Frévral 3650, Etterual
Batiste
« Comment tu vis avec ça ? »
J’inspire. Le sursaut du réveil, les yeux de l’Apocalypse qui me regardent dans le ciel. Je sais que dormir c’est pire mais j’étais trop fatigué.
Je veux me lever, il fait froid, ça sent natalaison et le sang, je ne sais pas vraiment où je suis.
Pourquoi j’ai dormi ?
Je veux me lever mais je suis tout engourdi, et alors ça me revient.
Les loups du Borgne m’ont attaqué. Il y a leur sang qui goutte sur mon torse. Lever les yeux suffit à en voir un, la langue qui pend, le regard vide : il est mort. Je l’ai tué en tombant avec lui. Oui, je suis tombé avec deux autres roux et j’ai cru que ça ne s’arrêterait jamais. L’autre s’est éventré contre la paroi, empalé par ses propres côtes. Il gît juste à côté.
Je ne dormais pas, j’étais presque mort.
C’est toute la douleur qui me prend. Tout le corps. C’est insupportable. Et la lune, elle me regarde hurler.
Je n’en peux plus.
Je ne me souviens pas vraiment, mais les cadavres que j’ai laissés me racontent tout. Ils étaient trop nombreux pour moi et la pleine lune ronde nous a tous rendus fous. Leur zêta a filé.
J’ai dû me transformer.
Je n’aurais pas dû.
Non, je n’aurais pas dû.
Mais je ne voulais pas mourir.
J’ai trahi mon pelage, et le zêta cours.
Je regarde mes empreintes, mes crocs, mes griffes. J’ai encore grandi et ça m’effraie. Je n’ai pas envie de les compter.
Ils sont au moins sept.
J’ai dit que je ne voulais pas les compter !
Le vent s’engouffre dans les cavités rocheuses. Je ne trouve aucun réconfort quand je retrouve ma gavroche et mon manteau que j’avais abandonné par terre. Je n’ai pas eu le temps d’enlever ma chemise, mes bas et mes chausses : tout est en lambeaux. Comment je vais pouvoir passer pour un humain en ville si je suis à moitié nu ?
Il faut grimper jusqu’au sommet.
Alors je grimpe. Le vent souffle plus fort, la roche est escarpée, la lune se rapproche.
Elle est ronde, elle absorbe le monde et éclaire les horreurs. Elle ne laisse aucune ombre pour se cacher. Elle domine, elle règne, elle empire tout : le cauchemar en réalité, le meurtre en acharnement, la peine en torture, la colère en rage.
Tout n’est qu’en nuances de gris, le noir en néant et le blanc brûle.
Peut-être que là-haut, je verrai les couleurs.
Rien d’autre que du mal.
En moi, rien que du mal.
Les autres, rien que du mal.
La lune, elle rit !
Elle ne me laisse que ça ! De la folie à chaque fois qu’elle se montre. Vergorance qui revient brûler ! L’Apocalypse qui me chasse ! Et Zoé que je tue encore. C’est toujours pareil, c’est toujours ma faute. Je l’incarne, j’incarne tout ce mal.
Et lorsque la lune ne rit pas, elle sourit car elle sait qu’elle reviendra la saison prochaine.
Même au sommet, elle est toujours aussi loin.
Il n’y a pas plus de couleur.
« Comment tu vis avec ça ? »
Je n’en peux plus.
Mourir ou tuer, c’est la seule loi qui existe. C’est bouffer l’autre ou crever, et le supporter. Je n’arrive plus à me dire que le sang que j’essaie d’essuyer de mon manteau est légitime.
Il ne l’est pas. Il ne l’a jamais été.
Mais je n’ai pas eu le choix.
Je suis Vergorançais, l’un des derniers, la proie préférée de la Triple Union et du Gouvernement. Je n’ai pas le choix… Ils me veulent du mal. Ils ne s’arrêteront jamais de me traquer. Jamais. Jusqu’à ce qu’ils m’arrachent le pelage et jette le reste aux corbeaux.
Je n’ai pas le choix si je veux vivre…
Et vivre pour quoi ?
J’ai posé ma gavroche. La montagne est escarpée, c’en est vertigineux. Ça m’attire.
Vivre, ça n’existe pas. C’est encaissé ma monstruosité une seconde de plus. C’est supporter toute cette souffrance et le cautionner. Cautionner ce qu’on nous fait, ce que je fais. C’est penser que ça ira mieux demain même si ça ne l’a jamais été.
La vérité : ça empire de jour en jour et partout. À chaque mort, d’autres entrent en guerre par vengeance et ça en fait toujours plus. Toujours plus de sang, de cris, de larmes et de folie. Il n’y a plus vraiment d’ennemis, seulement l’autre à tuer, car c’est tuer ou mourir.
J’ai cru que Vergorance existait.
Elle existe.
Ce n’était qu’une illusion, un mythe, une fable.
Elle est vraie !
Vergorance n’a jamais existé que dans ma tête, et même lorsqu’ils l’ont détruite, les yeux dans les yeux de l’Apocalypse, j’ai continué à y croire.
À quel point cet enfant était con.
Il n’a pas survécu.
Moi, si.
Mais là, survivre, je n’en vois plus l’intérêt. Je n’ai plus la force de souffrir et de tenir le poids de ce que je suis.
À m’effrayer moi-même.
De moi ? De toi ?
De moi.
De nous.
Ce n’est pas vrai.
Mon pelage n’existe pas.
Si, il existe puisque je suis là.
J’ai dévoré un demi et tué Zoé.
C’est faux ! C’est faux ! Arrête d’y croire.
Arrête de mentir, regarde, la meute que j’ai massacrée.
Je me défendais, j’avais le droit, j’en avais le devoir.
Pour notre survie.
Non, ça, ça ne devrait pas survivre, ça ne devrait pas continuer de grandir, ça ne devrait pas m’effrayer !
Je vais être pire que l’Apocalypse.
Peut-être.
Je suis pire que l’Apocalypse.
C’est faux.
« Arrête ! Je ne peux pas continuer comme ça… »
C’est insupportable.
Il faut que ça s’arrête.
La chute me tuera.
Je n’arracherai pas la lune et j’ai trop mal. J’ai laissé la gavroche derrière, j’ai du sang sur mon manteau. Je ne devrais pas exister.
J’existe !
Tu ne devrais pas ! Tu ne devrais pas ! Ça ne devrait pas !
J’aurais sauté mais la bourrasque m’a saisi de face. Toutes les odeurs de la forêt me prennent.
« Survis ! »
Il souffre, je l’entends qui pleure.
Écoute-le !
Je dois vivre.
« Je t’en prie, survis ! Survis ! »
Il frappe. C’est chaud.
Je dois vivre.
« Survis, Batiste ! »
J’ai ouvert les yeux et j’ai respiré.
La lune éclaire les bois noirs et ses neiges tardives.
Les épineux balancent doucement avec la brise.
C’est magnifique.
Oui.
Je me souviens de ces journées de contemplation quand la lune était là. Les cloches des chèvres, le Ligène qui souffle sur la prairie et la martre qui passe. Même lorsque tout a brûlé, je n’ai jamais quitté le sauvage. Je veillais sur l’ourse et ses petits, je chassais pour le vieux lynx que la guilde traquait, je guettais l’hermine pointant son nez hors de la neige, je suivais la harde de rennes quand ils migraient, les corbeaux qui m’accompagnaient…
Ça avait été bon. Même sans steix, ça avait été bon.
Mais j’ai si mal !
Je n’en peux plus…
Mais le désespoir de cette voix qui me supplie de survivre revient toujours et tourne encore. Que je survive doit avoir du sens pour quelqu’un…
Je dois survivre et je n’en peux plus.
Je suis par terre, lamentable, je pleure dans ma gavroche.
« Tais-toi, je t’en prie, tais-toi et laisse-moi mourir… »
Mais jamais elle ne s’est tue.
Jamais.
Et j’ai continué de tuer.
J’ai continué de mourir.
Oran
Un jeu. Courir et toutes les odeurs de la forêt, de toutes les libertés. La course. Nataléson et son parfum. Le pic qui troue le bois, le merle qui chante, les antilopes qui fuient et la nuit fraiche qui vient, la lune pleine avec les lucioles, les criquets. Seb jappe, me mord l’oreille, je bascule. On se retourne. On court. Je lui saute dessus. On roule encore. On joue. N’importe quoi est un jeu ! Le fémur du bison, il court avec, il me nargue. Je le veux ! Je cours. On se le dispute. Il cède, on l’abandonne. On court. Le torrent et les poissons qui sautent. On se trempe tout le pelage à jouer. C’est tordant ! On joue ! C’est bon ! L’excitation nous prend ensemble. Le jeu ne s’arrête pas. On court, on joue ! Ça ne doit jamais s’arrêter. Il me lèche la truffe, et tout le museau aussi, me taquine l’oreille et repart en pleine course.
Je veux le rattraper ! Je veux le rattraper ! C’est trop bon !
Je le retrouve, humain. Il me tourne le dos. Ses mains dans ses cheveux, il inspire l’air, libre, apaisé. Il me murmure qu’il a envie de nous.
Je l’aime tellement. Il est tellement beau. Tout ce qu’il veut, je le veux. C’est la fin du jeu. J’arrive derrière, je lui embrasse la nuque, mes mains sur ses côtes. Il soupire, et je fais descendre mes mains plus bas. Ses yeux ont viré vert et ses mains dans mes cheveux, je lui mords le cou. J’ai trop envie. Je sais ce qu’il veut. Il sait ce que je veux. Je le serre plus fort, je me cambre. La fourrure repousse dans le dos, les oreilles qui s’étirent, les crocs…
Le désir sauvage qui me prend. Le même que le sien.
Je le veux. Je veux de lui en moi.
Je lui mords la gorge. Tout qui chavire, je le pousse sur la mousse, le lèche le museau et le chevauche. Je le mène, il me cède tout. Il me tiens. J’accélère. Il perds son souffle. Il bascule sur moi, me tient les cuisses, me mord le ventre, les seins, la gorge, il me remet de la langueur. J’aime. J’adore.
Je ne lui résiste pas. Je le sens. Je le tiens. Il me tient.
Sébastian
Son corps se tord. Son impatience me rend fou.
Elle glisse, je vais céder. Elle me retient, se cambre, se tétanise, elle crie. Le souffle m’échappe et le plaisir remonte entre mes reins.
Elle m’embrasse doucement. On retrouve le souffle, on perd nos corps humains. On s’endort, et le ruisseau sauvage chante, et la lune qui nous regarde.
Je suis fou d’elle.
Je me réveille, calme, elle dort – louve – contre mon pelage. Je pose mon museau sur son cou, je la sens, je veille. Seul le ruisseau s’agite, le reste et paisible, illuminé par la lune, même les ombres sont clairs.
Je la regarde, la lune, elle est ronde, elle m’a donné cette nuit folle, elle a multiplié mon désir, mon envie, mon amour. Elle donne toutes les couleurs à nos baisers, nous libère de tous les mœurs, libère notre liberté d’aimer jusqu’à en mourir. Elle fait battre notre cœur plus fort, tout s’exacerbe, Oran n’en est que plus belle, tout son être s’incarne en muse et moi je ne peux que l’aimer encore plus. Elle brille, tout le bonheur du monde passe à travers elle, toute la beauté, toutes les tendresses, tout, elle est tout.
Et lorsqu’elle me prend, je me laisse partir, je m’oublie, je disparais, pour être elle, pour ne faire qu’un corps, pour donner vie à toute cette beauté, pour qu’elle existe dans le réel et qu’elle s’imprègne dans l’éternel.
La lune nous rend vrais, elle nous sort du temps pour quelques instants, où tout s’oublie, où il n’y a qu’à s’aimer. Là, nous vivons plus que les autres nuits : nous brillons et toutes les couleurs dansent avec les étoiles. Les rêves s’incarnent. Les rêves vivent à travers nous.
C’est la rendre heureuse, caresser son pelage, la sentir se détendre, s’endormir en n’étant qu’un, comme si rien d’autre importe. Rien d’autre importe qu’elle. La lune nous berce, et nous vivons, l’un contre l’autre, sans passé, ni avenir. Elle nous charge d’énergie, d’amour, de tout ce qui est bon. Elle nous l’offre.
Nous sommes capables de tout. Nous sommes immortels.
C’est ça, vivre.
Théodore
Qu’un mélange de rouge et de blanc, ne restera du mouflon que le sang. J’ai broyé ses os, dévoré ses boyaux. Ce soir c’est ma proie, les autres n’ont pas le choix. Qu’ils aillent chercher ailleurs leur repas, ici, même la lune le dit : tout est à moi. J’ai faim et l’autre me provoque, il veut jouer au coq ?
Ce n’est plus du jeu, il a relevé la queue, il est sérieux. C’est ma chasse, pas la sienne, je lui fais face, à lui et sa chienne.
La brune se faufile, me tire la carcasse par-derrière, puis file, je m’agace mais l’autre me tombe dessus comme une pierre. Je mords aussi fort. Il serre, ma jugulaire qui craque, et elle me gniaque.
La lune est blanche, mon sang est rouge. Ça jaillit comme l’art.
Je faiblis, j’ai mal, et je pars.
Ce n’est plus un jeu, je pars la queue entre les pattes…
Je me réveille, ma tête qui tourne dur, je n’ai même plus ma fourrure. J’ai froid et les autres ne sont pas là. C’est l’aube que je vois ? Je tremble et me redresse, ma main caresse ma gorge meurtrie. Sébastian m’a bien pris. Je sais pourtant qu’il est plus grand et plus méchant… J’aurais dû partager plutôt que rétorquer, avec Oran à ses côtés, ils avaient déjà gagné. De toute façon, Caliope en a profité pour tout voler.
J’ai froid et la lune qui se couche.
Pourquoi je ne me suis pas écouté ? Je ne voulais pas m’énerver, je suis incapable de me contrôler…
J’ai les mains brisées.
Je suis mon propre cauchemar, je n’ai pas de cœur, ne suis le fils que d’un violeur – le mouflon qui me remonte, et je vomis de honte. Que l’Alpha de Marbre, traqueur et bourreau de tous mes faux frères et sœurs, vienne m’achever, par pitié. Lui qui se terre dans ses volcans, à quand descendra-t-il me chercher ? La dernière engeance de Zaol, de sa violence, de ses crimes et qui préfère pourtant les rimes. Où est le Démon ? Viens me chercher ! Toi qui as juré d’éradiquer les Zaol, tu l’as même décapité.
Décapité trop tard puisque je suis encore là ce soir.
Trop tard ?
Mais où ai-je mis ton cadeau, Mère ? Toi qui étais si fière du loup que j’étais et que je serai. Tu y voyais du bon et pas seulement qu’un fripon. Tu m’as élevé humain et pas lupin. Tu me disais qu’il fallait que je me regarde avec tes yeux pour attiser la volonté de mon feu.
Je ne suis pas sauvage comme le loup, je ne suis pas cruel comme l’humain.
Prends les qualités des deux côtés, mélange-les, renforce-les, crée une nouvelle humanité, une lupinité , une lumanité, une hupinité ! Prends la force, protège, bats-toi pour les autres, ceux qui ne le peuvent pas, partage proie et vis, chante, danse !
Vergorance rira avec toi. Elle ne regarde pas ta parenté, mais qui tu es.
C’est moi qui choisis, pas la lune.
Je ne suis pas Zaol Théodore.
Je suis Tiarg Théodore.
Le Démon peut venir me chercher, ma liberté va le dépasser, et Vergorance, je vais la recréer ! Mon luth sera le phare des égarés. J’irai à Haute-Chance, me ferai entendre par le monde. Mon cœur bat, et l’île de Marbre vivra à travers moi.
Et qu’ils se préparent car je vais grandir et je mettrai fin au pire !
Je prends ta force lune blanche, j’ai les yeux rouges, et je suis heureux d’exister car je peux encore jouer et chanter.
Je peux encore créer.
Qui osera venir m’arrêter ?