side_navigation keyboard_arrow_up

Tueur de loup

visibility 0
article 2,7k
Par Sim

Frimale 3650, Steppes nanamoises

Théodore

Bon dernier à me détourner du brasier. Un tanneur à jamais en mon cœur, lui qui m’a tiré du cauchemar des profondeurs de l’arène de Riveren.

J’y resterai bien des heures pour parler de l’homme qu’il était mais…

La meute avance.

Je traîne des pieds près de Kassor le fermier et Phaul le cordonnier. Quelle tension entre la brune Caliope et la furieuse Nordique ! L’une méfiante, l’autre vigilante, à se jeter des airs menaçants. Elles pourraient rompre la meute en deux.

Chasse donc l’humeur maussade, il faut parler et explorer !

Rien de tel pour tous nous sauver.

« Où est Batiste ?

- Il est parti plein nord. Il a dit je reviens, me dit Phaul.

- Encore ?

- Je pense qu’il a besoin d’air, me dit Kassor. Riveren, son oncle… ça doit faire beaucoup… »

Oui, laissons-lui le temps de retrouver la beauté de Favae et le goût de vivre bon.

Je guette Loïc, juste derrière Caliope.

« Le saviez-vous, vous, que Camille est le Dixième ?

- Oui, on savait.

- Pourquoi n’avez-vous donc rien dit ? C’est incroyable !

- C’est un secret. Le Gouvernement ne sait pas vraiment à quoi il ressemble, ils n’ont que ce vieux portrait de lui tout gosse… L’anonyme est le pire ennemi du président…

- Et alors, tirons-en profit ! Pensez-vous qu’il sait si le Second Héraut existe ?

- Peut-être, il faudrait lui…

- Kassor ! Viens par là ! » gronde Gergov.

Kassor trottine jusqu’à son frère qui le réprimande avec une tape sur la tête.

« Qu’est-ce qu’on avait dit ? bougonne Gergov l’aîné.

- Je suis désolé… » s’excuse Kassor le cadet.

Je ne comprends pas vraiment alors je me penche vers Phaul.

« Qu’a-t-il fait ?

- Aucune idée. Il est particulier le Gergov. Il le couve comme une mère, et Kass, il s’y soumet.

- Mais toi, dis-moi… comment tu as rencontré cette troupe ? »

Phaul au grand sourire me fait volontiers converser. Il vient d’Evankin, comme moi ! et il a émigré à Vartiostar avec sa femme et son fils pour monter une joyeuse cordonnerie. Il a mené sa vie sans soucis jusqu’à ce que son fils défende en grand public la lupinerie. La Toile des partisans des Révolutionnaires les trouva avant la milice centriste et les cacha. Puis Loïc arriva, l’enrôlant en échange de l’assurance d’une calme vie pour ses proches à Haute-Chance.

« Haute-Chance ?

- C’est le lieu de rassemblement de ceux qui le suivent.

- Un lieu avec des lycans et des humains qui cohabitent ?

- Ouaip, il paraît.

- Comme Vergorance ?

- Non, c’est pas très gros. C’est un coin caché dans la forêt, il m’a dit.

- Où ?

- Je sais pas trop. Pas trop dans le nord, ni trop dans le sud. Il faut que le coin reste secret.

- Mais moi, je veux m’y rendre !

- C’est à Loïc qu’il faut que tu demandes…

- Loïc ! Loïc ! Ô Grand Loïc aux lames d’argent ! »

Il apparaît tout près. « Oui ?

- S’il te plaît ! Dixième, m’emmèneras-tu à Haute-Chance ?

- Mais c’est mon projet depuis le début, Théo, rétorque-t-il avec toute sa malice.

- Parle-en moi ! Haute-Chance ! »

Loïc esquisse un vilain sourire. « Première règle pour entrer dans Haute-Chance : ne pas parler d’Haute-Chance. »

Je me sens tout honteux.

« Je n’ai rien dit. Moins que rien ! Je n’ai rien dit, du tout. Je n’ai rien entendu ! Moins que rien ! Je suis sourd !

- Tu comprends vite. »

Tous fatigués pour midi, puisque personne n’a bien dormi cette dernière nuit, nous nous arrêtons pour monter le camp. Les limites se franchissent, chez Sisko aussi : le rythme de la Nordique finit par ralentir. On vit le triste Batiste revenir et la belle hybride se choisir pour le premier tour d’insomnie. Petits humains, ils se tournent et s’enroulent tous dans leur couvertures. Les pauvres n’ont pas de fourrure !

Par conscience, je m’assis près des amants, pose la main sur le grand, lui prend sa souffrance et souris à la douce. Tant de soulagement de retrouver son grand que les joues de la douce change en couleur et son sourire s’étire, s’étire…

« Tu es adorable, me complimente-t-elle.

- Ma mère disait pareil. »

L’amour qu’elle lui porte est tendre et merveilleux. Elle lui caresse ses noirs cheveux, tout doux, douce louve.

De la tendresse dans la guerre, un peu de paix après la traque, un peu de délicatesse après que Sisko et Calio’ aient failli s’étriper !

« Vous vous aimez depuis longtemps ?

- J’ai jamais vraiment compté les années. Quatre ou cinq, peut-être plus…

- Un amour qui dure autant ! Cela mérite un beau chant ! Depuis la petite enfance ? »

Elle sourit, sourire qui s’étire, qui s’étire… Même le soleil en est ébloui et se s’enfuit !

Elle me dit avoir vu le jour paisible au nord de Wesniat, petite sœur de Gaspard, fille de la blanche et du noir, séparés d’eux par la guerre et jeter aux orphelinats révolutionnaires… Élevés pour être de redoutables gammas au combat dès les plus petits âges. Sa rencontre avec Sébastian, qui toujours a été plus grand, son amitié muée en amour. Les temps si durs des fronts de destructions et le Dixième salvateur venu les tirer de cette horreur pour les embarquer dans son heur.

Si j’avais eu un luth, j’aurais pu en chanter une douce et grande romance !

« J’ai bien cru j’allais le perdre…

- Mais non, tu vois bien. Votre amour, il est trop fort pour la mort. »

Elle rigole. Rigole ! Le soleil s’est taillé, vexé de moins briller qu’elle, la belle !

« Et Gaspard, il n’a pas voulu venir ?

- Non… En fait, il aurait aimé mais… il est retenu à Elovon. Il me manque beaucoup.

- Est-il gentil comme sa sœur ?

- Aha ! Il l’est plus encore ! »

Sisko

Oran qui me réveille.

Les roux reviennent ? Je cherche mon couteau mais c’est toujours le Dixième qui l’a. Eskarnit de rocaille…

« Quoi ?

- C’est ton tour de garde.

- Mon tour de garde ?

- Oui.

- Depuis quand j’ai un tour de garde ?

- J’ai décidé de te faire confiance. »

Esh… C’est nouveau ça. J’ai tranché le museau de l’autre chienne et celle-ci me fait confiance. Elle va s’allonger près de l’autre grand bâtard.

« Qui je dois réveiller ?

- Phaul. »

Alors je compte le petit groupe.

« Et où il est parti Batiste ?

- Vers le sud… Il a dit qu’il revenait. »

Rien d’anormal alors.

Elle se love contre son grand bâtard tout doucement, glissant son nez dans son cou. Ça a le temps de fricoter chez le Dixième.

En fait, il faut l’admettre, ça ressemble vraiment à de l’humain. Ça a l’air très tendre. Très naïf. Très amoureux cette histoire.

Comme lorsque le fils du menuisier de la Grande Avenue qui partait offrir chaque jour une fleur à la fille du boucher du quartier ouest. En saisons froides, quand la neige tuait tout, il venait me demander si lors de mes trappes, je pouvais lui ramener quelques perce-neiges si j’en trouvais. J’en ramenais, quand je n’oubliais pas. C’était mignon. Et ça évitait au père d’unir sa fille au premier pervers qu’il croisait.

Parce qu’ici, les pères choisissent les unions de leurs enfants. Au nord, ça ne marche pas comme ça. Il faut laisser faire l’instinct car l’instinct choisit toujours le meilleur compagnon de survie. On se trompe jamais.

Quoi que… La mère de Mia, Yaéné, s’était trompée. Son compagnon – qui qu’il fût, son nom ne fut jamais retenu – l’avait trahie pour une autre alors Yaéné l’avait saigné. Elle s’était cachée parmi les Patriotes et les Révolutionnaires pour élever sa fille et éviter la potence nordique. Et finalement, ce sont les batailles de Wesniat qui la punirent pour son crime et qui avait laissé Mia s’élever seule à l’école des guerriers nordique.

Ces deux bâtards-là, c’est des loups. À si méprendre, j’aurais pu y voir de l’amour. Mais c’est des loups. Ils miment le vivant pour me tromper.

« J’ai décidé de te faire confiance. »

Ça sonne faux.

Mais il y a le doute qui me titille.

La manière dont le bâtard s’est effondré dans ses bras. Comment Théodore et Oran m’ont défendue face à la chienne brune.

Il faut rester solide parce que tout ça mis bout à bout, ça floute l’opinion.

J’ai veillé dans le noir.

Le froid qui glisse sur ma peau. Je pense à mes raquettes, brûlées avec Riveren. Il faudra s'en refaire si on veut marcher d'un bon pas dans la neige : frimale épaissit son manteau.

Je masse mes muscles encore fatigués par la colère et j’ai toujours un œil sur la brune.

La cicatrice du couteau de Pia sur ma paume, quand Vergorance est tombée. Il faut être fou ou naïf pour croire à la paix. Les borgnés, c’est les mêmes qu’au nord. Ils ont le même tatouage jaune safran : un croissant de lune griffé. Les mêmes. Et les tuer n’a rien changé au passé.

La vengeance, j’y repense comme une vieille amie perdue. J’y ai renoncé il y a quelques temps déjà. Le seul coupable, c’est le Borgne, un Alpha, une Terreur, à la gauche de l’Apocalypse. Se venger, c’est se suicider dans sa gueule. Petite trappeuse, Nordique perdue, très loin de sa patrie et rester à sa place. Reconnaître que je n’y peux plus rien. Ça n’arrange rien. Il faut juste que je me reconstruise et pour ça, regagner le nord. Et de temps à autres, se défouler sur les roux qui montrent les crocs. Ça ne me fait pas de mal.

Aujourd’hui j’ai survécu. Je peux remonter au pays, le défendre des politiques sudistes. C’est toujours possible.

Batiste finit par revenir à pas lents. Il s’assoit. Sept ans à lui vendre mes prises. Je n’ai jamais vraiment connu mes clients. Et Fernand ? Il l’a manipulé tout ce temps ?

Il l’a pourtant brûlé dans le respect.

Il a eu l’air de le brûlé dans le respect.

Pessière, je m’agace. J’ai les valeurs qui sont dans le brouillard.

Les yeux de Mia étaient gris, après tout…

« Tu m’as dit Vdajia’gayor.

- Oui.

- Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Il craint que ça soit une insulte ?

« Tueur de loup. »

Batiste

Elle a raison.

« J’ai une question, gayor.

- Oui.

- Pourquoi nous avoir épargnés ?

- Qui ça ?

- Fernand et moi.

- Mais quand ça ?

- Pendant ces dernières années. T’avais mille occasions de me saigner, tu savais où je trappais.

- Pourquoi je l’aurais fait ?

- Parce qu’on est vos proies. »

C’est tellement stupide. Siphonez-leur leur bon sens, c’est si simple : des articles de journaux, des affiches, des rumeurs, des fables et une religion.

« C’est faux.

- Alors pourquoi vous nous tuez ?

- Pour se défendre.

- C’est vous qui attaquez.

- Personne ne sait qui a commencé.

- Vous avez commencé.

- Peut-être, mais qu’importe qui a commencé. Ça fait des milliers d’années, et on a tous continué. » je rétorque sèchement.

Encore un peu de sang de renne sur la main. Je me nettoie avec la neige. Je tremble encore et des vertiges persistent. Tuer ne sert à rien.

Sur le moment, ça faisait sens…

Tout ça n’a pas de sens.

« Pourquoi tu nous as épargnés ? »

Elle est bornée. Sans steix, là, elle n’est pas supportable. La réalité tangue et l’envie de vomir…

Je tente de me calmer, de me stabiliser, concentré, je reprends mon souffle.

Fernand a brûlé comme Vergorance. Tout finit par brûler.

C’est comme ça. Tout ça n’a pas de sens.

« Pourquoi j’aurais voulu vous tuer ? »

- Parce que tu es un loup et que nous sommes vos proies. »

Je vais lui dire à quel point elle a tort.

À quel point elle a raison.

« Vous êtes ceux qui m’ont enfermé dans l’arène. Vous êtes ceux qui nous poussent à tuer. Vous êtes les louvetiers, vous créez les monstres, vous créez la guerre, la haine, la… »

« Tu m’as tuée. »

Ça va recommencer.

Sisko qui me regarde, mais elle ne dit rien. Elle ne dit rien, elle écoute.

À quel point elle a raison.

« Et, vous nous poussez à devenir pire que vous. J’ai vu l’Apocalypse. J’ai vu Vergorance brûler et tout le sang dans ses rues. Et pourquoi j’aurais voulu vous tuer ? Les premiers à m’avoir soigné, à m’avoir recueilli, étaient humains. C’était vous. C’était Fernand. Je lui dois la vie. »

Je ne lui ai même pas dit merci…

Elle me regarde encore avec ses yeux froids qui tranchent clair.

Le corbeau qui juge le loup aux aboies.

Ce n’est pas l’heure de pleurer. Je me retiens.

« Et là, pourquoi, moi, tu m’as défendue contre la brune ? J’allais te livrer aux louvetiers. »

Elle n’est vraiment pas fine. Je suis las d’essayer…

« L’arène est tombée, je ne risque plus d’y retourner et il n’y a plus de louvetiers à appeler. Ici, c’est les borgnés qui rôdent, et on est d’accord pour les détester. Face à une meute, il n’y a qu’en meute qu’on a ses chances de survivre. C’est pas la peine de porter des colères qui s’oublieront demain. »

Elle ne répond rien, l’air sérieux, elle fixe les braises qui s’éteignent.

Est-ce qu’elle comprend mes mots ? Où est-elle encore plus stupide que je ne l’imagine ?

Allons, les nuances de cette guerre qui n’en finit pas sont rudes à digérer pour ceux qui ne croient qu’en noir et blanc. Il faut dire que les journaux et la propagande font très bien leur travail, si bien que moi aussi, je doute, parfois, que Vergorance ait existé. Et si ce n’était qu’un songe de loupiot naïf ? Un imaginaire dans laquelle je m’échappais pour ne pas faire face à la réalité ? Pourtant, la trappeuse est là, au milieu de trois lycans endormis et entre les nuances, c’est Vergorance qui s’immisce.

Ça fait sens, non ? Que ça ait pu existé, quelque part, à une époque ?

« Et toi ? Tu as trois loups endormis à tes pieds, pourquoi tu les épargnes ? »

Je l’ai sentie se crisper, son poing qui s’est serré.

« Tu me tuerais avant que j’en saigne un.

- Tu en es sûre ? Vdajia’gayor, c’est bien mon nom. »

Elle me toise longuement et j’ai l’impression qu’elle hésite à se lever, saisir son couteau et égorger toute la troupe. Mais elle me de demande : « Tu dis que les loups sont pires que les humains, et tu en es un. Comment tu vis avec ça ? »

Je ne sais pas.

J’ai envie de mourir et que les échos s’arrêtent enfin.

L’instinct de survie se raccroche à moi, s’agrippe et me retient.

Mais à quoi bon ? Elle a raison. Comment vivre avec cette culpabilité qui me colle la peau, les reins, le cœur, à chaque instant qui passe ? Comment je peux continuer à supporter ce poids depuis des années ?

Ça n’a pas toujours été si compliqué.

Je le jure, ça n’a pas toujours été si compliqué d’être un lycan…

Et si, ce n’était qu’un songe de loupiot naïf.

Je ne suis pas un loupiot naïf !

Sisko

La conversation s’arrête là. Il ne répond pas.

Je me sens comme le lièvre blessé qui traîne la patte. Il faut que je relève la tête ou le trappeur me cueillera. C’est la fatigue qui me tape le crâne.

À la fin de mon tour de garde, Batiste s’est relevé et je l’ai regardé partir sans un mot.

Il n’a pas dit qu’il reviendrait.

Batiste

Je ne reviendrai pas.

Je commence à m'attacher à eux. Je ne veux pas que ça recommence. Tant que je peux l'éviter, je l'éviterai.

Commentaires

forum Fond et forme exigeant
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.