Les yeux de Bintou s’ouvrirent sur un mur d’ombre. Elle ne voyait rien. Sa gorge, râpeuse, brûlait de soif. Elle cligna plusieurs fois, tentant de s’orienter, de se souvenir. Elle n’avait plus la force de se lever.
Alors, elle rampa. Le sol sous son ventre était glacé. Rugueux. Chaque mouvement lui coûtait. Elle progressait à l’aveugle, à l’instinct. Peut-être un eoshen la voyait-il dans cet état. Aucun ne vint.
Elle atteignit enfin la fontaine. S’y agrippa. Aspira une, deux, dix gorgées d’eau fraîche. L’eau la traversa comme une pluie en plein désert.
Puis le noir l’emporta à nouveau.
Le jour l’accueillit avec une brutalité insensée. Ses paupières, brûlées de lumière, peinaient à se soulever. Elle avait encore soif. Une soif inextinguible, comme si tout son corps s’était évaporé pendant la nuit.
Elle était trempée. L’odeur d’urine montait à ses narines. Elle avait perdu le contrôle de ses muscles. Dehors, ce n’était pas grave. Juste humiliant.
Elle bu de nouveau, cette fois lentement, en conscience. L’eau coulait dans son corps comme une guérison. Peu à peu, elle sentit ses forces revenir. Elle tenta de se redresser. Ses jambes la soutinrent.
Elle retourna à l’herboristerie en traînant les pieds. Là, affamée, elle se jeta sur les fruits secs, en engloutit une poignée, puis une autre. Les deux eoshen en train de doser des poudres levèrent à peine les yeux. L’un d’eux soupira.
- Bon, je vais au village, dit l’un.
- J’y vais ! lança-t-elle trop vite, trop fort.
L’eoshen tourna vers elle un regard neutre, mais perçant.
- Je vais bien, assura-t-elle, redressant le menton.
L’autre ne répondit rien. Se contenta de l’observer comme on jauge un baume douteux. Puis il secoua la tête.
- Je peux le faire. Je reviens vite, ajouta-t-elle, avant de quitter la pièce sans lui laisser le temps de répliquer.
Répliquer ? pensa-t-elle. Ils ne me parlent jamais.
Au village, elle se jeta sur un poulet rôti, qu’elle dévora avec une voracité animale. Puis elle remplit un panier d’ingrédients, comme prévu. Sur le chemin du retour, elle acheta un bol de wat brûlant. Du mouton, cette fois. Un vrai délice, qui raviva des souvenirs de bivouacs au clair de lune, près de son maître.
Rassasiée, alerte, joyeuse, elle entra dans l’herboristerie et posa le panier sur la table avec un sourire fier. Les eoshen se levèrent, prirent les provisions, les rangèrent… sans un mot. Sans un regard.
Bintou resta figée un instant. Puis elle tourna les talons. Sortir valait mieux. Si elle parlait maintenant, elle risquait de perdre ses nerfs. Or s’en prendre à un eoshen n’était pas envisageable.
Son errance la mena dans la cour des pierres volantes. Le silence s’y étendait, lourd, chargé d’attente. Bintou s’y arrêta, hésita, puis s’avança jusqu’au centre.
La table était là, comme un autel. Une bougie y trônait, droite, banale, moqueuse. Bintou inspira. Sa main droite tremblait déjà.
Elle fixa la mèche, la gorge sèche. Allume-toi. Une flamme naquit. Vif éclat orangé, timide, mais réel. Son cœur cogna dans sa poitrine. Elle recula d’un pas. Son regard glissa sur une pierre, posée non loin.
Elle leva la main. La pierre s’éleva. Hésitante. Puis passa un cerceau dans un sifflement léger.
Bintou chancela. Une douleur sourde lui traversa la tempe. Le noir la happa.
Elle reprit conscience, allongée sur le bord de la cour, le dos douloureux. Quelqu’un l’avait traînée, déposée là comme un sac gênant. Le professeur, sûrement. Le cours avait repris. Elle n’était qu’un obstacle.
Une nausée lui monta au ventre. Elle referma les yeux, incapable de bouger. Sa langue collait à son palais. Elle avait besoin d’eau. Maintenant. Chaque instant comptait.
Des taches noires dansaient devant ses yeux. Sa tête bourdonnait. Elle perdit connaissance.
Le froid du sol la réveilla. Elle se remit à ramper. Chaque geste lui arrachait un gémissement. Par moments, elle s’évanouissait à nouveau, glissant dans le silence.
Enfin, ses doigts rencontrèrent le rebord de la fontaine. Elle s’y agrippa.
L’eau lui sembla divine. Chaque goutte sur sa langue réveillait une cellule morte. Elle but, encore, et encore, jusqu’à se laisser glisser contre la margelle.
Elle ne savait plus combien de jours, de nuits, elle avait traversé.
À peine remise, elle retourna au village. Manger, respirer, vivre. Elle engloutit un bol de céréales chaudes, quelques fruits, puis marcha au hasard.
Ses pas la menèrent jusqu’à un atelier. Le menuisier travaillait en silence, concentré. Il taillait un lutrin. Le bois glissait sous ses doigts, docile, vivant. Bintou s’arrêta, fascinée.
Chaque geste semblait danser avec le matériau. L’homme termina, posa l’ouvrage contre son épaule, puis partit d’un pas tranquille vers la bibliothèque. Elle le suivit sans trop y penser.
Il déposa le lutrin, échangea quelques mots avec un scribe, puis prit un livre et s’assit pour lire. Bintou resta un moment à l’observer, sans savoir pourquoi.
Bintou s’éloigna, attirée par le cours du professeur aux paroles étranges. Elle espérait, cette fois, que les ricaneurs seraient absents. Raté. Ils étaient là. Assis, affalés, chuchotant, pouffant. Leur présence était-elle obligatoire ? Franchement, mieux valait ne pas venir si c’était pour se moquer ainsi.
– Les étoiles brillent aussi en plein jour. C’est le soleil qui t’empêche de les voir.
Les deux adolescents éclatèrent d’un rire contenu. Bintou ne trouvait pas cela drôle. Pas du tout. Elle détourna les yeux, se ferma au monde. Elle cessa d’entendre le vent dans les feuillages, de sentir les odeurs d’encens, de percevoir le frottement de ses vêtements sur sa peau.
Elle plongea. En elle-même.
Le vent cessa. Les bruissements s’effacèrent. Même son souffle s’éloigna.
D’abord, ce fut la morsure. Un serrement dans la gorge, sec et brutal, comme si quelqu’un avait tiré un fil trop tendu à l’intérieur d’elle. Puis l’image jaillit. Trop vive, trop nette.
Son village. Les maisons rondes, les feuillages secs, les murs de terre battue, les tapis colorés… Les visages.
Sa mère, occupée à tresser les cheveux d’une petite sœur. Son père qui abattait des noix à la machette. Les cris des enfants, les danses improvisées dans la poussière du soir, les éclats de rire qu’on reconnaît les yeux fermés.
Tout y était. Mais elle n’y était pas.
L’image n’avait pas d’odeur. Pas de chaleur. Elle en était exclue. Spectatrice figée. Elle tendit la main vers un bol de mil posé sur le feu… il disparut avant qu’elle puisse le toucher.
Le poids du manque s’abattit sur sa poitrine. Les siens vivaient sans elle. Un souffle effleura son oreille, un murmure, à peine un soupir.
- La mélancolie mène au désespoir. Les souvenirs heureux sont une force.
Le froid se fissura.
Elle prit une lente inspiration, sans rouvrir les yeux. Et cette fois, elle ne chercha plus à les rejoindre. Elle se laissa traverser.
Elle sentit la main rugueuse de sa mère lui caresser les cheveux. La paume de son père sur son épaule. Le goût du riz brûlé qu’on mangeait en riant. L’odeur du beurre rance sur la peau, celle des épices dans les tissus.
Le souvenir n’était plus une vitre. Il était en elle. Ses lèvres tremblèrent. Puis un sourire, infime, naquit.
Les tambours s’élevèrent quelque part, lents et graves, comme un battement de cœur. Le sien. Fort. Stable.
Quand elle rouvrit les yeux, le crépuscule tombait. Les autres étaient partis.
Elle se sentait entière. Un rire lui échappa. Bintou se leva avec précaution, s’attendant à un vertige de part la longue position en lotus et à cause de la déshydratation et la faim. Il n’en fut rien. Elle se leva sans ressentir aucun effet négatif. Elle n’avait pas soif et ne ressentait pas du tout le besoin de dormir. En fait, elle se sentait merveilleusement bien.
Elle sautilla jusqu’à la salle des pierres et des bougies. Là, des apprentis s’exerçaient, concentrés. Elle ne voulut pas les déranger.
Elle s’assit dans un coin, en retrait, et regarda. Avec bonheur. Sans impatience.
Enfin, les derniers élèves quittèrent la salle. Bintou, toujours aussi légère, s’approcha du paravent. Elle tendit la main vers la bougie. Une flamme s’éleva.
- Ouais ! lança-t-elle dans un sourire.
Une douleur fulgurante lui vrilla le crâne. Elle recula, tituba, puis alla s’asseoir en tailleur contre un mur. Ferma les yeux. Chercha l’apaisement.
Elle pensa à sa famille. Pas pour se faire du mal. Juste pour se rappeler qui elle était.
Le calme revint. Comme une vague tiède, douce et puissante. Elle resta là toute la nuit. Les paupières closes. Immobile.
Quand l’aube dissipa les brumes, elle se leva d’un bond. Pas de faim. Pas de soif. Juste une énergie vibrante dans chaque muscle.
Les pierres bondissaient d’un cerceau à l’autre, obéissant à sa volonté sans effort. Elle riait, à gorge déployée, le souffle léger, le cœur ouvert.
Désormais, elle vivait dans la cour. Méditant, dormant à même le sol, les yeux souvent fermés mais l’esprit en éveil. Parfois, elle se réveillait juste pour faire danser les pierres dans les airs.
Deux fois par lune, elle redescendait au village. Pas pour survivre. Pour le plaisir. Un bon plat de wat, du pain moelleux, une brochette rôtie. Le goût. La joie.
Un matin, en ouvrant les yeux, Bintou découvrit le professeur accroupi devant elle, ses yeux d’obsidienne plantés dans les siens.
- Puisque tu sembles capable de faire des choses avec ton esprit… va donc apprendre à le contenir, grogna-t-il. T’entendre à longueur de temps est insupportable.
Pas de salut. Pas même un regard bienveillant. Juste ce ton agacé, tranchant.
- Arrête de l’écouter, répliqua Bintou, qui nota qu’il n’avait pas pris la peine de la saluer, ce qui était censé être très impoli pour un elfe noir.
- Tu te répands, trancha-t-il, sec comme un couperet.
Elle fronça les sourcils. Elle ne comprenait pas le mot, mais le ton ne laissait aucune place au doute.
- Tu veux bien m’apprendre ?
L’eoshen la regarda, comme s’il hésitait entre soupirer ou s’en aller.
- T’as qu’à aller à la salle des fourmis, marmonna-t-il.
- Salle des fourmis ? répéta Bintou, intriguée.
- C’est marqué dessus, fit-il en traçant dans le sable, d’un geste lent, une série de courbes nettes, élégantes.
Il se redressa, hautain.
- Ne remets pas les pieds dans cette cour tant que tu te répandras. Tes pensées troublent mes apprentis.
- Bien sûr… Je suis désolée, dit-elle.
Il ne répondit pas.
Elle observa les signes dans le sable. Des arabesques complexes. Elle les grava dans son palais mental, chaque boucle, chaque inflexion.
Puis elle marcha. Longtemps. À travers les escaliers en colimaçon, les passerelles de bois suspendues, les galeries à demi souterraines. Chaque porte, chaque fronton, chaque dalle gravée. Elle comparait. Elle cherchait.
Elle estima qu’il y avait un millier de salles dans le foyer. Peut-être plus. Mais elle avait le temps. Sans boire, sans manger, sans dormir, elle mit deux jours à la trouver. Une porte en pierre, discrète, au quatrième étage de la tour ouest. Les arabesques élégantes couraient dessus, renseignant qui savait lire.
Bintou entra. Vide. Silence. Elle s’assit au centre et ferma les yeux. Elle replongea.
Lorsqu’un adulte et deux enfants entrèrent, Bintou était gonflée à bloc. Les deux petits s’assirent en tailleur par terre. L’adulte se dirigea droit vers elle.
- Sors, lui ordonna-t-il.
Elle se figea.
- Je suis désolée… Le… professeur… de la cour… Celui qui apprend à faire voler des pierres et à allumer des bougies… Il m’a dit de venir ici parce que mes pensées dérangent. Il a dit que je devais apprendre à cesser de… me répandre.
- Fais chier, grogna l’homme. Connard…
Elle comprit. L’autre ne l’avait pas envoyée ici pour l’aider, mais pour s’en débarrasser. Un colis trop lourd, dont personne ne voulait. Elle baissa les yeux. Les larmes montaient.
- Reste dans ton coin à méditer. Je m’occuperai de toi quand je l’aurai décidé.
- Bien sûr, eoshen, répondit Bintou, humble.
Il venait d’accepter ? Vraiment ?
L’homme s’occupa des enfants. Il parlait avec eux, souriait. Ils riaient parfois. Il posait une main, s’éloignait, revenait, répétait des gestes qu’elle ne comprenait pas.
Puisqu’elle n’y comprenait rien, autant méditer. Elle ferma les yeux. Contacta son moi intérieur. Le flot d’énergie afflua. Elle se sentait prête à franchir un cap. Si elle cessait enfin de se répandre, le professeur de la cour tolérerait de nouveau sa présence.
Quand le cours prit fin, le maître repartit sans lui accorder le moindre regard. Elle grimaça. Quand je l’aurai décidé, avait-il dit. Et si c’était dans deux générations ? Il s’en moquait. Elle n’avait qu’à la fermer.
Une vague de rage la traversa. Elle avait envie de crier, de briser, de tout réduire en cendres. Mais ici, tout était trop beau. Intouchable. Et fragile à la fois.
Sur quoi passer ses nerfs ? Rien. Subis. Tais-toi.
Elle serra les poings. Ses ongles creusèrent ses paumes jusqu’à faire perler le sang. La plaie se referma aussitôt. Comme une gifle, une idée germa.
Elle tira sa dague et traça une ligne nette sur son avant-bras. La douleur fut vive, déchirante. Elle crispa les dents, manqua de hurler.
Et puis… un calme étrange. Un plaisir. Comme si sa colère s’était évaporée par la plaie.
Elle appela son moi intérieur. La chair se referma.
Elle recommença.
Encore.
Et encore.
Chaque entaille portait un morceau de sa colère. De sa frustration. De son chagrin. De son sentiment d’injustice.
Son sang écoulait ce qu’elle ne savait plus penser.
Elle s’abandonna à la méditation. Là, elle retrouvait tout : son pays, sa tribu, les siens. Son père. Son frère. Sa mère. Sa maison. Elle quittait cet endroit froid, dur, silencieux.
Des bruits de pas la ramenèrent. Le professeur. Trois autres adolescents l’accompagnaient. Ils s’installèrent. Travaillèrent. Rirent. Lui ne la regarda même pas. Bintou ne ressentit aucune colère. Juste une fatigue immense. Une corde usée prête à rompre. Elle replongea. Entailles. Méditation.
Retour du maître. D’autres élèves, plus âgés encore. Nouvel oubli. Nouveau silence. Entailles. Méditation. Combien de temps allait-il la laisser là ? Des jours ? Des lunes ? Une génération ? Plusieurs ? Ou peut-être… Peut-être qu’il ne viendrait jamais. Dans cette haute tour, peut-être que ses pensées devenaient enfin inaudibles. Peut-être que c’était ça, le but. Elle n’était pas venue apprendre. Elle s’était enfermée. Elle avait refermé la porte elle-même. Et si cette salle n’était pas un lieu d’étude… mais une oubliette ?