Ils quittèrent la ville par l’est. Bintou suivait, l’aumônière en bandoulière, le regard rivé aux talons de son maître. Il marchait vite, sans se retourner, comme s’il oubliait déjà sa présence. Après quelques lieues, il s’arrêta au bord du chemin, sur une étendue plate, baignée de chaleur et de silence.
Il s’assit en tailleur, posa ses mains sur ses genoux et lui fit signe d’en faire autant. Elle hésita, obéit.
Il lui parla. Sa voix était douce, la phrase brève. Une question, peut-être. Elle n’en comprit rien.
Il sourit et répéta la même phrase en pointant l’aumônière. Elle sursauta, gênée, et la lui tendit. Il la prit, sans un mot, fouilla à l’intérieur et en sortit des fruits secs. L’odeur lui fit tourner la tête. Elle n’avait rien avalé depuis la veille. Il sortit aussi une outre. L’eau tinta dedans. Bintou sentit sa gorge se serrer de soif.
L’elfe prononça une nouvelle phrase, plus lente. Elle reconnut un mot : « manger ».
Elle hocha vivement la tête. Il lui répondit avec un demi-sourire, continua à parler. Des sons glissaient sur elle sans accroche. Elle ne savait pas ce qu’il voulait. Elle ne savait pas comment le lui dire.
Il insista, répéta la phrase, plus lentement encore. Elle resta muette, figée, incapable de répondre.
Il ouvrait la bouche de nouveau quand il s’interrompit, brusquement.
Ses yeux se tournèrent vers la droite, attentif à quelque chose que Bintou n’entendait pas. Pas un bruit ne venait de cette direction, mais son visage s’était durci.
Il se leva d’un bond. Elle l’imita. Il lui tendit l’aumônière. Elle l’attrapa au vol et s’élança derrière lui.
Ils marchèrent vite. La faim lui nouait l’estomac. Sa gorge brûlait. Mais elle tenait le rythme.
Ils arrivèrent dans un village inconnu. L’elfe fut accueilli par quelques mots. Des regards. Des gestes sobres.
Personne ne la vit.
Un elfe noir gisait à même le sol, le torse agité de petites respirations. Il ne criait pas, malgré le sang, malgré sa main mutilée. Trois doigts manquaient. À sa place, Bintou aurait hurlé. Lui, non. Il fixait le ciel.
Les villageois s’écartèrent pour laisser approcher l’elfe en noir. La main blessée reposait sur un bloc de glace. Un seau rempli d’eau et de morceaux gelés fut présenté. L’un des villageois en tira un doigt, bleu et rigide. Bintou recula, saisie.
Pourquoi faire ça ? À quoi bon ? Le doigt ne repousserait pas.
L’elfe noir prit le doigt, le plaça contre la main, à l’endroit exact de la coupure. Puis il posa sa paume au-dessus de la blessure, ferma les yeux.
Un silence pesant tomba. Comme si le monde avait cessé de respirer. Même les oiseaux s’étaient tus.
Quand il rouvrit les yeux, il saisit un second doigt. Bintou faillit s’évanouir. Le premier était revenu à sa place. Sans la moindre trace de couture. Aucune cicatrice.
Il fit de même pour l’annulaire. Puis l’auriculaire. Un à un, les doigts se réinsérèrent, vivants, sensibles. La main bougea. Le blessé plia et déplia les phalanges, comme si rien n’était arrivé.
Bintou resta figée.
Les villageois hochèrent la tête, parlèrent à l’elfe noir. Des mots sobres. Aucune effusion. Pas d’étreinte, pas de larmes. Même pas d’offrande. Chez elle, un tel miracle aurait valu des jours de chants, des sacrifices, des dons. Ici, rien. Il s’éloigna, aussi vite qu’il était venu. Bintou lui emboîta le pas, encore sous le choc. Comment pouvaient-ils accorder si peu de valeur à un acte aussi grand ?
La marche reprit. Ils retrouvèrent la clairière de départ. Ils s’assirent face à face, en tailleur, comme la veille.
Il tenta encore une fois de lui parler, phrases brèves, intonations douces. Bintou n’avait plus la force. L’estomac creux, la gorge sèche, les tempes lourdes. Elle détourna les yeux, lasse, agacée.
Il haussa les épaules, sans colère, lui montra le sol d’un geste, puis s’éloigna.
Elle se coucha sur l’herbe. La fraîcheur du sol apaisait ses membres. Elle ferma les yeux, bercée par le chant des insectes. Dormir dehors ne lui faisait pas peur. Elle en avait l’habitude. Sous ce ciel clair, sans menace, c’était un luxe.
Quand elle s’éveilla, le soleil chauffait déjà la peau. Elle se redressa, douloureuse, la bouche pâteuse. Le ventre hurlait. Elle n’avait rien avalé depuis deux jours.
Son maître se tenait là, debout, silhouette noire et fine, tourné vers l’horizon. Avait-il seulement dormi ?
Il se retourna, la vit éveillée, et lui lança avec un sourire :
- Manger ?
Elle hocha la tête avec ferveur.
Il répondit une phrase - trop longue, trop complexe - et elle se sentit encore plus loin de lui. Chaque mot était un mur.
Mais, une fois de plus, une alerte invisible écourta l’échange. Un son que seul lui semblait percevoir. Il se tendit, puis partit sans un mot.
Bintou serra les dents et le suivit. Chaque pas devenait plus lourd. Ses jambes flanchaient. Sa vision tremblait un peu. Ils atteignirent un autre village.
Deux elfes noirs attendaient. Ils saluèrent le maître de Bintou et engagèrent une conversation calme. Chacun parlait à son tour. Le ton était posé, les mains immobiles. Ils n’avaient rien de guerriers, mais leurs paroles pesaient. Deux volontés en opposition.
Bintou ne comprenait rien, mais elle sentait que c’était important.
Elle scrutait les visages, les silences. Personne ne haussait la voix, personne ne coupait la parole. Ce n’était pas ainsi que les siens géraient les conflits. Chez elle, le sang montait vite, les mots se lançaient comme des armes. Ici, tout semblait retenu, contenu.
Après un long moment, son maître parla. Un seul bloc de mots, calme, précis. Les deux autres acquiescèrent, puis repartirent chacun de leur côté, sans salutation particulière.
Bintou cligna des yeux.
Venait-il de trancher ? Était-ce cela, sa fonction ? Une autorité sans titre ? Un sage sans tribu ?
Chez elle, ces rôles revenaient aux anciens. Les shamans écoutaient les esprits, soignaient les maladies, guidaient les morts. Mais ils ne réglaient pas les querelles. Ici, tout était différent.
Ils reprirent la marche, mais pas vers la clairière du nord. Il avait dû percevoir un nouvel appel pendant leur halte, car il se dirigeait à présent plein ouest. Bintou suivait, titubante. Chaque pas résonnait dans sa poitrine comme un coup de gong. Elle serrait les dents, avançait en silence. Mais ses jambes lâchaient. Elle s’arrêta.
Elle le savait. Un pas de plus, et elle tombait.
L’elfe noir se retourna. Il soupira, gronda, s’approcha. Bintou crut sa dernière heure venue. Devenue inutile, un fardeau. Allait-il l’abattre comme un chien blessé ?
Il posa la main sur son épaule. Le monde se transforma.
La fatigue disparut. La soif s’évapora. La faim s’effaça. Un soulagement irréel, trop brutal. Elle se redressa sans peine, comme si elle venait de dormir dix heures et de boire à une source fraîche.
Elle voulut le remercier, mais retint ses lèvres. On ne parle pas sans autorisation. Elle avait appris. Par la douleur. Elle ne recommencerait pas.
Il s’était déjà éloigné. Elle le suivit, d’un pas léger. Mais rapidement, une gêne monta.
Son corps ne criait plus famine, pourtant son ventre se tordait. Ses lèvres ne brûlaient plus, mais sa bouche restait sèche. Les signaux étaient brouillés. Elle n’avait plus faim, mais elle mourait d’envie de manger. Elle n’avait plus soif, mais rêvait de boire.
Son estomac se souleva. La nausée monta. Cette magie la trahissait. Elle aurait préféré la douleur à ce déséquilibre. Elle aurait hurlé, si elle l’avait pu. Mais elle ne connaissait pas les mots, et de toute façon, elle n’en avait pas le droit.
Ils atteignirent un nouveau village.
Tous différents, tous semblables. Ici, les champs dominaient. Là-bas, des potiers façonnaient l’argile. Plus loin, des femmes tissaient des étoffes aux motifs étranges. Chaque lieu avait sa couleur, sa fonction. Mais partout, la même rigueur. Pas une bouse, pas un déchet. Même les animaux semblaient marcher droit.
Ce jour-là, le calme se brisa.
Deux hommes se hurlaient dessus. Des mains les retenaient à grand-peine. Bintou s’immobilisa, stupéfaite. Elle n’avait encore jamais vu un elfe noir perdre ainsi le contrôle.
Son maître intervint.
Sa voix tomba comme une lame. Froide, nette, tranchante. Bintou fut glacée. Son ventre se serra. Une peur ancienne la frappa en plein cœur, brutale. Pendant un instant, elle n’était plus spectatrice, mais proie. Elle dut fermer les yeux pour reprendre le contrôle. Respirer. Se rappeler qu’elle n’était pas la cible.
Elle les observa.
Les deux hommes se figèrent. Tremblants, dents serrées. Il les força au silence. Puis il parla longuement à l’un d’eux. Le ton avait changé. Toujours ferme, mais paisible. Autoritaire sans être cruel. L’autre hochait la tête, plusieurs fois. Pas un mot ne le coupait.
Puis une question. Un seul mot parvint à Bintou :
- Autorité ?
L’homme répondit :
- Vous, eoshen.
Le maître hocha la tête. L’autre fut congédié.
L’elfe noir se tourna vers le second. Déclara la sentence. Celui-là ne plia pas. Il tremblait de rage. Le regard assassin. Mais il se contint. Il écouta, les poings fermés, la mâchoire crispée. Même question. Même réponse.
- Vous, eoshen.
Puis le silence.
Bintou répéta le mot dans sa tête. Eoshen. Ce n’était pas son nom. C’était un titre. Un rôle. Chez elle, on aurait dit shaman. Mais ce mot était trop faible. Les shamans des siens guérissaient les maux, invoquaient la pluie, consolaient les mourants. Lui imposait des lois.
Il se retourna vers elle et fit un simple geste. Ils repartiraient. Mais à peine eurent-ils pris le chemin qu’un autre appel, invisible à ses sens, les détournait encore une fois.
Un elfe noir suait à grosses gouttes au milieu de son atelier. L’odeur du cuir chaud, mêlée à celle de la fièvre, emplissait l’air. Bintou observa les pièces suspendues autour de lui : ce n’était pas de l’artisanat, c’était de la maîtrise. Chaque couture, chaque découpe témoignait d’une exigence implacable.
Elle suivit des yeux l’eoshen. Il s’agenouilla près du malade. Pas de magie cette fois. Il sortit de son aumônière quelques fioles, herbes, poudres, qu’il mélangea avec précision. L’odeur changea. Plus amère. Plus médicinale. La potion fut versée goutte à goutte entre les lèvres de l’homme. La guérison serait lente.
L’eoshen annonça qu’il veillerait sur lui toute la nuit. Bintou s’assit sans bruit à ses côtés. Le silence s’étira, seulement ponctué par le souffle irrégulier du malade.
L’eoshen tira de son sac quelques fruits secs. Il en montra un à Bintou.
- Manger ? proposa-t-il.
Elle hocha la tête. Mais elle savait. Il ne lui donnerait rien. Il attendait quelque chose, et elle ignorait quoi. Comme à chaque fois.
Il fit la moue, soupira, baissa la main. Puis il posa ses doigts sur le front brûlant de l’artisan et prononça :
- Eldar.
« Elfe », devina Bintou. Il hocha la tête. Elle se figea. Avait-il lu sa pensée ? Sa main quitta le front du malade, se posa sur sa propre poitrine, remonta jusqu’à sa gorge.
- Amhric, dit-il.
Elle cligna des yeux. Ce mot-là, elle ne le connaissait pas. Il la désigna, elle. Sa main frôla sa poitrine. Bintou ne bougea pas. Elle aurait préféré éviter le contact, mais elle se laissa faire. Ce n’était pas une agression. Elle restait en observation. Sa paume glissa jusqu’à sa gorge, et il dit :
- Ruyem.
Bintou sursauta. Ce mot-là, oui. Elle le connaissait bien. Le ruyem, c’était la langue des Eoxans, apprise par nécessité, utilisée dans ses missions, notamment auprès des falathens. Elle-même parlait le mbamzi, langue de M’Sumbiji, son pays d’origine. Le ruyem, elle l’avait appris dans la douleur, sur le terrain. Elle leva les yeux vers lui.
- Pas ruyem, amhric, dit-il en la montrant du doigt. Toi, amhric.
Il attendit.
- Tu as compris ?
Elle sentit sa gorge se serrer. Il ne lui interdisait pas de parler. Elle s’était trompée. Les punitions ne tombaient pas à cause de ses paroles, mais de la langue utilisée pour s’exprimer.
Il sourit. Il avait compris qu’elle avait compris. Et il semblait… heureux. Vraiment heureux.
- Manger, s’il te plaît, eoshen ?
Il grimaça, amusé.
- Pas eoshen, corrigea-t-il.
Puis il prononça un mot étrange, un son rugueux que Bintou n’avait encore jamais entendu. Elle le regarda, plissant les yeux. Venait-il de lui demander de l’appeler par son nom ? Il éclata de rire.
- Non, répondit-il dans son souffle, confirmant sans détour qu’il lisait ses pensées.
Alors quoi ? Ce n’était ni son nom, ni son titre. Elle le regarda, perplexe.
Il tendit la main vers elle et prononça un autre mot, familier cette fois : celui qu’il utilisait pour l’interpeller, lorsqu’il lui demandait son aumônière ou de le suivre. Puis il se désigna lui-même, la paume contre la poitrine, et répéta le mot qu’il venait de lui lancer.
Bintou sentit une vague glacée descendre le long de son dos. Elle venait d’apprendre deux mots : esclave et maître. Elle serra les dents. L’eoshen hocha la tête, satisfait. Elle avait compris.
Esclave. Elle, autrefois protectrice, libre, forte. Elle qui avait défendu son village jusqu’à la dernière flèche. Offerte comme un fardeau, un bien dont on se débarrasse. Même pas achetée.
- Tu peux partir si tu veux, dit-il.
Partir.
Elle avait déjà tenté. Personne ne l’en empêchait. Certains l’auraient même applaudie, soulagés. Mais partir nue, sans vivres, sans armes, c’était du suicide. Les bêtes, les hommes, le désert. Depuis son arrivée, pas une goutte de pluie. L’eau était rare, puisée dans des puits qu’elle ne savait localiser. Elle était prisonnière de sa survie.
- Manger, s’il te plaît… maître, lança-t-elle, amère.
Il secoua la tête, le sourire aux lèvres. Puis il dit une phrase, rapide, bien trop longue pour elle. Elle ne comprit rien.
Il la répéta, lentement cette fois, décomposant chaque syllabe.
Bintou tenta de l’imiter. Il la corrigeait à chaque faute, reprenait les sons, les intonations. Au bout de plusieurs essais, elle parvint à articuler la phrase entière. Elle comprenait trois mots : manger, s’il te plaît, maître. Les autres lui échappaient encore.
Il hocha la tête, approbateur, et lui tendit une petite poignée de fruits secs. Elle les avala avec avidité.
Puis elle osa. Et si elle changeait manger par boire ? Elle répéta la phrase, modifiant seulement ce mot.
L’eoshen haussa les sourcils, surpris. Puis il sourit franchement.
- Bien sûr, répondit-il en lui tendant une outre d’eau.
Elle but jusqu’à la dernière goutte. La fraîcheur sur sa langue, sur ses dents, sur sa gorge… C’était une bénédiction.
Il suffisait de demander. Elle resta un instant interdite. C’était aussi simple que ça ? Elle leva les yeux vers lui, l’étonnement encore suspendu dans sa gorge.
- Si seulement tu pouvais penser en amhric… maugréa-t-il.
Elle éclata de rire.
Penser en amhric ? Ses pensées lui échappaient, comme l’eau des rivières qu’elle avait connues. Peut-être qu’un jour… Mais aujourd’hui, le mbamzi restait sa langue profonde, viscérale.
Elle frémit. Il lisait ses pensées. Donc il parlait le mbamzi ? Cette langue si peu connue hors de sa région natale ?
- Je ne l’avais jamais entendue avant de te rencontrer, répondit-il, les yeux brillants. Je l’ai apprise dans ta tête.
Elle en resta bouche bée. Ce don… Ce pouvoir…
Les jours suivants, un rythme s’installa.
Lors des pauses, il lui enseignait l’amhric par le jeu. Il alignait des fruits secs, et elle devait les nommer. Si elle réussissait, elle mangeait. Sinon, il retirait le fruit. Au début, elle mangea peu. L’eau lui était donnée sans restriction.
Souvent, un appel silencieux venait couper leurs leçons. L’eoshen se levait d’un bond, et elle courait derrière lui.
Il soignait les fièvres, les plaies, les douleurs. Parfois avec des plantes, parfois avec des onguents. Quand le mal était plus grave, il posait les mains et la magie s’infiltrait. Quant aux conflits, il les calmait d’un mot, d’un regard. Il était plus qu’un soigneur.