula sous le hurlement de terreur de Laellia et tout fut noir.