Bintou devait découvrir son nouveau lieu de vie – sa prison. Elle inspira. Elle s’attendait à des regards hostiles, à des silences plus tranchants que des lames. Ici, elle n’était qu’une concession. Un fardeau toléré, sous l’insistance du meilleur d’entre eux. Une erreur à corriger, dès que l’occasion s’en présenterait.
La cour intérieure vibrait d’activité. Des eoshen traversaient l’espace d’un pas vif, certains seuls, d’autres par deux ou trois, toujours plongés dans leurs pensées partagées. Bintou se glissa vers la fontaine qui s’élevait au centre, haute et sombre, sculptée dans une pierre lisse que l’eau rendait brillante comme de l’obsidienne. Elle plongea ses mains dans le bassin. L’eau glacée réveilla ses doigts engourdis. Elle but, longuement. Le liquide clair lui coula dans la gorge comme une promesse fugace de répit.
Assise sur le rebord, elle observa. Nul ne s’arrêtait. Nul ne lui adressait un mot. Des éclats de conversations la frôlaient par vagues. Des mots qui flottaient dans l’air comme des fils détachés. Elle ne comprenait pas tout, mais devinait les sujets : problèmes à résoudre, décisions à prendre. Ils pensaient ensemble. Décidaient ensemble. Comme une seule entité éclatée.
Au bout d’un moment, elle se leva. Il fallait qu’elle explore. Elle devait comprendre cet endroit, savoir où dormir, où manger. Elle ne demanda rien. Elle n’aurait pas su à qui s’adresser. Mieux valait ne pas déranger.
Les pièces se succédaient, toutes semblables dans leur austérité. Une arène aux gradins nus, sûrement pour les confrontations orales. Des salles vides, aux murs dénués d’ornements. Juste des tapis, sur lesquels les eoshen s’asseyaient parfois en tailleur, immobiles, les yeux ouverts sur des mondes intérieurs qui lui échappaient.
Derrière une porte massive, elle découvrit des étagères chargées de livres. L’obscurité y régnait, dense et sans issue. Elle prit un ouvrage posé près de l’entrée et ressortit dans le couloir pour profiter du soleil. Les symboles, noirs sur parchemin crème, lui étaient étrangers. Elle les fixa un moment, le cœur serré. Elle ne savait pas lire. Sa langue ne s’écrivait pas. Le ruyem, oui, mais même ces signes-là, elle les reconnaissait à peine. Ceux-ci… une autre langue. L’amhric, sans doute. Elle reposa le livre avec soin.
Plus loin, elle découvrit des salles d'entraînement. Les murs, hérissés d’armes, semblaient prêts à la guerre. Deux eoshen s’y affrontaient, concentrés, sans passion. Elle les regarda sans mot dire. Leur maladresse la surprit. Ils combattaient comme des novices. Elle aurait pu les mettre au sol sans même dégainer.
Les couloirs s’enchaînaient. Toujours les mêmes murs sombres, les mêmes sols lisses. Nulle décoration, nulle fantaisie. Pas de statues, de plantes, de tapisseries. Pas de lits. Pas de tables. Pas de cuisines. Rien.
Elle comprit. Les eoshen ne mangeaient pas. Ne dormaient pas. Ne buvaient pas. Elle, si.
Elle s’arrêta. Le poids de cette révélation se déposa sur ses épaules. Il n’y aurait pas de repas. Pas de lit. Pas de coin de chaleur, de rire, de lumière. Juste elle, seule, au milieu de ces êtres qui n’avaient besoin de rien. Qui n’avaient rien de commun avec elle.
Un froid s’installa en elle. Pas un froid de vent ou de pierre – un froid intérieur, venu du vide. Sa vie ici ne serait pas rude. Elle serait stérile. Un désert sans fin, où même le sourire n’avait plus de place.
La nuit s’était glissée sans prévenir. Bintou s’endormit recroquevillée dans une salle vide, le dos contre la paroi froide, le sol dur sous ses hanches. Aucun drap, aucun feu, juste le silence lourd et le souffle de son propre corps pour la rassurer.
Au matin, elle retourna à la fontaine. L’eau lui apaisa la gorge, mais son ventre protesta. Une douleur sourde, insidieuse, lui serra l’estomac. Elle était la seule ici à avoir besoin de manger. Les eoshen ne partageaient pas cette faiblesse. Ici, la faim était une étrangeté.
Elle ferma les yeux, cherchant. Dans sa mémoire, des images ressurgirent : les doigts de son maître versant une poignée de graines dans un mortier, non pour les manger, mais pour en faire des baumes, des filtres, des potions. Là se cachait peut-être la clé.
Depuis la cour, un mince filet de fumée s’élevait au-dessus d’un toit. Une cheminée. Bintou orienta ses pas, guidée par l’odeur à peine perceptible d’herbes chauffées et d’huiles résineuses.
Elle poussa une porte. L’air y était plus lourd, saturé d’arômes puissants : camphre, cire, suint, écorces séchées. Des étagères garnies de fioles, de racines, de poudres. Des grappes de plantes suspendues au plafond. Des pilons, des tamis, des tissus pour filtrer les extraits. Et là, au milieu de tout cela, quelques trésors : dattes ridées, noix grasses, baies rouges à la peau tendue.
Elle tendit la main et mangea. Lentement. Chaque bouchée ravivait ses forces, repoussait la douleur, rallumait la flamme.
Elle s’approcha des pots. Ses doigts effleuraient les étiquettes, ses narines tentaient d’identifier les odeurs. Elle reconnaissait certains ingrédients. D’autres lui étaient inconnus, mais la logique du lieu lui parlait.
La porte s’ouvrit. Deux elfes noirs entrèrent, discutant à voix basse, sans un regard pour elle. Ils se mirent au travail, méthodiques. Bintou observa leurs gestes. Puis, sans mot dire, elle s’approcha d’un second plan de travail. Elle tria les plantes, écrasa les graines, ajouta quelques gouttes d’huile. Des gestes simples, précis, appris dans sa vie avec lui. Un passé empli de mélancolie. Des moments qu’elle regrettait de ne plus vivre en sa compagnie.
Aucun des deux ne réagit. Ils ne la remercièrent pas. Ne la corrigèrent pas. Ne la regardèrent même pas. Elle aurait pu être invisible.
Elle continua quand même.
Durant une lune, Bintou vécut de graines glanées dans l’herboristerie et d’eau de la fontaine. Elle dormait là où le silence se faisait, lovée sur le sol nu, sans oreiller, sans feu, sans drap. Son corps s’endurcissait, son esprit, lui, restait aux aguets.
Un matin, alors qu’elle triait des feuilles fanées, elle surprit un échange entre deux herboristes eoshen. L’un maugréait à propos d’une excursion au village pour récupérer des ingrédients.
- J’ai horreur d’y aller… Toujours ce vacarme.
- Je peux y aller à ta place, proposa Bintou. Ça me ferait plaisir de visiter le village.
L’eoshen tourna vers elle son regard d’un noir si profond qu’elle eut l’impression d’être traversée, comme si ses pensées se retrouvaient à nu. Il la dévisagea, puis hocha la tête sans mot dire. Il se tourna vers son comparse, indifférent.
- Euh… pardon, mais… je prends quoi ? insista-t-elle.
Le second eoshen lui adressa un sourire amusé, puis reprit sa conversation comme si elle n’avait rien dit.
- Et je paye comment ? lança-t-elle, avant de se rappeler que les eoshen n’avaient pas d’argent.
Les habitants du village fournissaient ce dont ils avaient besoin. Il suffisait de le demander. Elle espérait que dire « c’est pour le foyer » suffirait. Elle parcourut l’herboristerie d’un œil attentif, notant mentalement ce qui manquait ou diminuait dangereusement. Puis elle partit.
À peine franchit-elle les premières maisons de Ketema que la vie éclata autour d’elle. Les couleurs, les odeurs, le tumulte, la chaleur. Son cœur s’ouvrit un peu.
- Que tes nuits soient sombres, lança-t-elle à un marchand.
- Que tes nuits soient sombres, répondit-il avec le sourire… avant de figer en réalisant à qui il s’adressait. Que… que puis-je faire pour toi ? bredouilla-t-il, pris de court.
- Je viens faire les courses pour le foyer, répondit-elle.
- Comme d’habitude, alors, conclut-il d’un ton brusque, ce qui la prit de court, elle aussi.
Il disparut dans l’arrière-boutique et revint avec un sac bien rempli qu’il lui tendit. Bintou l’ouvrit pour en examiner le contenu. Le marchand lui jeta un regard noir. Apparemment, c’était impoli. Elle haussa les épaules.
- Je voudrais ça… et ça, aussi. Trois poignées de chaque, dit-elle en montrant deux pots.
Il grinça des dents mais obéit.
Puis elle passa à l’échoppe des épices, puis à celle des fruits secs, puis à celle des récipients. À chaque fois, le mot “foyer” ouvrait toutes les portes.
- C’est fou, murmura-t-elle. Il suffit de le dire, et tout est à moi…
Son regard fut attiré par un poulet rôti suspendu à un crochet. Sa peau dorée, luisante, exhalait un parfum chaud, piquant, sucré. Son ventre, déjà alourdi de dattes et de graines, gargouilla de convoitise. Elle avala sa salive.
Ce n’est pas bien de profiter, pensa-t-elle. Et pourtant, ses pas la portèrent vers l’échoppe.
- C’est pour le foyer, dit-elle, à mi-voix.
Elle s’attendait à être rabrouée. Au lieu de cela, on lui tendit le poulet sans poser de question.
Elle repartit, ses bras chargés, ses papilles en éveil, un sourire au bord des lèvres. Parfois, il suffisait d’oser.
De retour au foyer, le cœur plus léger, Bintou franchit l’arche… et s’arrêta net. Elle se figea, le sac encore sur les bras. Une pensée venait de la frapper : en quittant l’enceinte, elle avait désobéi à un ordre direct de son maître.
Elle grimaça. Bon, oui. Elle avait franchi la limite. Mais elle n’avait pas fui, pas cherché à s’enfuir vers d’autres horizons. Et puis, il s’en fichait, non ? Il ne tenait pas à elle. Ceux qui voulaient qu’elle reste, c’étaient les eoshen du foyer. Elle s’était rendue au village avec leur accord, d’une certaine façon. Elle jugea la nuance suffisante.
Elle livra ses emplettes aux herboristes. Sans un mot, ils prirent le sac, rangèrent les ingrédients. Pas un merci, pas une remarque. Rien. Comme si elle n’avait pas existé.
Bintou ne s’en formalisa pas. Elle sortit et continua à explorer. L’architecture lui échappait encore, mais certaines ailes baignaient dans une lumière douce qui rendait les lieux agréables.
Dans l’une des cours intérieures, elle tomba sur un petit groupe d’adolescents assis en cercle. En leur centre, un eoshen adulte, jambes croisées, parlait d’une voix calme.
- Entrez en contact avec votre moi intérieur.
Deux adolescents se jetèrent un regard, les lèvres tordues de rire. L’un d’eux pinça l’autre pour qu’il garde son sérieux.
Bintou s’assit à l’écart, curieuse. Elle tenta, elle aussi, de contacter ce « moi intérieur », sans trop savoir où chercher.
- La plage est belle. Le tunnel est loin, disait le professeur.
Puis, plus tard :
- La cime des arbres est haute. Les nuages sont bas.
Bintou fronça les sourcils. À quoi rimaient ces phrases ? Elle chercha un sens, une logique, un fil, mais rien. C’était comme écouter le vent parler une langue oubliée.
À la fin du cours, les deux ricaneurs s’éloignèrent en pouffant. Les autres se dispersèrent. Bintou suivit l’un d’eux, guidée par l’envie de découvrir un peu plus ce monde étrange.
Ils arrivèrent dans une autre salle, ouverte sur l’extérieur, où un eoshen au visage vif et bienveillant faisait cours. Les apprentis riaient, échangeaient des conseils, tentaient des gestes maladroits.
Ici, pas de phrases cryptiques. Le professeur parlait clair, avec chaleur. Il encourageait, félicitait, corrigeait doucement. L’atmosphère vibrait d’une énergie joyeuse. Les élèves tentaient de faire léviter des petits cailloux, d’allumer des bougies à distance. Certains y parvenaient, d’autres non, mais tous persévéraient.
Bintou observa en silence, fascinée. Ces jeunes-là étaient différents. Pas de moqueries, pas de suffisance. Les deux perturbateurs de tout à l’heure n’étaient pas là. Tant mieux, pensa-t-elle. Ici, on apprenait pour de bon.
Elle resta là, sans bouger, observant la magie s’animer autour d’elle. Les apprentis riaient, grognaient, pestaient. Le professeur, concentré sur ses élèves, ne lui prêta pas attention. Personne ne sembla remarquer sa présence - personne ne la chassa non plus.
Elle resta. Tout le cours. Elle souriait aux réussites, soupirait aux échecs, se surprenait même à retenir son souffle quand une pierre vacillait avant de chuter. Elle n’en faisait pas partie, mais elle partageait.
Les cinq enfants finirent par s’égailler, riant encore. À leur place vinrent des plus âgés, plus concentrés, plus tendus. Le professeur modifia l’exercice. Les pierres devaient désormais suivre des circuits précis, traverser des cerceaux suspendus, se faufiler dans des tunnels d’osier. Les bougies, cachées derrière un paravent, devaient s’allumer ou s’éteindre sans être vues.
Les nouveaux venus s’appliquèrent en silence. Certains grognaient, d’autres fermaient les yeux pour mieux se concentrer. L’échec planait sur leurs épaules comme une ombre familière. Puis eux aussi partirent, las, et le professeur disparut dans un couloir.
Bintou se retrouva seule au milieu du terrain. Les cerceaux oscillaient encore dans l’air. L’odeur de cire chaude flottait autour d’elle. Elle resta un moment là, sans but, jusqu’à ce que la fatigue se glisse en elle comme une marée sourde.
Elle retourna à l’herboristerie, ouvrit un pot de figues séchées, en mâchonna une. Puis elle se mit au travail. Ses gestes retrouvèrent leur sûreté : écraser, doser, broyer, malaxer. Elle compta les gouttes à voix basse, avec une rigueur apaisante.
- Un, deux, trois, quatre…
Elle inspira. Parfait. Elle se félicita d’un hochement de tête, saisit une autre figue et l’approcha de ses lèvres.
Elle s’arrêta. Son regard descendit vers sa main.
La figue s’y trouvait. Elle leva les yeux vers la table, de l’autre côté de la pièce, où se trouvait les autres figues, bien rangées dans leur saladier. Bintou observa son plan de travail. Aucun des baumes en cours ne nécessitait l’utilisation d’une figue. Pourquoi celle-là se trouvait-elle à portée de sa main ?
Bintou passa une main sur son visage. Avait-elle pris une figue en passant ? Non, la porte se trouvait à l’opposé. Bintou leva les yeux vers le saladier, se demandant si… Elle pointa la main vers les fruits.
- Viens, murmura-t-elle.
Rien. Évidemment.
Elle rit, nerveusement, un son sec et trop aigu. Une blague. Un fichu eoshen qui s’ennuyait, sûrement. Elle secoua la tête et sortit, ronchonnant dans sa barbe. Dans le couloir, elle mangea la figue. Elle avait faim.
Elle trouva un recoin tranquille, près d’un pilier couvert de lierre, s’y glissa comme un chat et ferma les yeux.
La douleur la cueillit d’un coup, brutale et acide. Un étau derrière les tempes. Un mal de crâne comme elle n’en avait pas connu depuis longtemps.
Elle gémit, mais ne bougea pas. Trop de fatigue. Elle s’enfonça dans le sommeil en silence, emportée par un flot lourd et opaque.
Un rai de lumière tapait sur son visage. En sortant de l’ombre, Bintou découvrit le soleil déjà haut dans le ciel. Elle cligna des yeux, confuse. Elle avait dormi longtemps. Trop longtemps. Son ventre protesta. Sa bouche, pâteuse, réclamait de l’eau.
Elle tituba jusqu’à la fontaine et but à grandes lampées, s’étranglant à la première gorgée. Elle dévora quelques abricots secs, grignota de la noix de coco râpée qu’elle dénicha dans l’herboristerie. Ce n’est qu’alors qu’elle retourna vers la cour aux cerceaux.
Les pierres dansaient dans l’air. Elles fendaient les tunnels, traversaient les anneaux, tournaient, fusaient, montaient à toute allure. Des cris de joie éclataient tout autour, entrecoupés de moqueries bon enfant et d’applaudissements ravis.
Bintou s’accouda à un pilier, le visage baigné de soleil, et observa. Un sourire étira ses lèvres.
Elle aurait pu avoir peur. Elle aurait pu se dire que tout cela était contre nature, que ces jeux de magie n’étaient que des illusions dangereuses. Mais non. Elle se sentait bien. Quelque chose dans le mouvement, dans les rires, dans cette légèreté, lui faisait du bien. Comme un feu qui couvait en elle, prêt à prendre.
La cour se vida. Le silence retomba. Bintou s’approcha du parcours : bois, ficelles, morceaux d’écorce savamment taillés. Ce n’était pas là par hasard. Quelqu’un fabriquait tout ça. Quelqu’un construisait, entretenait, rangeait. Elle se promit d’en découvrir plus.
Elle erra un moment au hasard et retomba sur le professeur à la voix calme, assis en tailleur devant un groupe d’apprentis.
- Le chameau boit de l’eau, disait-il.
- La montagne est souvent plus difficile à descendre qu’à monter.
- Les oiseaux volent, les poissons nagent.
Bintou roula des yeux.
Les deux adolescents de la dernière fois étaient là, toujours aussi moqueurs. Ils étouffaient leurs rires, chuchotaient, se donnaient des coups de coude. Leurs gestes brisaient le silence, perturbaient le fragile équilibre du lieu.
- Et les ricaneurs ricanent… souffla-t-elle, exaspérée.
Elle voulait comprendre. Elle voulait saisir le sens de ces phrases étranges. Ce n’était pas parce qu’elle n’y parvenait pas encore que cela n’avait aucun sens. Elle le sentait, au fond. Il lui manquait une clef, voilà tout.
Avec les deux fauteurs de trouble, c’était peine perdue. Agacée, elle se leva sans bruit et sortit de la pièce, un pincement au cœur. Elle aurait aimé rester. Juste… avoir une chance.
Elle s’était réfugiée dans l’herboristerie, les mains plongées dans les pâtes, les poudres, les baumes, les onguents et les remèdes. Elle malaxait, touillait, remuait, humait. Elle ajustait les proportions, rangeait, nettoyait, lavait, frottait. Elle ne pensait plus. Elle faisait.
Un faux mouvement. Une erreur d’inattention. Le couteau dérapa et entailla son index.
Une simple éraflure. Une perle de sang. Pas de quoi s’alarmer. Elle grimaça… de déception. Quelle idiote. Elle se sentit vide, bête, inutile.
Sans trop savoir pourquoi, elle glissa au sol, le dos au mur, les bras ballants. Et elle pleura. Longtemps. Silencieusement. Des larmes épaisses, accrochées au coin des yeux avant de dévaler ses joues.
Elle ne savait plus depuis combien de temps elle était là. La nuit avait envahi l’atelier, et le noir, dense comme une encre, avalait tout. Impossible d’y voir. Dormir ici, au milieu des venins et des toxiques ? Mauvaise idée. Mais partir ? Trop risqué. Le moindre faux pas et elle finirait avec une lame plantée dans la jambe.
Une bougie, pourtant, attendait sur la table. Elle servait à chauffer les décoctions. Si elle parvenait à l’atteindre sans se couper… Elle tendit la main, puis la ramena aussitôt. Trop risqué. Des scalpels traînaient sur le plan de travail.
- Putain de bougie… grogna-t-elle. Allume-toi, sale merde !
La flamme jaillit. Douce. Vacillante. Mais bien réelle.
La lumière se répandit autour d’elle, révélant la pièce - les étagères, les flacons, les instruments. Bintou s’approcha. Elle passa sa paume au-dessus de la flamme. Elle en sentit la chaleur, l’odeur du suif, la réalité.
- La bonne blague… Montre-toi ! cria-t-elle.
Personne. Elle scruta les coins, les ombres, derrière les rideaux, sous la table. Personne. Elle souffla sur la flamme. Elle s’éteignit.
- Allume-toi… murmura-t-elle.
La flamme revint. Bintou recula d’un pas. Non. Non, ce n’était pas possible. Ce n’était pas elle. Elle n’avait rien fait. Juste… parlé. Pensé fort, peut-être ?
Elle ferma les yeux, chancelante. Son souffle se faisait court. Un tambour résonnait dans sa poitrine. Son crâne… Son œil droit… Une douleur aiguë l’assaillit, aussi soudaine qu’un coup de dague.
Elle plaqua sa main contre sa tempe, saisit la bougie, tituba vers la sortie, et s’effondra dans un recoin du couloir. Le sommeil la happa.