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Chapitre 19 : Bintou - Utilité

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Par Nathalie

Bintou revint sur ses pas.

Elle retrouva l’elfe noir attablé avec trois autres, tous penchés sur leurs bols, occupés à manger. Quand il leva les yeux sur elle, son regard la traversa. Un soupir glissa entre ses lèvres, long et las. Il avait espéré qu’elle ne reviendrait pas.

Une chaleur monta dans la poitrine de Bintou, brutale, amère. C’était donc ça ? Ils étaient venus la chercher, l’avaient traînée ici, et maintenant, sa simple présence les dérangeait ? C’était absurde. Injuste. Insultant.

Elle se mura dans le silence. Son ventre gronda, lui rappelant une urgence plus pressante. Elle se mit à errer dans la maison, attentive aux portes, aux odeurs. Elle trouva la cuisine.

Le désordre y régnait. Des épluchures traînaient sur les plans de travail, des restes refroidis s’entassaient dans les assiettes, la graisse avait figé sur les plats. Le repas avait eu lieu, mais personne ne s’était donné la peine de ranger.

Bintou n’eut pas besoin de réfléchir. Si elle n’avait pas de valeur, elle en aurait une. Elle retroussa ses manches invisibles, fouilla pour trouver de quoi nettoyer. Elle lava, frotta, réorganisa, et grignota au passage ce qui restait mangeable.

Un elfe noir entra. Il s’arrêta net en voyant la pièce. Un temps. Puis il ressortit sans un mot.

Intriguée, Bintou le suivit du regard. Elle le retrouva dans la salle à manger : il avait commencé à débarrasser. Elle s’approcha, prit le relais sans rien demander. Il ne protesta pas. Il s’écarta à peine, la laissa faire. Quand elle eut terminé, il s’en alla, comme s’il l’avait toujours connue.

Elle sourit. Un premier pas.

Le premier elfe noir revint. Il lui parla en ponctuant ses mots de gestes. Cette fois, Bintou comprit. Elle le suivit sans discuter.

Dehors, l’estrade accueillait maintenant deux prisonniers. L’elfe lui désigna le plancher du menton, puis s’éloigna. Pas de corde. Pas de menace. Il savait qu’elle ne fuirait pas.

Elle monta sur l’estrade. Elle attendit.

Des passants vinrent, regardèrent. Les deux hommes furent vendus. Bintou resta. Invisible. Translucide. Les regards glissaient sur elle sans jamais s’attarder. Ils ne semblaient pas gênés. Juste… peu intéressés.

Elle ne s’ennuya pas.

Le monde défilait autour d’elle. Tout était à découvrir : les sons, les rythmes, les cris, les froissements des vêtements, les odeurs de pain, de fumée, de bête et de cuir. Les créatures poilues passaient en silence, les enfants riaient, les hommes parlaient fort. Tous étaient des mâles - ou semblaient l’être. Il n’y avait pas une seule femme. Pas une seule grand-mère, pas une fille, pas même une adolescente.

Bintou plissa les yeux. Peut-être… qu’elle se trompait. Peut-être que ce peuple n’affichait pas ses différences comme les siens. Peut-être étaient-ils comme certains oiseaux ou poissons, où seuls l’œil averti pouvait distinguer le mâle de la femelle. Tous portaient les cheveux longs, leurs corps étaient grands, solides, mais cela ne voulait rien dire. Et leurs vêtements… des couches et des couches de tissu, amples, colorées, flottants… Impossible de deviner ce qui se cachait dessous.

Elle aurait aimé en voir un nu. Par curiosité. Pour comprendre.

Mâle, femelle… ou autre chose.

Le soir tomba. La rue se vida. Bintou retourna à l’intérieur et se blottit près de l’âtre. Le feu ronflait. Elle s’y réchauffa, roulée en boule contre les pierres. Le sommeil la happa sans prévenir.

Ce furent les bruits qui la réveillèrent.

La lune brillait encore dehors. Dans la cuisine, un elfe noir s’activait. Le cuisinier, sans doute. Il pétrissait la pâte, ses gestes précis, silencieux. Bintou se leva sans un mot et s’approcha. Elle ranima le feu, éplucha ce qu’il lui désigna, malaxa, cisela, nettoya, attentive à ses gestes.

Bientôt, une odeur chaude et rassurante emplit la pièce. Le pain, le sucre, un soupçon de sel et de beurre. Son ventre gargouilla. Elle n’en montra rien.

Le cuisinier ne la chassa pas. Il l’observa, sans intervenir. Lorsqu’elle eut terminé de ranger, il coupa un morceau de pain encore tiède, le lui tendit en parlant. Il accompagna ses mots de gestes clairs : « Tu as gagné ça. Pas plus. »

Bintou hocha la tête. Un sourire furtif lui échappa. Elle s’inclina. L’elfe disparut. Elle dévora sa part. Son estomac la remercia. C’était doux et chaud. Aérien et nutritif.

Le jour suivant, trois nouveaux prisonniers arrivèrent. Bintou les découvrit en débarrassant la salle. Ils étaient assis, entravés, mais déjà bruyants.

- Hé, poulette. J’ai soif, viens là.

- Ramène ces assiettes, dit un autre. Y a de quoi lécher. Fais pas ta précieuse.

Bintou ne répondit pas. Elle continua son travail, droite, muette. Les insultes fusèrent. Le troisième prisonnier, lui, restait figé, regard au sol, immobile.

La baignoire fut remplie. L’un des hommes y fut conduit.

Bintou le lava sans empressement. Quand elle se pencha, la main de l’homme glissa sur ses fesses. Elle se figea, se redressa, et planta ses yeux dans les siens. Elle n’avait qu’une envie : lui briser la nuque.

Mais il n’était pas à elle.

L’elfe noir tira de son épaule une tige souple, couleur blé. Il la tendit à Bintou, parlant doucement. Elle ne comprit pas. Alors il frappa l’air d’un mouvement sec, net. Puis il la lui tendit à nouveau, désignant le prisonnier d’un signe de tête.

Bintou hésita. Il montra la main de l’homme. Puis leva un doigt. Un seul coup. Elle acquiesça.

Le prisonnier, jusqu’ici amusé, ne la craignait pas. Il la fixait avec mépris. Bintou pesa la tige. Puis frappa, sans prévenir.

Le cri déchira l’air. La chair de la main s’ouvrit, nette, profonde. L’os apparut sous le sang.

L’elfe tendit la main. Bintou lui rendit la tige, sans dire un mot. Elle aurait aimé pouvoir lui dire « merci ». Elle ne savait pas comment.

Il parla. Elle ne comprit pas. Il haussa les épaules et désigna la baignoire. Bintou reprit le lavage. L’elfe rangea l’arme à sa place.

Il enveloppa la main du prisonnier dans un linge propre, sans soin particulier. Puis le conduisit dehors, vers l’estrade.

Il revint. Un autre bain. Le second prisonnier s’y glissa, silencieux. Il ne la toucha pas. Mais ses yeux… ses yeux déshabillèrent chaque recoin de sa peau, chaque mouvement de ses mains, chaque souffle.

Le troisième prisonnier ne leva même pas les yeux. Il semblait ailleurs, vidé de tout. Son regard fuyait ce monde. Bintou suivit l’elfe noir jusqu’à l’estrade. Les deux premiers hommes furent vendus rapidement, malgré leurs contorsions inutiles.

Le dernier restait là, inerte. Personne ne s’attardait sur lui. Il n’offrait rien : ni force, ni beauté, ni colère. Seulement le vide.

Bintou guetta que les elfes soient occupés ailleurs. Elle s’approcha du prisonnier et lui tendit un peu d’eau.

- Il faut que tu boives, murmura-t-elle.

Il ouvrit les yeux.

- À quoi bon ? Je préfère mourir.

Les paupières retombèrent.

Le soir venu, il fut ramené en prison. Le lendemain, on le remit sur l’estrade. Même posture, même regard mort.

Quand Bintou revint à l’intérieur, elle trouva l’elfe noir en train de nettoyer la prison, souillée par les déjections du prisonnier. Il travaillait à contrecœur. Elle s’approcha et lui fit un geste. Elle s’en chargerait.

Sans un mot, il lui tendit le seau et les brosses. Elle frotta, nettoya, désinfecta, fit disparaître toute trace. Puis elle retourna vers l’estrade, avec un peu d’eau.

- Laisse-moi mourir, murmura encore l’homme.

Le soir, il n’avait toujours pas été vendu.

L’elfe noir vint le chercher. Mais au lieu de le reconduire à la prison, il le poussa hors de la ville. Bintou hésita, puis suivit, à distance. Il fallait qu’elle sache.

Ils arrivèrent devant un enclos, fermé d’une palissade haute et épaisse. Le bois, brut, empestait la sueur et la paille.

L’elfe ouvrit la porte. Le prisonnier fut poussé à l’intérieur. La porte claqua derrière lui.

Bintou grimpa sur un ballot de foin pour voir par-dessus.

À l’intérieur, les bêtes sommeillaient. Massives. Poilues. L’œil terne, la mâchoire lourde. Les créatures adorées des elfes, qui jouaient avec leurs enfants, portaient leurs marchandises et leur eau.

Le prisonnier resta debout. Il regarda autour de lui. Pas de colère. Pas de panique. Juste cette lassitude pesante, immense.

Une des bêtes renifla l’air et gronda. Les autres relevèrent la tête. Un frémissement parcourut l’enclos.

D’un coup, tout bascula.

Les bêtes se jetèrent sur lui. Un hurlement. Un bras arraché. Le sang éclaboussa les planches. Les os craquèrent. Le crâne explosa contre les crocs. Les entrailles volèrent.

Bintou recula, chancela. Elle vomit dans un coin. Elle n’avait jamais rien vu d’aussi brutal. Elle ne pourrait plus l’oublier.

Elle rentra, le cœur au bord des lèvres, les jambes tremblantes. Les dents serrées.

Tout esclave avait sa place. Même celui qu’on donnait à dévorer.

Elle voulait vivre, alors elle allait devenir utile. Indispensable. Incontournable.

La nourriture augmenta. Un peu plus de pain, un reste de ragoût. Rien de spectaculaire, mais suffisant pour comprendre qu’on la récompensait. Ses gestes devenaient plus efficaces. Sa présence, plus tolérée.

Les jours passèrent. Des prisonniers entraient, ressortaient. Tous vendus. Une routine. Elle commençait à comprendre certains mots des elfes noirs. Ceux qui revenaient pour les corvées, la cuisine, les ordres simples. Le reste demeurait une langue étrangère, tranchante comme leurs regards.

Un jour, on amena un homme à la carrure large mais à la nuque basse. Il ne regardait personne. Ne parlait pas. Ne bougeait presque pas. Les passants glissaient devant lui comme s’il n’existait pas.

Bintou s’approcha, discrète.

- Il faut que tu te lèves, que tu captes leur regard, souffla-t-elle.

- Pourquoi ? répondit-il sans lever les yeux. Pour rapporter plus à ces enflures ?

- Parce que ceux qui restent trop longtemps finissent dévorés vivants.

Il tourna la tête vers elle. Son front se plissa. Il la jaugea. Elle ne mentait pas.

- Bois, mange. Et lève-toi.

- Et ensuite ? Qu’est-ce que je gagne ? Être vendu ? Et puis quoi ?

- J’en sais rien, admit-elle. Mais ceux qu’on achète, on ne les revoit jamais. Ils valent cher. Trop cher pour nourrir des bêtes.

- Des bêtes ? C’est quoi, ces trucs-là ?

- Ils les appellent des orcs. Je vais souvent au marché avec eux. Je vois ce qu’ils payent, comment ils négocient. Crois-moi, tu ne nourris pas une bête avec un esclave à ce prix-là. Tu serviras à quelque chose. Je ne sais pas quoi, mais au moins tu ne mourras pas dévoré vivant.

Il se tut. Puis attrapa le godet, but à grandes gorgées. Mangea. Se redressa.

Le lendemain, il fut acheté. Le premier du lot.

Bintou le regarda partir avec un goût de cendre dans la bouche. Avait-elle bien fait ? Sauvé une vie… ou prolongé une souffrance ? Elle n’en savait rien.

Elle poussa la porte, un soupir aux lèvres, et retourna vers les cellules. L’odeur lui souleva le cœur. Elle se baissa, reprit le nettoyage.

Un bruit de pas. Elle se redressa. Trois silhouettes dans l’encadrement : le propriétaire habituel, un autre qu’elle connaissait de vue… et un elfe noir qu’elle n’avait encore jamais croisé.

Son allure détonnait. Là où les autres portaient des tissus légers, clairs, amples - sable, ocre, orange ou jaune pâle - celui-là s’était vêtu de noir, de la tête aux pieds. Des vêtements ajustés, collants à la peau. Aucun souffle ne semblait les traverser. Comment survivait-il sous ce soleil ?

Il leva une main dans sa direction. Bintou se figea. Une discussion s’engagea. Rapide. Trop rapide. Les mots se mêlaient, claquaient, glissaient comme des lames.

Elle ne comprenait presque rien. Mais elle entendit « faute ». Puis « responsabilité ».

Son cœur accéléra. Elle posa son seau et s’approcha à petits pas, espérant lire quelque chose sur les visages, dans les gestes. Un froncement. Un rictus. Une intention.

Des bribes surgirent.

« Vendre. »

« Personne. »

On parlait d’elle. Elle en était sûre. Elle aurait préféré rester invisible.

Le ton monta.

« Punir », lança l’homme en noir en la montrant du doigt.

Le propriétaire rétorqua une longue tirade dont elle ne comprit rien, sauf que sa voix se voulait calme. Apaisante. Raisonnable.

Mais l’autre reprit. Plus ferme. Plus sec.

Le mot « tuer » tomba comme une pierre.

Elle eut un frisson. Une bouffée glacée dans la nuque.

« Aider », dit le marchand. Puis encore « responsabilité ».

Le propriétaire pointa Bintou du doigt. Parla doucement, longuement.

Le visage du nouvel arrivant changea. Il pâlit, comme frappé d’un coup qu’on n’aurait pas vu. Il secoua la tête.

Le marchand sourit, s’inclina et s’éloigna, sans un mot de plus.

L’elfe noir resta là, les yeux clos. Il inspira. Une fois. Deux. Trois. Pressa ses doigts contre l’arête de son nez. Tout en lui criait la contrariété. L’agacement. Que venait-il de se passer ?

Il ouvrit enfin les yeux, la regarda et soupira. Un geste sec : « Viens. »

Bintou comprit. Elle appartenait à un nouveau maître. Comme les autres, il ne voulait pas d’elle. Mais il était trop tard. L’échange avait été fait.

Elle le suivit. Dehors, il détacha son aumônière et la lui tendit. Elle l’attrapa sans discuter. Si elle pouvait l’aider, ne serait-ce qu’un peu, peut-être éviterait-elle le rejet total. Peut-être survivrait-elle.

Elle le suivit dans la rue, le cœur battant. Heureuse de quitter les marchands d’esclaves. Terrifiée par ce qui l’attendait.

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