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Chapitre 33 : Elian – La traversée

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Par Nathalie

À la sortie de la ville, on plaça la princesse humaine sur un chariot sommaire, tiré par un elfe noir à la carrure massive. L’air était sec, l’horizon calciné. À perte de vue, les terres sombres étalaient leur stérilité. Aucun arbre. Aucune herbe. Rien que la cendre et la roche, striées de veines mortes. Une agonie figée.

Le sud de Falathon, comprit Elian. Les terres sombres.

Le roi des elfes noirs la poussa du plat de la main. Aussitôt, elle sentit la force vitale aspirée de sa peau, et recula avec un gémissement de douleur.

- Avance, grogna son geôlier.

Elle obtempéra. Mieux valait ça que tomber à genoux. À ses côtés, Laellia suffoquait, blême, tremblante. L’un des gardes lui fit boire quelques gorgées d’eau. Cela raviva ses couleurs sans calmer sa respiration sifflante.

Elian profita du silence pesant pour tenter de plaider à nouveau sa cause, à voix basse, suppliante.

- Je suis réellement la comtesse d’Anargh.

Le roi des elfes noirs leva les yeux au ciel, excédé.

- Pourquoi tu ne la crois pas, Khala ? lança Beïlan.

Khala.Elian venait d’apprendre le nom de son bourreau.

- Elle s’est rendue à Irin pour demander l’aide du royaume, au nom du roi Arthur de Baladon, ajouta Beïlan, comme pour plaider sa cause.

Khala éclata d’un rire sec et bref, sans chaleur. Il pointa un doigt vers Elian, les sourcils levés d’un air moqueur.

- Tu l’as bien regardée ? De près ? Allez, sois honnête. Dis-moi que cette femme est humaine.

Toute l’escorte tourna la tête vers Elian. Même Laellia la détailla, incrédule. Elle fronça les sourcils.

- Faut dire… murmura-t-elle. Depuis quand t’es blonde ? Et tes oreilles… elles sont pointues. J’ai peiné à te reconnaître.

- Mes oreilles ne sont pas pointues, bordel ! protesta Elian, la voix haute, éraillée par la fatigue et la peur.

- Si, affirma Laellia, d’un ton désolé.

Les regards se firent plus appuyés. Les murmures montèrent. Elian sentit le sol se dérober.

- Elles n’ont jamais été pointues ! répéta-t-elle, enragée. Depuis quand elles le sont, merde ?

- Elles l’étaient déjà à Irin, répondit Beïlan, troublé. Tu ne le savais pas ?

Le silence s’épaissit.

- Je ne suis pas une elfe, putain ! s’exclama Elian. Ceïlan m’a dit que mon père était probablement un elfe dissident mais ma mère…

- était Ariane, reine des elfes des bois, termina Khala à sa place.

Trois voix éclatèrent en même temps :

- Quoi ?! firent Laellia, Elian et Beïlan dans une dissonance parfaite.

Khala haussa les épaules, blasé.

- Je sais reconnaître les traits de la seule femme que j’ai baisée quand je les croise, lâcha-t-il.

Un frisson parcourut l’escorte. Beïlan resta figé. Son regard sur Elian avait changé. Ce n’était plus celui d’un geôlier mais d’un frère.

- Elle est son portrait craché, murmura-t-il. Comment ai-je pu passer à côté…

Elian vacilla.

- Je ne peux pas… Je ne suis pas… bredouilla-t-elle.

Sa voix tremblait. Plus de colère, plus de défi. Juste l’effondrement d’un monde.

- Il semblerait que notre mère ait un don pour l’abandon, murmura Beïlan, le regard perdu.

- Comment ça ? demanda Elian, la voix plus douce qu’elle ne l’aurait cru.

Khala serra les poings.

- À cause de sa couleur de peau, elle s’est débarrassée de lui. Jeté. Comme un rebut. Comme un déchet.

Le ton avait tranché l’air. Beïlan baissa les yeux, touché en plein ventre. Elian ressentit une bouffée de chaleur au creux de la poitrine. L’élan de le prendre dans ses bras, irrépressible.

Khala tourna la tête vers les terres stériles et parla pour lui-même.

- Pourquoi suis-je allé au bord du lac Lynia, ce jour-là ? Je ne saurais le dire. Il n’y avait aucune raison. Aucun espoir. Peut-être l’instinct.

Le vent chaud souffla plus fort. Il fallut tendre l’oreille pour capter la suite.

- Il se passait quelque chose d’étrange sur la rive. Un lynx, pris pour cible par des aigles. Ils tournaient autour de lui, le harcelaient. Un comportement aberrant.

Elian hocha la tête. Elle avait grandi au contact de la nature. Elle aussi trouvait ça… inconcevable.

- Je me suis approché. Le lynx a fui. Les aigles m’ont attaqué. Ils m’ont griffé, frappé, sans que je comprenne pourquoi. Et puis…

Il marqua une pause. Son regard s’assombrit, comme pris dans une image.

- Un cri de nourrisson a déchiré l’air. Depuis les rochers. Je me suis frayé un passage à travers les serres et les ailes. J’ai découvert un bébé, à peine né, couvert du sang de sa naissance. Le cordon pendait encore.

Un silence. Puis, dans un souffle :

- Sa peau était noire. Ses cheveux aussi. Ses yeux, deux puits sombres. Ses oreilles remuaient comme celles d’un faon effrayé. Et quand il m’a vu… les aigles se sont tus. Ils se sont posés autour de nous. En cercle. Comme des sentinelles.

Le frisson d’Elian lui remonta l’échine.

- Je l’ai pris dans mes bras. Il m’a souri. C’était évident. Il était mon fils.

Il se tut un instant. Son visage se tendit.

- Elle a préféré l’abandonner plutôt qu’assumer qu’il était de moi.

Elian sentit un vertige. Une nausée aussi. Un malaise qu’elle ne parvenait pas à dissiper.

- Je ne pouvais pas le ramener à Dalak, reprit Khala. Les terres sombres l’auraient tué. Aucun nourrisson ne survit à leur traversée.

Dalak. Le nom s’imprima dans l’esprit d’Elian, tandis qu’elle observait les plaines noires s’étirer jusqu’à l’horizon. Elle comprit. C’était un mur invisible. Un mur de mort.

- J’ai trouvé une grotte au nord du lac. Volé des vêtements dans une ferme. Capturé des chèvres. Je l’ai nourri au lait. Protégé comme j’ai pu. C’était mon fils. Et pourtant, j’ai dû le cacher comme un secret honteux. Quelle infamie…

Elle sentit la sincérité. Ce n’était pas de la colère mais du chagrin.

- Je lui ai transmis tout ce que je pouvais. Un jour je lui parlais en amhric, le lendemain en ruyem, le suivant en lambë. Les langues se mêlaient à ses babillages. Je lui ai appris la chasse. Du moins, j’ai essayé.

Un sourire fugace effleura ses lèvres.

- Pourquoi poser des pièges quand un cri suffit à faire tomber un lapin du ciel ? Avant même de savoir marcher, Beïlan assurait déjà notre subsistance.

Elian regarda Beïlan. Ce n’était plus l’elfe au sourire charmeur d’Irin. C’était un survivant. Un enfant d’ombre et de ciel.

- Lorsqu’il fut assez fort pour affronter la traversée, je l’ai emmené à Dalak. Tout le monde l’a accueilli avec bonheur.

Elian se tourna vers Beïlan au moment où il se courba, pris d’une violente quinte de toux. Le groupe s’arrêta dans un silence tendu, chacun observant l’homme qui semblait perdre un peu de sa force à chaque respiration. Elian se figea, le regard ancré sur lui, et attendit. Quand enfin il se redressa, ce fut comme un changement radical. La peau de Beïlan vira au violine. Ses cheveux, de la racine aux pointes, s’assombrirent. Lorsqu’il posa les yeux sur elle, des pupilles d’ébène perçaient désormais la lumière.

- C’est bon, dit-il enfin, en reniflant. On peut repartir.

- C’est incroyable ! s’exclama Elian, émerveillée.

- Mon caméléon de fils, soupira Khala, un sourire ironique au coin des lèvres. Il suffit qu’il passe assez de temps parmi un peuple et il en devient le reflet. C’est ce qui s’est passé. Un jour, Beïlan m’a dit qu’il voulait aller à Irin. Je lui ai indiqué la direction, mais je ne pouvais pas l’y accompagner. Je ne pouvais pas m’y rendre moi-même. Je savais vaguement où elle était, mais c’était tout. Quand il est arrivé sous les arbres, il a fermé les yeux. Il m’a dit combien il aimait ce qu’il entendait.

Elian ferma un instant les yeux, se laissant envahir par l’écho de la mémoire. Elle se souvenait aussi de ce sentiment à Irin, cette perception d’être enveloppée dans un autre monde, un monde à la fois protecteur et inquiétant.

- Il est devenu… différent, poursuivit Khala, les sourcils froncés. Beïlan a toujours été un peu solitaire, mais là, il était dans sa bulle. Injoignable. Plus rien ne le touchait. J’ai tourné la tête un instant, et quand je me suis retourné… il n’était plus là.

Elian se pencha en avant, ses yeux s’agrandissant. Ce souvenir, visiblement, n’était pas facile à revivre pour Khala. Il y avait une amertume là-dedans.

- J’ai attendu. Longtemps. Vraiment longtemps. Il n’est pas revenu. Alors j’ai pris le chemin du retour, seul. Pleurer un fils perdu, c’est… c’est tout ce qu’il me restait.

Beïlan détourna les yeux, un voile sombre passant sur son regard. Le silence s’éternisa.

- Un jour, un elfe blond est apparu aux portes de Dalak. Il parlait amhric, il m’a appelé par mon nom. Il a répondu à toutes mes questions. Je l’ai reconnu. C’était Beïlan. Je n’y croyais pas. Je pensais que j’étais fou.

Elian observa Khala, qui semblait toujours aussi en proie à une douleur qu’il n’arrivait pas à enterrer complètement. Ce n’était pas juste une histoire de transformation. C’était un retour. Un retour qu’on ne comprend pas tout de suite, qu’on accepte à contre-cœur.

- C’est douloureux, de changer d’apparence ? demanda Elian, la curiosité prenant le pas sur l’inquiétude.

Beïlan la fixa, un sourire énigmatique naissant sur ses lèvres.

- Ça a été douloureux pour toi de faire pointer tes oreilles ? répondit-il, un brin de défi dans la voix.

Elian resta sans voix, prise au dépourvu. Le parallèle avait du sens, mais elle n’avait pas anticipé cette question. Une gêne la traversa. Ils étaient semblables, plus qu’elle ne l’aurait cru.

- Je… Je ne sais pas, murmura-t-elle, sur un ton hésitant.

Beïlan haussait une épaule, détendu, mais un éclat de quelque chose de plus sombre perçait sous la surface.

- Les elfes des bois n’ont pas été surpris de découvrir un inconnu à Irin ? demanda Elian, désireuse de changer de sujet, de briser un peu la tension palpable.

Beïlan eut un léger sourire, mais il répondit d'une voix plus calme.

- Je me suis présenté à Ariane. À ce moment-là, j’étais encore noir. Elle a pleuré. Des larmes, des excuses, des milliers. Elle m’a pris dans ses bras, et à ce moment-là… j’ai changé. J’ai pris cette apparence. Ce qui l’a ravie. Mais moi… je la détestais. J’ai détesté ce changement. J’ai détesté cette peau claire et ces cheveux couleur de feu.

Elian frissonna. Elle comprenait ce sentiment. Ce malaise à ne pas pouvoir être soi, à être pris dans un corps qu’on n’avait pas choisi, pas voulu.

- Ariane m’a présenté à tout le monde. J’ai rencontré une femme pour la première fois.

Beïlan eut la bonne idée de ne pas développer. Son ton changea, devenant plus acerbe.

- Au début, je me suis adapté. Je m’efforçais de me faire accepter. Mais à quoi bon ? Ils voulaient que je sois quelqu’un que je n’étais pas. Que je devienne ce qu’ils attendaient de moi. J’ai essayé de leur dire que je pouvais parler aux oiseaux. Personne ne m’a entendu. Ariane a mis au monde Ceïlan, elle l’a chéri, et la communauté l’a accepté sans conditions. Et ça… ça m’a écœuré. J’ai quitté Irin.

Elian hocha la tête. Elle comprenait, plus qu’elle n’aurait voulu le reconnaître. Beïlan avait toujours été un outsider, mais dans cette communauté, il aurait toujours été un intrus. Elle l’entendait dans ses mots.

- Je suis retourné à Dalak. Malgré ma couleur de peau, ils m’ont accepté. Je suis redevenu noir peu après. Clair ou sombre, peu leur importait. Ils m’ont accepté. Quand l’ennui et le manque de nourriture ou de sexe se faisait sentir, je me rendais à Irin. Chaque fois que l’atmosphère d’Irin devenait trop suffocante, je retournais à Dalak. C’était mon refuge.

Elian regarda Beïlan. Il n’avait jamais trouvé sa place. Pas à Irin, pas ici. Toujours entre deux mondes.

- C’est parce que tu ne supportais pas les injonctions de notre mère que tu as décidé de la forcer à quitter le trône ? demanda-t-elle, une touche de scepticisme dans la voix.

Beïlan éclata de rire, un rire amer.

- Les elfes des bois sont naïfs. Les manipuler n’a pas été difficile. Je n’ai pas détrôné Ariane tout seul. Ce n’est pas moi, c’est toute la communauté qui l’a renversée.

Elian grimaça, secouant la tête.

- Parce que votre allié te l’avait demandé ? demanda-t-elle, un sourcil levé.

Khala lui lança un regard amusé.

- Parce que je le lui avais demandé, répondit-il. Nous voulons prendre Falathon, sans que les elfes des bois se mettent en travers.

- C’est moi ou ce n’est pas une franche réussite ? cingla Elian.

- Quand ma lame sera sous ta gorge, les elfes rentreront gentiment à la maison, promit Khala. Grâce à ta copine, je mettrai Bran à genoux. Ils ne le savent pas encore, mais nous avons gagné.

Elian observa Laellia, qui serrait les dents, visiblement dévorée par la rage. Elle n’avait pas dit un mot depuis un moment, mais ses poings étaient serrés. Le silence qui suivit était lourd de significations non dites.

La nuit s’étendit sur la lande. Les elfes noirs, intransigeants et vigilants, ne laissaient aucune chance à Laellia de trouver le sommeil. À chaque fois qu’elle fermait les yeux, ils la secouaient, la forçaient à boire, à reprendre des forces. À chaque mouvement, chaque cri de la princesse, Elian ressentait un pincement au cœur. Son amie était au bord de l’épuisement.

Laellia tremblait, luttait contre l’épuisement. Elian n’était pas épargnée par la fatigue, mais son corps, au cœur de la souffrance, résistait. Elle marchait, sereine. La différence était évidente : l’une agonisait, l’autre avançait sans faillir, comme portée par un souffle invisible.

À la tombée de la nuit, les cris de Laellia redoublèrent. Chaque secousse d’un elfe la faisait hurler de douleur. Elle pleurait sans cesse, sa voix perçant le silence comme un supplice. "Laissez-moi dormir... je vous en prie..." Ses mots étaient entrecoupés de pleurs et de supplications. La vision de la princesse dans cet état serrait le cœur d’Elian.

La lumière changea en plein milieu de l’après-midi. L’horizon se modifia. Un fleuve surgit devant eux, ses eaux sombres et tourbillonnantes s’étendant à perte de vue.

- Le fleuve Vehtë, supposa Elian, le regard figé sur la vaste étendue d’eau.

- Raté, c’est le fleuve Ruvuma, corrigea Khala d’un ton sec.

Elian haussait les épaules. Ce fleuve, elle ne l’avait jamais entendu nommer. Tout ce qui importait, c’était de suivre l’escorte, de ne pas se perdre dans ce territoire inconnu. Le risque de s’égarer était trop grand. Elle ne pourrait jamais retrouver son chemin seule dans cet endroit désertique, sans repère.

Lorsqu’ils atteignirent la rive, un ponton se dessina devant eux, flanqué de quelques barques rudimentaires. Les elfes noirs, avec leur précision et leur efficacité habituelles, déposèrent Laellia sur la première barque. Ils lui offrirent de l’eau, qu’elle but d’un seul coup, avant de s’endormir. Cette fois, personne ne l’en empêcha. Aucun d'eux ne tenta de la réveiller, de l’agiter à nouveau. Le calme qui régna après ses pleurs semblait irréel, comme si l’air lui-même s’était suspendu dans l’attente.

Elian observa Laellia endormie, le visage creusé par la fatigue et la souffrance, puis se tourna vers l’immensité du fleuve, ses pensées se perdant dans l’inconnu des terres qui s’étendaient au-delà de l’eau. Le silence pesant qui régnait autour d’eux était lourd de promesses de danger et d’incertitude.

Elian monta sur la barque suivante, son cœur battant fort dans sa poitrine. Khala la suivit, accompagné de deux autres elfes qui prirent les rames. Beïlan et le reste de l’escorte prirent place dans deux autres bateaux, leur mouvement synchronisé. L’eau du fleuve les engloutit progressivement, un silence étrange s'installant.

- Assise, ordonna Khala, et Elian s’exécuta sans un mot, sentant la peur s’immiscer dans ses veines.

Il s’accroupit devant elle et, avec une agilité déconcertante, attacha ses chevilles avec une corde. Puis, il noua une autre corde autour de son cou, la reliant à la barque. Elian sentit un frisson glacé lui courir dans le dos. Si le bateau chavirait, si l’eau s’infiltrait… elle savait que c’était la fin. Elle serait noyée, sans même pouvoir se défendre.

Khala la fixa dans les yeux, un sourire sinistre naissant sur ses lèvres.

- Le trajet va enfin être agréable, annonça-t-il avec un ton de satisfaction morbide.

Il tendit la main vers un des rameurs de la barque voisine. Ce dernier lui donna sa dague, un geste naturel. Khala la saisit avec une froideur absolue.

- Je n’ai pris cette dague que parce que la mienne est en métal noir, expliqua-t-il, son regard toujours rivé sur Elian.

Avant même qu’elle n’ait eu le temps de réagir, Khala frappa. Le coup vint de nulle part, une douleur soudaine à la gorge, tranchant et nette. Le cri d’Elian s’échappa d’elle, plus de surprise que de véritable souffrance, un cri qui se perdit dans le vent.

Elle n’eut pas le temps de se remettre de la première entaille qu’il frappa à nouveau. La dague pénétra sa peau avec une précision implacable. Chaque coup était un choc, un fracas dans son corps. La douleur se superposait, s’agglomérant en une souffrance diffuse, insupportable. Elle ne savait plus où elle en était, les coups s’abattant sur elle comme une pluie froide, chaque impact lui volait un peu plus de son humanité. Elle ne pouvait plus se concentrer sur rien d'autre que la douleur.

Khala savourait chaque instant, s’offrant un plaisir malsain à voir la souffrance d’Elian grandir. Chaque entaille était un supplice supplémentaire. Elian hurlait, la voix brisée, perdue dans un tourbillon de douleur et de confusion. Elle se sentit sombrer dans l’obscurité. La douleur s’étouffa progressivement, laissant place à un vide absolu, une inconscience douce qui l’emporta loin de ce corps brisé.

Le froid brutal d’un seau d’eau glacée la fit revenir au monde réel. Elle ouvrit les yeux en sursaut, la gorge prise dans un cri étouffé. Khala, implacable, frappa encore, une nouvelle écorchure venant zébrer sa peau déjà rouge et marbrée de souffrance.

- Je t’en prie… pitié… murmura Elian, la voix tremblante, l’amhric frémissant sur ses lèvres, langue dans laquelle le vouvoiement de politesse n’existait pas.

Khala ne répondit que par un ricanement.

- Pitié ? répéta-t-il, son ton moqueur et dédaigneux. Petite gazelle fragile...

Il frappa à nouveau, un coup précis et cruel. Pas pour tuer, non. Pour faire souffrir. L'art de la douleur, qu’il maîtrisait de façon chirurgicale. Chaque coup lui infligeait plus que de la douleur physique. C’était une défaite à chaque frappe, un abaissement de plus pour sa prisonnière impuissante.

Les rameurs manœuvrèrent la barque, la poussant lentement vers la rive. Elian, inconsciente de son environnement, ne savait pas où elle se trouvait. Elle sentit les mains d’elfes noirs la saisir, la jeter sans ménagement sur la berge. Des bruits de feuillage froissé, des grincements d’essieu.

Autour d’elle, les elfes noirs dégageaient une charrette, dissimulée sous un filet de plantes. Beïlan se tenait là, droit, les yeux fermés, sa posture aussi calme que l’apparition d’un fantôme.

Beïlan caressa les deux chevaux qui apparurent, doux comme des créatures apprivoisées. Un léger sourire effleura ses lèvres. Visiblement, il ne parlait pas qu’aux oiseaux. Ses gestes étaient tendres, mesurés. Puis, avec une précision toute elfique, il attela les chevaux.

Les elfes noirs attrapèrent Elian sans aucune précaution, la jetant dans le véhicule comme un fardeau. Sa gorge fut aussitôt pressée contre la balustrade de la charrette, ses poignets et chevilles liés. Ils prenaient soin de ne pas lui laisser de répit. Le monde autour d’elle se rétrécissait à une tortueuse alternance de douleur et d’humiliation.

La charrette démarra, secouée par les cahots. L’effort et la fatigue finirent par réveiller Laellia. Un elfe noir remarqua son état et lui tendit une gourde d’eau. Elle la but d’un trait, avant de rendre le récipient, tremblante, et de murmurer un remerciement.

- Tu es… couverte de sang, remarqua Laellia, d’une voix faible.

Elian grimaça, et son regard se perdit dans l’espace, loin des souvenirs violents de ce qu’elle venait de subir. Khala monta dans la charrette, la dague dans la main, un sourire cruel flottant sur ses lèvres.

- Grâce, je t’en prie, souffla Elian, ses lèvres tremblantes.

- Je ne t’ai même pas encore touchée, répliqua Khala, une ironie mordante dans la voix. Tu es pathétique.

Un mouvement vif, un éclat métallique. La dague traversa l’air avec une rapidité glaciale et s’abattit sur le corps d’Elian. Elle hurla. Laellia, terrifiée, laissa échapper un cri de surprise. La douleur. Les coups se succédaient. Chaque entaille lui arrachait un cri supplémentaire, un souffle de plus dans la tourmente. Elle se sentit partir, se briser, mais Khala ne s’arrêtait pas.

Lorsqu’Elian vomit, cédant à la douleur, Khala consentit à une brève pause.

- Pourquoi fait-il ça ? s’exclama Laellia, paniquée.

- Il ne… me… torture pas, réussit à articuler Elian entre deux soubresauts.

- Quoi ?

- Ce n’est pas moi… qu’il blesse… C’est elle...

- Elle ? Qui ça ? demanda Laellia, perdue.

- Ariane. Je lui ressemble...

Khala observa Elian, un sourire amusé effleurant ses lèvres.

- Très perspicace, répondit-il. Si tu as encore assez d’énergie pour parler, tu as assez d’énergie pour crier.

Elian sentit son cœur se serrer. Un éclat de terreur passa dans ses yeux. Elle se tourna vers Khala, ses lèvres tremblant de supplication.

- Khala, je t’en prie. Je ne suis pas ma mère, murmura-t-elle, la voix brisée par la souffrance.

Khala ne lui accorda aucune attention. Il abattit sa lame une nouvelle fois, avec une précision de chirurgien, visant à faire souffrir sans tuer. Chaque coup semblait plus cruel que le précédent, Elian hurlant, geignant, se débattant comme un animal pris au piège. Rien ne l’arrêtait.

Khala maîtrisait son art. L’art de la torture.

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