Bintou avait cessé de compter les lunes. Les jours s’égrainaient, rythmés par les pas de l’eoshen et la poussière des routes.
Depuis qu’elle parlait correctement l’amhric, il tentait de s’en débarrasser. Pas brusquement. Non, il la proposait, comme un paquet encombrant qu’on laisse derrière soi. Aux patients, d’abord. Puis aux marchands, en échange de produits ou de soins. À chaque fois, un même regard gêné, une moue désolée, un refus poli.
Au début, chaque tentative lui plantait une écharde dans le ventre. Elle baissait les yeux, serrait les dents. Ne pas pleurer. Ne pas montrer. Elle dormait mal les nuits suivantes.
Et puis, avec le temps… elle avait fini par en rire. Pas à haute voix - jamais - mais un petit rire intérieur, moqueur, amer, un peu triomphant aussi. Il n’y arrivait pas. Elle lui collait aux semelles comme une mauvaise herbe.
Elle ne lui en voulait pas. Il allait plus vite sans elle. Les fioles qu’elle préparait ne valaient peut-être pas les ennuis qu’elle attirait. Même si, un jour, elle avait réussi à créer sa propre recette. Elle s’en souvenait encore : un mélange d’épices obtenus sur un étal, de plantes ramassées entre deux haltes. Elle n’avait pas osé lui tendre elle-même le pot. C’était lui qui l’avait trouvé. Il avait humé, goûté, testé - puis il l’avait félicitée. Pas un simple “bien” en passant. Non. Il avait posé la main sur son épaule et lui avait dit qu’elle avait de l’instinct.
Depuis, chaque fois qu’il utilisait son pot, elle sentait sa poitrine se gonfler comme une voile au vent.
Mais elle restait l’esclave indésirable. Celle dont il ne voulait pas, dont personne ne voulait.
Les paysages défilaient, balayés par le pas des chevaux, les sabots des bêtes de somme, le vent chargé d’odeurs. Au sud, la terre était grasse, gorgée d’eau, bordée de champs et de rivières. Puis les terres avaient jauni, durci, craquelé. Au nord, le désert dominait. Le vent y hurlait le jour, le froid y mordait la nuit.
Il n’y avait pas de désert à M’Sumbiji. Le sable lui était étranger. Elle n’en connaissait que la brûlure, la solitude, et cette peur sourde que l’eoshen, un jour, s’en aille sans elle, la laissant se fondre dans les dunes.
Il ne le fit jamais.
Après le désert, vinrent les montagnes. Hautes, minérales, déchiquetées. Ils les gravirent pendant des jours jusqu’à ce qu’un village surgisse, accroché à flanc de pente.
Bintou resta figée. Partout, des huttes. Et dans les huttes, des hommes. Tous esclaves. Tous humains.
Leurs visages étaient tirés, les yeux cernés, les gestes mécaniques. Pas un regard vers elle. Pourquoi étaient-ils là ? Les elfes noirs utilisaient d’ordinaire les orcs pour les tâches pénibles.
Pour la première fois, l’eoshen ne s’arrêta pas. Personne ne l’appela, ne lui demanda un baume, un onguent, un soin. Il poursuivit vers les pics, plus haut encore.
Ils atteignirent un canyon, entaille profonde entre deux falaises noires. Pas gris foncé. Noires, comme si la nuit y était figée dans la pierre. Deux gardes montaient la garde.
- Elle ne peut pas passer, dit l’un d’eux.
- Pardon ? s’étrangla l’eoshen.
- Elle va mourir. Regarde ses pieds.
L’eoshen grimaça.
- Je n’ai pas le temps. Ramène-la au village. Habille-la. Bottes, gants, tout. Puis amène-la moi.
Sans un mot de plus, il s’engouffra dans le canyon. C’était la première fois qu’il s’éloignait d’elle.
Le garde l’entraîna vers le village. Là, des mains calleuses lui tendirent des vêtements robustes, sombres, conçus pour endurer le froid, les pierres, les tunnels. Des bottes épaisses, noires. Parfaitement ajustées. Des gants. Un manteau serré à la taille.
Dans la glace de l’eau, elle se vit brièvement. Si elle avait eu les oreilles pointues, on l’aurait prise pour une elfe noire.
Elle frissonna, mais pas de froid. Une sensation étrange, difficile à nommer. Comme si quelque chose se redressait en elle. Elle n’était plus nue, vulnérable. Elle n’était plus du bétail.
Le garde la ramena vers le canyon. Elle le suivit, cette fois bottée, gantée, droite.
À la sortie du goulet rocheux, une clairière. Immense. Creusée à même la pierre. Des tentes. Des boyaux sombres, enfoncés dans la roche. Des chariots chargés d’une matière noire, brillante. Ce n’était ni de l’or, ni du charbon, ni du fer. Elle n’avait jamais vu ce minerai. Il brillait d’un éclat étrange, comme vivant. Elle s’en approcha.
- N’y touche pas, grogna le garde.
Elle recula d’un pas. Il ne fallait pas qu’on croit qu’elle voulait voler quoi que ce soit.
Les travailleurs, tous humains, tous vêtus comme elle, traînaient les lourds wagonnets. Aucun orc. Cela lui sembla absurde. Pourquoi employer des hommes pour un travail que les orcs accompliraient en deux fois moins de temps ?
Le garde lui désigna une tente. Il ne l’accompagna pas.
À l’intérieur, l’eoshen était assis en tailleur. À ses côtés, un elfe noir tremblait, convulsait. Parfois, il criait. Son visage était lacéré de fines éclats noirs. Son bras saignait. Le sang avait une odeur étrange, métallique et douce à la fois.
Son maître n’était pas seul. Un autre eoshen se tenait assis un peu à l’écart, les épaules tombantes, le regard enfoncé dans l’ombre de ses paupières. C’était la première fois que Bintou voyait l’un de ses semblables. Elle savait qu’ils vivaient en communauté, mais jamais elle n’en avait croisé. Aucun doute n’était possible : même attitude, mêmes vêtements.
Elle détourna vite les yeux pour observer son maître. Les paupières closes, le visage figé, les mains pressées sur le torse de l’elfe noir allongé. Il semblait absent, mais Bintou le connaissait assez pour le deviner : il souffrait. Cette blessure puisait tout ce qu’il avait.
- Ne peux-tu pas l’aider ? lança-t-elle au second eoshen, que son inertie exaspérait.
- J’ai vidé mon shen pour le maintenir en vie le temps que vous arriviez. Je suis vidé. Je ne peux que constater l’évidence : même s’il est le meilleur d’entre nous, il va échouer, ajouta-t-il d’un ton amer.
Il la regarda comme si tout cela était sa faute.
Bintou s’agenouilla près de son maître.
- Puis-je faire quelque chose ?
- À boire... et à manger, murmura-t-il sans ouvrir les yeux.
Elle sursauta. Jamais elle ne l’avait vu boire ou se nourrir. Elle hocha la tête et fila hors de la tente, traversa le canyon, retrouva le village au dehors.
- Il faut de quoi manger, pour l’eoshen ! cria-t-elle au premier homme qu’elle croisa. Vite !
Le message se propagea comme une étincelle. Les villageois s’agitèrent, répartissant les tâches.
- Des fruits secs, dit l’un. Reviens pour le reste.
Elle ne répondit pas et grimpa vers le camp. La montée lui arracha les poumons. Une fois sous la tente, elle le nourrit à la becquée. Il mâcha, avala. Puis souffla :
- Encore.
Bintou jeta un regard noir à l’autre eoshen.
- Tu ne vas vraiment rien faire ?
Il secoua la tête.
Elle repartit, pestant contre ce lâche inutile. Au village, on lui remit des bols chauds. Le trajet retour fut plus lent, plus lourd. Son maître dévora, demanda encore. Et encore. Chaque bouchée semblait lui redonner une fraction d’énergie.
- On n’a plus rien, grogna un villageois. Le reste doit être préparé.
- Égorgez un cochon, hurla-t-elle.
- Il faudrait en faire venir d’en bas. Une journée entière.
Une journée… Elle n’avait pas ce temps. Elle leva les yeux. Le ciel grouillait de volatiles.
- Les oiseaux ?
- Quoi, les oiseaux ?
- Ils ne sont pas comestibles ?
- Peut-être. Mais tu veux qu’on les attrape comment ? Ils volent, non ?
Bintou le fixa, incrédule. Il était sérieux.
Ses yeux balayèrent les environs. Il y avait du bois, de la corde, des outils. Tout ce qu’il fallait. Elle attrapa une dague. Personne ne tenta de l’en empêcher. Bois souple, corde tendue, quelques brindilles. Le premier oiseau tomba du ciel sous les yeux stupéfaits des villageois.
- Bougez-vous ! Cuisez-le ! Il ne va pas le manger cru !
Elle en descendit trois de plus. Courut jusqu’à la tente. Son maître avala la viande sans un mot. Elle repartit.
Encore cinq. Puis dix. La fatigue pesait, la soif creusait ses tempes. Mais elle tenait.
Trente oiseaux tombèrent. Trente furent cuisinés. À son retour, son maître était debout. L’elfe noir respirait encore, bien que son visage soit crispé de douleur. L’autre eoshen s’approcha. Ils se partagèrent le dernier plat, puis portèrent ensemble le blessé hors de la tente.
Bintou courut récupérer la dernière portion. Elle les rattrapa. Les deux eoshen marchaient vite, très vite. Trop vite.
Elle tenta de suivre. Chaque pas arrachait ses jambes. Elle serrait les dents. Ne pas tomber. Ne pas flancher. Elle avait déjà tant donné.
L’elfe noir ouvrit les yeux, chancelant mais debout. Le rythme ralentit. Les eoshen soutenaient toujours son poids, mais il avançait.
Bintou jeta un regard en arrière. Les mines avaient disparu, avalées par la brume des hauteurs. Quelle que soit cette blessure, elle ne réclamait pas que des soins. Il fallait aussi fuir. Très loin.
Un ruisseau dévalait les pierres, clair et froid. Le blessé s'y pencha pour boire, tremblant, puis s’endormit dans l’herbe, le visage crispé. Les eoshen s’éloignèrent de quelques pas. Bintou, les pieds dans l’eau, remplit son outre et s’approcha.
- Tu ne peux pas la garder, gronda le plus jeune des deux, le regard rivé sur le sol.
Le maître de Bintou s’apprêtait à répondre, mais l’autre enchaîna sans lui laisser le temps.
- Elle te pompe ton shen. Tu as manqué trois rendez-vous à cause d’elle. Cet homme a failli mourir.
- Elle m’a aidé à…
- Elle n’aurait jamais dû être là. Sans elle, tu serais arrivé deux jours plus tôt, en pleine possession de tes moyens. Au lieu de ça, tu passes ton temps à surveiller ses pensées, ses peurs, ses hésitations...
- C’est ma responsabilité.
- Tu aurais dû la tuer.
Bintou se figea. Les feuilles bruissaient autour d’elle, mais son cœur battait si fort qu’elle n’entendait plus rien d’autre. Elle n’avait jamais pensé qu’il se battait pour elle - contre les siens.
- Elle est innocente. Je protège le peuple.
- Ce n’est pas ton peuple.
- Peu importe. Je ne vais pas tuer une…
- Les humains par milliers, ça ne te dérange pas. Mais celle-là, oui ? Qu’a-t-elle de spécial ? Elle t’handicape. Elle n’est qu’un caillou dans ta chaussure.
Le regard de Bintou glissa vers le sud. Sa terre. Ses forêts. Elle pouvait rentrer. Elle avait des habits chauds, une arme, et parlait la langue. Personne ne la retiendrait. Elle fit un pas. Une sphère blanche jaillit devant elle. La lumière crue lui déchira les yeux.
- Tu restes, ordonna le jeune eoshen.
Elle s’arrêta net. La boule vibrait, prête à infliger des torrents de douleur si son créateur le décidait.
- Elle ne peut pas partir.
- Pourquoi ? rugit son maître.
- Elle en sait trop. Les humains nous laissent tranquilles parce qu’ils nous craignent. L’ombre nous protège. Tu la laisses rentrer, elle parle, ils viennent. Avec leurs armées.
- Nous les repousserons.
- Nous voulons la paix. Elle ne peut pas partir et tu ne peux pas la garder. Elle doit mourir.
Bintou tremblait. Son souffle lui échappait. Les bêtes sauvages, les voleurs, les jaguars, elle les connaissait. Elle pouvait les tuer. Pas ça. Pas cette magie.
- Je refuse.
- Je peux m’en charger.
- Non.
- Ce serait plus simple…
- Non, répéta son maître, et sa voix claqua comme une lame.
L’autre baissa les yeux.
Bintou repensa aux mots de tout à l’heure : "le meilleur d’entre nous." Elle ne savait pas ce que cela signifiait, mais à cet instant, elle fut soulagée que ce soit lui qui l’ait trouvée. Il tenait à elle. C’était ténu, fragile, inexplicable mais c’était là.
Le blessé ouvrit les yeux. Ils reprirent la route. Personne ne lui adressa plus la parole. Elle suivit, tête basse, les jambes raides de fatigue. Ils atteignirent un village.
- Il t’indiquera les castes déficitaires et tu pourras choisir ta nouvelle vie, dit son maître en désignant l’autre eoshen. Les mines, c’est fini.
- Je sais, eoshen. Je vous remercie, répondit l’elfe noir.
Ce « vous » n’était pas une marque de politesse. Juste un mot pour désigner l’intégralité des eoshen.
Le maître tourna les talons et partit vers le nord. Bintou tenta de suivre, mais son pas titubait.
- Dépêche-toi ! lança-t-il sans se retourner.
- Je… je fais ce que je peux…
- Tais-toi et avance. Garde ton souffle. Je me fiche de tes excuses. Bouge !
Elle serra les dents. Elle marcha, les jambes en feu.
À la lisière du crépuscule, ils atteignirent une bâtisse creusée à même la montagne. Une tour noire perçait les nuages, encerclée de murailles titanesques. Tout semblait coulé dans la roche, façonné par la montagne elle-même. Les murs palpitaient avec le sol. Aucun mortel n’aurait pu bâtir ça. C’était une œuvre de la terre.
Ils franchirent la grande arche. Bintou s'arrêta, bouche ouverte. Son maître aussi.
- Tu ne quittes pas cet endroit, ordonna-t-il.
- C’est… le foyer ? demanda-t-elle.
- Compris ?
- Je reste, dit-elle.
Il hocha la tête, s’éloigna, puis fit volte-face.
- Sans toi, cet homme serait mort. Merci, Bintou.
Elle resta figée. Son cœur bondit. Il connaît mon nom…
Il l’avait toujours appelée « esclave ». Il disparut derrière le mur. Bintou baissa les yeux. Un frisson lui traversa l’échine. Elle leva les yeux vers les bâtiments sombres. Sa nouvelle maison. Un endroit où tout le monde, sans exception, la préférait morte. Super.