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Chapitre 21 : Bintou – Punition

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Par Nathalie

Bintou découvrit un matin que les eoshen s’occupaient aussi des morts. L’appel les mena près d’une falaise. En contrebas, un corps gisait, disloqué. Il n’y avait rien à tenter. L’eoshen s’approcha, se pencha brièvement, puis se redressa sans un mot. Un silence étrange flottait autour de lui.

Elle n’osa pas poser de question. Plus tard, sur le chemin du retour, il expliqua :

- J’ai signalé au Foyer son décès, son nom, sa caste. Un choix s’ouvre à un enfant.

- Foyer ? demanda Bintou, le mot inconnu roulant dans sa bouche.

- Là où vivent les eoshen.

Elle s’arrêta, surprise. Elle les croyait nomades, toujours en route, insaisissables. L’image changeait : une sorte de sanctuaire caché, comme celui des shamans de son peuple. Secret, sacré.

- Et les enfants, d’où viennent-ils ?

- Des palais de coton.

Elle répéta, sans comprendre.

- L’endroit où vivent les femmes, précisa-t-il.

Bintou haussa les sourcils.

- Il y a des femmes elfes noirs ?

Il rit, franchement amusé.

- Bien sûr que nous sommes sexués. Quelle drôle d’idée !

- Je n’en sais rien ! rétorqua-t-elle, piquée. Je n’ai jamais vus l’un de vous sans ses vêtements, et jamais vu de femme non plus.

- Elles sont protégées dans les palais. Trop rares pour être exposées aux dangers du monde.

Cette phrase la heurta.

- Protégées… ou enfermées ? Elles sont en prison ?

- Pas une prison. Une nécessité. Chez vous, les bébés féminins sont nombreux. Une perte est supportable. Chez nous, chaque naissance de fille est un miracle. Une perte féminine est une tragédie.

Alors c’était cela. Une espèce où les femmes naissaient rarement. Où leur simple existence appelait l’adoration et la peur.

- Tu en as déjà vu une, toi ? demanda-t-elle, intriguée.

- En pensée seulement. Chaque femme est liée à un eoshen, qui veille sur elle durant les grossesses. C’est ainsi que je les connais. Par la télépathie.

La nudité qu’elle croyait oubliée la brûla soudain. Elle détourna les yeux, consciente de l’unicité de sa présence ici.

- Ça veut dire que… la plupart des elfes noirs n’ont jamais vu de femme ?

- Certains, si. Ceux qui se souviennent de leurs premières années. Jusqu’à l’âge de raison, les enfants grandissent au palais. On leur apprend à parler, à se nourrir, à respecter les coutumes. Puis, ils choisissent une caste et quittent les femmes.

- Et ne les revoient jamais ?

- Sauf s’ils deviennent reproducteurs. Il faut bien perpétuer l’espèce.

Elle frissonna. Des millions d’hommes, une poignée de femmes, réduites à leur rôle d’origines. Et pourtant, traitées avec tous les honneurs. Une forme d’esclavage en robe de soie.

- Vous les respectez énormément, non ?

- “Vous” ?

Il fronça les sourcils, confus par ce pronom pluriel. Le mbamzi et l’amhric n’utilisaient aucun pronom personnel de politesse, de respect ou de distanciation.

- Les elfes noirs, précisa-t-elle.

Il acquiesça.

- Oui. Infiniment. Elles ont les plus beaux mets, les tissus les plus doux, des bijoux enchâssés de pierres précieuses. On leur donne le meilleur.

- C’est pour ça que personne n’ose me regarder ?

- Tu es une anomalie. Une femme libre, visible. Même humaine, ta présence perturbe. Nous avons appris à ne pas regarder. À détourner les yeux. C’est une question de respect.

- Je n’ai pas demandé à être ici.

- Ce n’était pas censé arriver. Des consignes ont été transmises aux ramasseurs.

Elle ne demanda pas lesquelles. À quoi bon ?

Leur clairière se trouvait derrière cette colline, juste là, reconnut Bintou.

- Et toi, tu reçois quoi, pour tout ce que tu fais ?

- Rien, la plupart du temps. Sauf si j’ai besoin d’une plante, de cuir, de quoi refaire un onguent. Nous ne mangeons ni ne buvons. Le reste est accessoire.

Elle comprit. L’aumônière n’était pas un garde-manger, mais une trousse de secours. Les graines qu’elle avalait à contrecœur servaient à réaliser les baumes. Pas à nourrir une esclave.

Il se posta au bord de la clairière, debout, immobile, captant les pensées alentour. Bintou s’allongea sur un tapis de feuilles sèches, ferma les yeux et se laissa sombrer.

Le blessé suivant nécessita une longue marche, le lendemain, peu après midi. Une large brûlure s’étendait sur son avant-bras. L’eoshen appliqua un onguent, lentement, comme on verse de l’eau sur des braises. Le gémissement du patient s’apaisa peu à peu, remplacé par une respiration lourde. Un bandage fut posé, un pot de crème remis avec quelques instructions. Le rituel semblait rôdé.

- Merci, eoshen, souffla le blessé en se relevant.

L’eoshen s’apprêtait à tourner les talons quand Bintou, debout derrière lui, lança d’un ton neutre :

- Je pourrais avoir à manger, s’il te plaît ?

L’homme, surpris, leva les yeux vers le guérisseur.

- Libre à toi d’accepter ou non, répondit celui-ci.

Il hésita un instant, détailla Bintou de la tête aux pieds, puis acquiesça.

- Bien sûr. Viens.

La chaleur de la hutte l’enveloppa. Une assiette fumante l’attendait sur une table basse. Elle hésita, honteuse de l’avoir obtenu ainsi. Puis son estomac gronda, et la culpabilité s’effaça.

Ils avaient été soignés. Ils avaient une dette. Elle avait faim. Elle allait porter la cuillère à ses lèvres quand une main se posa sur la sienne.

- Qu’est-ce que c’est ? demanda l’eoshen en désignant un ingrédient.

Une amande. Facile.

- Amande, répondit-elle en amhric, fière de reconnaître le mot.

Il hocha la tête et la laissa manger. Le ragoût était chaud, parfumé, riche d’épices qu’elle connaissait mal. Elle tenta de deviner les composants. Agneau ? Bœuf ? Poulet ? Mystère. Peu importait. C’était bon.

Une fois dehors, l’eoshen désigna un mouton paissant dans un pré.

- C’était ça, la viande.

Il lui donna le mot en amhric. Elle le répéta, plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il soit satisfait.

Dès lors, chaque soin fut suivi d’un repas, à condition qu’elle soit capable de nommer un ou deux ingrédients choisis au hasard. Elle se plia à l’exercice, avide. Faim et langue se mêlaient, un apprentissage exigeant mais efficace.

Elle l’observa souvent préparer ses onguents, le regarda cueillir plantes, écorces, graines, avec méthode. Il lui montrait les feuilles à dentelures, les racines fendues, les odeurs à repérer. Elle écoutait, posait des questions, recrachait les noms jusqu’à les retenir.

- Tu retiens tout ça comment ? demanda-t-elle un matin, l’esprit saturé.

Il sourit.

- Un palais mental.

- Un quoi ?

- Une façon de ranger les souvenirs. Si tu veux, je t’apprends.

Elle hocha la tête. Il lui expliqua : les pièces mentales, les images liées aux mots, les chemins pour retrouver l’information. Elle visualisa des couloirs, des étagères, des tiroirs pleins de noms et de couleurs. Peu à peu, elle comprit. Elle s’exerça, encore et encore, profitant de chaque instant où il était occupé.

Il la corrigeait sans moquerie, la guidait, reprenait ses erreurs, la soutenait avec patience. Parfois, il fronçait les sourcils et l’empêchait de manger : un mot manquait, un ingrédient oublié.

- Pas aujourd’hui, disait-il.

C’était dur. Surtout quand l’odeur du plat flottait encore dans la pièce. Mais elle acceptait la règle.

C’était surtout les produits de L’Jor – nom que les elfes noirs donnait à leur pays - qu’elle confondait : trop nouveaux, trop nombreux.

Elle apprit à boire quand l’eau se présentait, à marcher vite sans se plaindre, à dormir en pointillés. Les nuits étaient souvent interrompues par un signal qu’elle ne percevait pas. Lui, si. Il partait sans bruit. Elle suivait, endolorie.

Pour gagner du temps avec lui, elle se mit à l’aider : préparation des onguents, découpe des racines, filtration des décoctions. Il accepta volontiers, corrigea ses gestes, la laissa faire.

Quand il validait son travail, d’un simple hochement de tête, elle sentait une chaleur étrange lui monter à la gorge.

Quelques lunes passèrent. Ils se retrouvèrent très à l’ouest, chez un marchand d’esclaves.

Cela faisait des semaines que Bintou n’avait plus vu d’humain. Aucun dans les champs, aucun dans les moulins. Seuls les orcs et les elfes noirs, soudés, affairés, autonomes. Alors pourquoi ces humains, enfermés, affaiblis, et surtout… pourquoi disparaissaient-ils aussitôt achetés ?

Le marchand, souffrant, nécessitait des soins longs. Bintou, sans tâche précise, s’éloigna. Elle flâna un peu, jusqu’à découvrir une prison crasseuse. L’odeur la prit à la gorge. Dix hommes s’y entassaient, nus, grelottants, les yeux creux. Rien à voir avec sa cellule d’autrefois. Ici, la saleté régnait en maître, le désespoir avec.

L’un d’eux, adossé à la grille, attira son attention. Les autres sifflaient, lançaient des remarques grasses, mais elle n’y prêta aucune attention. Elle s’accroupit, toucha le bras de l’homme, évalua la température de sa peau, la teinte de ses doigts, l’état de ses paupières.

Elle se redressa, retourna vers la sacoche de son maître. Elle savait ce qu’il fallait. Elle ne voulait pas l’interrompre. Il détestait ça, surtout lorsqu’il soignait. Elle fouilla, récupéra le bon pot, puis retourna auprès du prisonnier.

Elle le secoua. Il ouvrit les yeux, perdu, absent. Elle lui tendit le baume. Il ne lui lança qu’un regard vide de poisson. Bintou lui expliqua quoi faire en amhric. Le poisson subsista. Il ne comprenait pas la langue des elfes noirs. Alors, à voix basse, contre son oreille, elle murmura en ruyem :

- Respire. Profondément. Hume la mixture, bloque ta respiration. Trois fois. Ça pique. C’est normal.

Il hocha la tête et obéit. La transformation fut immédiate. Ses yeux s’éclairèrent, ses traits se détendirent.

– C’est… extraordinaire, souffla-t-il.

Il lui rendit le pot, elle sourit, reboucha le couvercle et rejoignit l’eoshen. Elle replaça le pot à sa place, sans un mot. Elle s’assit non loin.

Le marchand, soigné, se redressa.

- Merci, eoshen. Je me sens en pleine forme.

- De rien. Je vais devoir abuser de ton hospitalité et rester ici quelques jours.

Bintou releva la tête, surprise. Il ne restait jamais.

- Un problème ? demanda le marchand.

- Oui, répondit l’eoshen.

Puis il se tourna vers elle :

- Debout.

Bintou se leva, le cœur battant.

- Tu sais pourquoi je suis en colère ?

- J’ai remis le pot dans ton aumônière… Il n’a fait que respirer le baume. Je ne voulais pas voler, juste ne pas déranger…

- Tu as bien fait d’aider. Tu peux soigner, guérir, utiliser ce qu’il faut. Ce n’est pas ça le problème.

Elle fronça les sourcils, perdue. Si ce n’était pas ça, alors quoi ?

– Tu ne sais toujours pas pourquoi les gens respectent les eoshen. Tu vas comprendre.

Le marchand pâlit, baissa les yeux. Bintou vit la peur pour la première fois. Ce n’était plus du respect mais une terreur intense, viscérale.

L’eoshen était calme. Trop calme. Une étincelle blanche apparut dans sa main. Elle dansait, tournoyait. Puis elle grandit, devint sphère. Blanche, translucide, elle se densifia, devint neige, lumière figée.

Bintou voulut parler, mais la boule la frappa en pleine poitrine.

La douleur éclata.

Une vague de feu dévora ses veines. Ses poumons se remplirent d’eau, son ventre fut lacéré de l’intérieur. Des pieux s’enfoncèrent sous ses ongles, ses dents explosèrent, ses os craquèrent un à un. Son cerveau hurla. Et rien. Pas d’évanouissement. Pas de mort.

Juste cette douleur. Infinie. Totale.

Puis le néant. Le silence. Elle s’endormit.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, il était là. Sa main sur son front. Tout cessa. La douleur. La faim. La soif. La fatigue.

Elle se releva. En parlant le ruyem, elle avait désobéi à un ordre direct : amhric, pas ruyem. En sa présence ou loin de lui, jamais. Elle serra les dents et se soumit. Plus jamais elle ne parlerait ruyem.

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