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Chapitre 35 : Narhem – Au pouvoir

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Par Nathalie

La foule rugit de bonheur. Narhem avait fait durer le combat, jouant avec son adversaire, amusant la galerie et les spectateurs s’en étaient régalés. Narhem observa le corps gisant sur le sable et dut l’admettre : il s’ennuyait. Aucun combat ne le mettait plus en défaut. Il dansait mais la lutte clairement inégale ne créait plus cet enthousiasme, ce cœur qui bat, cette excitation.

Il leva les yeux sur les elfes noirs échangeant de l’argent. Les paris ne portaient évidemment pas sur le gagnant, connu d’avance, mais sur la manière, le temps, l’emplacement des coups. Narhem regarda sa brigade, sur la butte. Ils n’angoissaient plus avant les combats. Eux aussi connaissaient d’avance l’issue. Ils ne s’entraînaient plus, jouant aux osselets, aux dés ou aux cartes toute la journée.

L’assistant s’approcha pour récupérer ses armes. Narhem se tourna vers lui et demanda dans un amhric parfait :

- Qui est l’homme de plus haut rang dans la foule ?

- Le roi, répondit l’assistant en montrant un homme du doigt.

L’elfe noir, assis sur un tabouret simple, discutait avec ses voisins, éclatant de rire, s’amusant, grignotant un bout de viande séché, buvant l’eau portée par les orcs.

- Tu me donnes tes armes ? demanda l’assistant.

- Non, répondit Narhem.

L’assistant pâlit. Nul, à part Dolove, ne sembla remarquer l’échange entre les deux hommes dans l’arène.

- Cul à orc ? Tu déconnes, là ? Donne-moi tes armes, insista l’assistant.

- Non, répéta Narhem. Rentre dans la hutte de préparation.

Narhem traversa le cercle de bois jusqu’à se retrouver, armé de son épée et de sa dague, devant le roi des elfes noirs. Ce dernier leva les yeux sur lui et lança :

- Très beau combat, bravo.

- Je te défie, dit Narhem dans un souffle murmuré.

Le roi se figea, sourit puis éclata de rire. Il se leva, prit ses armes et lança :

- Défi accepté. Je ne refuse jamais un beau combat.

Dolove, dans le champ de vision de Narhem, venait de pâlir et la brigade devint plus blanche que la neige.

- Je suis prêt, annonça le roi, et toi ?

Narhem attaqua. La feinte fit mouche. Le roi voulut parer un coup qui se présenta légèrement plus tard et de l’autre côté, non protégé. Trop confiant et sous-estimant son adversaire qui cachait sa valeur réelle dans des combats bien trop simples pour lui, il venait de perdre la vie.

- Il me semble que je suis votre nouveau roi, annonça Narhem tandis qu’un silence de plomb venait de tomber sur l’arène.

- Je te défie, dit un elfe noir en entrant dans l’arène.

Narhem tua le candidat au trône, puis le suivant, puis le suivant. Tous voulaient profiter que le trône fut aux mains d’un humain faible et sale pour le ravir. C’était une occasion en or à ne pas rater. Narhem dut puiser dans ses ressources mais finalement, il n’y eut plus de volontaires. Les spectateurs, sur les côtés, levaient les mains en signe de refus de combat. Trente-sept des leurs venaient de tomber.

Soudain, la foule se mit à clamer un mot : eoshen. Ils le répétèrent, encore, et encore, et encore. Narhem n’avait pas la moindre idée de sa signification. Il ne l’avait jamais entendu. Ce devait être le nom de quelqu’un, mais de qui et pourquoi le scander maintenant ?

La foule s’ouvrit pour dévoiler un elfe noir. Sa démarche mais surtout ses vêtements – noirs et moulants - tranchaient avec ses comparses. Narhem comprit que cet homme était différent, respecté, puissant. Il entra dans l’arène.

- Tu veux me défier ? demanda Narhem d’un soupir.

- Je n’en ai pas le droit, annonça l’homme, et tu ne le souhaites pas. Je gagnerais mais ce serait déshonorant.

- Tu gagnerais ? Qu’en sais-tu ?

- Un roi ne peut pas ignorer cela, répliqua l’elfe avant de se tourner vers la foule : rien dans la loi n’empêche cet humain de devenir roi. Le duel a été honnête, loyal, droit, juste. Cet homme a été défié, à de nombreuses reprises, et a gagné. Sa place est reconnue. Il est votre nouveau roi. Suivez sa voie. Puissent ses nuits être sombres.

- Puissent ses nuits être sombres, répondirent les spectateurs en un parfait ensemble coordonné.

- Viens, dit l’elfe noir. Suis-moi.

- Je suis roi. Je fais ce que je veux, répliqua Narhem.

L’elfe noir se tourna vers lui et serra son poing levé. Narhem sentit sa gorge se fermer. Il manqua d’air, étouffa. L’elfe desserra le poing et l’air revint.

- C’est ça, un eoshen, dit l’elfe avant de s’éloigner d’un pas tranquille.

Narhem observa cet elfe. Magicien, semeur de mort, sorcier, démon, toutes les histoires de son enfance lui griffèrent le visage. Il n’avait jamais constaté la présence d’un eoshen lors de ses observations et pourtant, il devait être près pour être arrivé aussi vite.

Narhem grimaça puis resta au centre de l’arène de combat, incapable de décider quoi faire, où aller. Il ignorait où le roi était censé se rendre. L’eoshen lui avait bien proposé de lui montrer la voie mais suivre ce démon, plutôt mourir ! L’assistant de la hutte de préparation s’avança vers lui.

- Besoin d’un guide, Majesté ?

Narhem sourit au jeune homme.

- Volontiers, mais avant toute chose…

Narhem plongea la main sous son pagne et retira la cage d’acier enserrant son sexe qu’il jeta sur le sol sombre.

- Tu sais faire ça depuis quand ? s’exclama l’assistant.

- Qu’importe ? répliqua Narhem avant de faire signe à Dolove de venir.

L’ancien noble s’exécuta sans attendre.

- Tu es…. roi ? s’exclama Dolove. Non… Ce n’est pas possible.

- C’est leur loi, répliqua Narhem. C’est con… mais c’est leur loi.

- Tu es… roi… des elfes noirs… de tout ce foutu pays… en un combat… comme ça…

Narhem haussa les épaules.

- Retire-lui sa cage, ordonna Narhem à l’assistant et Dolove fut libéré en un instant.

L’ami de Narhem n’en revenait pas. Il était libre !

- Tu veux faire quoi maintenant ? demanda Dolove.

- Où vit le roi ? demanda Narhem et l’assistant lui fit signe de le suivre.

Lorsqu’ils arrivèrent au petit muret délimitant la zone des esclaves, Narhem la franchit en savourant ce pas avec un plaisir infini. Le plus dur restait à faire mais cette première étape franchie lui donnait le sourire.

Une fois arrivés chez le roi, les hommes burent, mangèrent, se lavèrent, s’habillèrent, s’armèrent. Ensuite seulement Narhem put se poser et réfléchir.

- Je n’avais pas prévu l’eoshen.

- C’était qui ce mec ?

- Un magicien, répondit Narhem.

Dolove frémit et gronda :

- Au bûcher, ces saletés !

- Je suis d’accord avec toi mais pour en arriver là, il va falloir jouer finement. On ne peut pas s’attaquer frontalement à eux. Une épée ne vaut rien contre la magie. Il faut trouver une méthode d’approche plus… sournoise.

Dolove hocha la tête.

- J’ai besoin d’informations. À qui puis-je demander conseil ? demanda Narhem à l’assistant.

- Ça dépend des informations. Pose-moi tes questions et j’irai chercher la bonne personne, si tu veux.

Narhem hocha la tête. Pour le moment, cela lui convenait. Il ferait le tri après. C’est ainsi qu’il apprit l’existence des femmes, en nombre très réduit, à la faible fécondité et au ratio garçon / fille très en faveur des garçons.

Les femmes recevaient des faveurs hallucinantes. Elles vivaient dans un palais, profitant des meilleurs mets et boissons, passant leur journée à danser, jouer, s’amuser, dormir, manger et bien sûr, baiser. Les étalons étaient soigneusement sélectionnés selon des critères que Narhem ne demanda pas. Le reste de la population ne côtoyait jamais les femmes.

- Ils se donnent tous du plaisir mutuel par le cul ? proposa Dolove qui ignorait comme dire PD en amhric.

La réaction de leur interlocuteur leur indiqua qu’il n’en était rien.

- Les humains font ce genre d’actes répugnants, gronda l’elfe noir. Nous sommes obligés de les en empêcher, physiquement, sinon, ils passeraient leur journée à ça. Leur bite, à croire qu’ils n’ont que ça en tête. Laissez-les libre de la toucher, et ils la caressent ou la fourrent sans cesse dans la bouche ou le cul de leurs compagnons, répandant leur semence un peu partout. C’est immonde.

Narhem et Dolove furent abasourdis d’un tel réquisitoire contre le sexe. Anal, vaginal, oral, entre deux partenaires de même sexe, de sexe différents ou même en groupe, les deux hommes ne voyaient pas bien le problème. Pourquoi se passer d’un acte aussi agréable ? Pourquoi le désigner comme sale ? Cela les laissa pantois. Narhem enregistra l’information et passa à autre chose.

Il apprit que les eoshen vivaient séparés du reste de la société et que nul ne connaissait leur nombre exact. Chaque femme vivait avec un eoshen à ses côtés, afin de la protéger, de la soigner, de la secourir en cas de problème lors de l’enfantement mais également afin de retirer tout problème au bébé avant même sa naissance.

- Ainsi, nous n’avons aucun problème de nanisme, de malformation, d’aveugle, ou de quelconque maladie qu’un enfant pourrait porter à sa naissance, indiqua l’elfe noir.

Narhem en fut subjugué.

- On a coupé les couilles à ces eoshen ? demanda Dolove.

L’elfe noir se figea à l’idée même d’une telle proposition.

- Par la nuit, non ! Pourquoi ? s’exclama-t-il.

Dolove explosa de rire et annonça :

- Ben mes cochons, vous êtes tous des enfants d’eoshen.

- Certainement pas ! s’écria l’elfe noir. La caste des reproducteurs est très importante et…

- Les eoshen baisent vos femmes, confirma Dolove en riant. Ils les côtoient à longueur de journée, ont des pouvoirs extraordinaires et les touchent pour les soigner ou les faire accoucher ? Laissez-moi rire ! Ils couchent forcément.

L’elfe noir sembla outré d’une telle remarque. Il défendit bec et ongle les eoshen, parlant de leur vertu, de leur honneur, de leur sacrifice pour le peuple. Narhem n’écouta que d’une oreille, réfléchissant à une possible utilisation de ces informations.

- Que font les eoshen qui ne sont pas avec les femmes ? intervint Narhem au bout d’un moment.

- Ils guérissent les malades et les blessés.

- Je croyais que vous vous régénériez tout seul, fit remarquer Narhem qui partageait cette capacité avec eux depuis ses doses quotidiennes de soupe de poisson.

- Bien sûr, mais certaines maladies sont trop puissantes et certains accidents – des chutes ou des coups de hache – peuvent nécessiter une action plus vigoureuse.

Narhem hocha la tête. Cela expliquait l’absence d’handicapés parmi les elfes noirs.

- Les eoshen ne sont pas que des guérisseurs. Celui qui a été appelé dans l’arène n’avait personne à soigner.

- Ils sont aussi les dépositaires de la loi. Ils connaissent les lois, les transmettent et les font respecter.

- Comment sont-ils au courant des lois ? Je veux dire… Si je mets en place une loi, comment le sauront-ils ?

- Un eoshen vit dans la hutte royale, indiqua l’elfe noir et Narhem frémit.

L’un d’eux se trouvait donc très proche de lui.

- Via un lien d’esprit à esprit, les mesures prises par le roi sont transmises au foyer où elles sont répertoriées. Lorsqu’un eoshen reçoit un problème juridique, il contacte le foyer qui cherche la réponse et la lui transmet.

- Les contrevenants acceptent toujours la sentence ? demanda Dolove.

- S’ils la refusent, l’eoshen a le droit d’utiliser ses pouvoirs sur le récalcitrant. Croyez-moi, mieux vaut la peine prévue qu’une douleur infligée par un eoshen.

Narhem frémit et grimaça. Il n’aimait pas ça du tout. Il fallait se débarrasser d’eux à tout prix mais avec subtilité.

- Pas de malformation à la naissance, pas d’aveugle, pas d’infirme… ce pays semble… formidable en fait, susurra Dolove en ruyem, épaté.

- Pas de mendiant non plus, continua Narhem en ruyem. Les eoshen distribuent de l’or ? interrogea Narhem en amhric.

- Les eoshen n’ont pas d’argent. Cela leur est interdit. Ils ne reçoivent aucune rétribution. En revanche, quand ils ont besoin de quelque chose, chacun se doit de le leur donner. Ceci dit, ils ont rarement besoin de quoi que ce soit.

- Vous tuez vos… commença Narhem avant de se tourner vers Dolove et de lui demander en ruyem : Comment dit-on « pauvre » en amhric ?

Dolove haussa les épaules. Il n’en savait rien. Ce mot ne faisait pas partie du vocabulaire disponible à un esclave.

- Comment vous débarrassez-vous des gens qui n’ont pas d’argent ?

- Tout le monde a de l’argent, répondit l’assistant, abasourdi.

- Il y a forcément des gens qui n’en ont pas, répliqua Narhem.

- Non, le contra l’assistant. Le gouvernement donne de l’argent à tout le monde.

- Comment ça ?

- Le royaume verse une rétribution à tous ses sujets, en fonction de ses compétences. Chaque année ont lieu des épreuves où chaque sujet adulte peut se porter volontaire. Certaines épreuves sont physiques, d’autres intellectuelles. Les échecs et les réussites permettent d’obtenir un niveau de qualification entre un et cinq, correspondant à une rétribution versée par le royaume. Plus quelqu’un est qualifié, plus la rétribution augmente.

- Le royaume donne de l’argent à tout le monde ? s’exclama Dolove abasourdi. Où trouve-t-il l’argent ?

- Dans les impôts, répondit l’elfe noir. La plupart des elfes noirs sont qualifiés un, pas davantage, et cela leur donne juste assez pour survivre alors ils travaillent pour augmenter leurs revenus. Ce travail est taxé. Un quart revient au royaume.

- Un quart ! s’écria Dolove.

- Tu peux me traduire en ruyem ? demanda Narhem. Je n’arrive pas à suivre. Compter en amhric m’est pénible.

- Le gouvernement des elfes noirs prélève un quart des bénéfices en impôts.

- Je ne suis pas expert dans ces choses-là, indiqua Narhem. C’est combien à Eoxit ?

- Chez toi, je ne sais pas, mais à Falathon, c’est dix pour cent !

Narhem indiqua qu’il ne comprenait pas. Il comptait mal, même dans sa langue natale. Les chiffres n’avaient jamais été son fort.

- Les impôts ici sont plus de deux fois plus élevé que chez moi, indiqua Dolove. Si on proposait ça à Falathon, il y aurait une révolution ! Les paysans se soulèveraient. Personne n’accepterait un tel prélèvement !

- Même si cela permettait de donner à tout le monde une rétribution de base évitant la pauvreté, la mendicité et le vol ?

Dolove fit la moue. Il ne s’était jamais posé la question.

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