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La Résonance lycane

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Par Sim

Frévral 3650, Etterual

Merida

Le culot de Loïc… Rassembler des jeunes comme ça, puis remonter pour on ne sait où… Cette Haute-Chance… Rien qu’un groupe de naïfs qui cultive la terre et qui ne sont pas encore désabusés de la nature humaine.

Mais ce culot, tout de même. C’est comme s’il avait ramassé des morceaux de bois, de ferraille et de rocaille, sur le bord du chemin, et qu’il les forçait à tenir ensemble avec de la chaux mal préparée. La sculpture vacille, mais jusqu’ici, elle semble tenir. En fait, je lis qu’elle tient. C’en est presque miraculeux.

« Tu n’as pas faim ? » me demande Salinéo.

Il avait remarqué qu’elle ne mangeait pas grand-chose. Elle n’était déjà pas bien grande, ni bien grosse. Comment pourrait-elle passer l’hiver ? Et puis même la nuit qui s’annonçait glaciale ? Recroquevillée dans son manteau comme elle l’était…

Je ne veux pas de sa pitié.

Il m’a déjà sauvée du Fléau de Nanama, de quoi veut-il encore me protéger maintenant ? Ça ne lui suffit pas ? Il veut encore être mon sauveur ? Il veut encore me paternaliser ? Encore un homme, encore un parmi tous les autres, qui sous-estime la puissance de mon corps. La résistance de mon corps au froid.

Je suis pétrie de froid oui,mais c’est supportable et il pense que ça ne l’est pas. Et il pense que ce qu’il pense est vrai.

Je remballe mon pain et ma ration de viandes séchées.  « Je n’ai pas d’appétit, c’est tout. Je les mangerai plus tard.

- Tu aurais moins froid si tu prenais des forces. Le feu seul ne te sauvera pas. » dit-il en remettant une bûche au feu de camp que Sisko a allumé.

La trappeuse non plus ne touche pas à sa ration, le regard fixe et vide, et à elle, il ne lui dit rien !

« Il a raison, vraiment, renchérit Sébastian.

- Je n’ai pas besoin qu’on me dise quoi faire. Je sais. J’ai dit que j’allais manger plus tard. »

Salinéo et Sébastian s’échangent regard inquiet.

J’avais oublié cette terrible sensation de petite dernière. Quand mes grands frères, mon père, les hommes, savaient mieux que moi ce qui était bon pour moi. Même si les hommes resteront toujours, il y a longtemps que je n’ai plus de grands frères, ni de père, que je n’en ai plus besoin et que je n’en veux plus. Pour ce qu’ils font de votre famille… il vaut mieux ne pas en avoir.

Pourquoi le sourire de Casper me frappe, d’un coup ?

Je me resserre dans son manteau de feutre.

Ben si, en fait, ils me manquent, mes frères. Ils me manquent toujours autant. Je me sens minable à vouloir qu’ils m’étreignent encore pour me consoler.

Ne pleure pas, Leroy se gave du sel de chacune de mes larmes. Tout ce que j’ai pleuré, il devra le payer. Je compterai chaque larme qu’il versera jusqu’à ce que la dette soit acquittée.

Je vais pleurer de rage si je continue d’y penser.

Je me tends vers les autres pour m’échapper.

Je croise l’air hagard de Sisko. J’aime bien observer sa rotation. Elle s’ouvre fébrilement sur une nouvelle manière de penser et cela a des conséquences sur toute sa manière d’être. Elle erre en elle-même et le masque le plus possible.

Dire qu’elle avait pensé dépecer le grand bâtard. Qu’elle avait cherché à le vendre au tanneur. Qu’elle avait balafré en plein museau la bâtarde. Qu’elle avait cru qu’une fois le grand bâtard remis de ses blessures, il aurait eu la même envie de la saigner que la chienne brune. Et pourtant, qu’avait-il fait quand il avait fini par se relever ? Le grand bâtard lui avait présenté ses excuses pour l’avoir attaquée lors de leur première rencontre.

Rocaille de logique.

C’était elle qui avait voulu le chasser. Elle qui cherchait à s’accomplir louvetière. Et le grand bâtard s’excusait en lui tendant la main ? Hors de question de serrer la main d’un loup. Mais elle n’avait pas trouvé le courage de l’insulter – pas même en norke.

D’où la petite gamine se permettait la mirer de la sorte ? Elle surveillait encore ses pensées, c’est ça ? Elle détestait ça. Qu’elle pénètre dans son âme sans permission pour la reluquer au plus intime d’elle-même. Déjà qu’elle avait tout raconté de mon nom à l’autre eskarnit de centriste de pessière !

Ben tiens, lis ça !

Vas-y, va le rapporter à ta rocaille d’héraut de chien que je suis dans le brouillard de pessière ! Que si j’en avais l’occasion, je te tabasserais pour tout ce que tu trahis de moi !

D’accord, je sors de là.

Elle me toise avec un regard noir. Je me retiens de sourire, parce que c’est la première fois que quelqu’un s’adresse directement à moi – outre le lycan de Marbre qui s’amuse ponctuellement à me demander de deviner à quoi il pense. Un exercice pour lui d’imaginer des concepts toujours plus farfelues et indescriptibles pour cerner les limites de nos mots.

Toujours est-il que Sisko n’est pas très reconnaissante. Je suppose que c’était une maladresse de ma part.

En la lisant, j’ai découvert qu’elle était la fille de Dorjvak Dyclan et d’Icia Suzanne : deux grands noms du Patriotisme Nordique. J’ai trouvé pertinent de transmettre l’information à Loïc. Et il semblerait cela ait changé quelques unes de ses idées concernant le sort de la trappeuse. Il prend désormais systématiquement la défense de Sisko face à Caliope. Comme si son ascendance justifiait son droit à la rédemption.

Et en effet, il le justifie. Une Dorjvak : c’est ce qu’il faut pour allumer la poudrière de la guerre civile du Royaume du Nord. Une opportunité d’alliance pour les Révolutionnaires…

Théo sautille joyeusement jusqu’au feu de camp, son nouveau luth entre les mains. Avec un sourire plus solaire que le soleil de Thermie lui-même, il pince difficilement trois notes. « Ah-aaaah ! Me revoilà ! Avez-vu entendu ? Ce n’est que le début ! De mon retour, le début ! »

Ça fait glousser les Souriens et les lycans.

« Sors ta vielle, Merida ! Ce soir, c’est soirée de veille, tu m’accompagneras. »

Je soupire. Je ne suis pas sûre d’en avoir envie.

J’avise la housse de mon instrument. Je ne l’ai pas rouverte depuis Nanama.

Je n’ose pas le rouvrir parce que j’ai peur que ma vielle se soit cassée dedans…

Je jouais dans la rue Pufbridge quand le mouvement de panique a pris.

Il faut dire qu’il y avait déjà une ambiance pesante depuis quelques jours : tous les corbeaux de Riveren étaient revenus en même temps et sans le moindre message. Et ils se disaient que les messagers envoyés tardaient à revenir. La peste ? La galianche ? Le Fléau ? Les Sacrées Punitions de Marcy ?

Les rumeurs rôdaient partout, et par précaution les soldats gouvernementaux avaient doublé leurs patrouilles – ce qui n’a pas été pas suffisant pour éviter le massacre quand les meutes d’évadés ensauvagés sont arrivés.

Le temps de ranger ma vielle et la foule me piétinait.

C’est Salinéo qui m’a tirée de là. Nous nous sommes planqués dans la cave d’une vieille ferme en attendant Loïc. Nous y sommes restés une demi-seizaine avant l’arrivée de Loïc et puis…

J’ai contemplé les ruine et la désolation de Nanama.

Je n’ai pas reconnu de cadavres – ou peut-être que je n’ai pas voulu les reconnaître. Les corps qui restaient étaient de toutes façons méconnaissables, réduit à des tronçons de membres arrachés parsemant les rues.

Le portail en fer forgé de l’orphelinat de Castamier avait été tordu et déchiré par quelque chose d’énorme. La bâtisse de pierres grises aux grands colombages était éventrée comme si un coup de canon l’avait explosé. Nous avons retrouvés des lits ensanglantés traînés jusque dans l’avenue. Des lits dans lesquels nous dormions.

J’espère naïvement qu’Emily ou Joris s’en sont sortis, quelque part… Que – même s’il ne restait que la charpente calcinée de son auberge – la professeure Woki a pu se réfugier ailleurs avec ses petits-fils.

Pas vrai ? Pas vrai…

Et quand je regarde la housse de ma vielle, je vois encore le conservatoire vidé, silencieux, à moitié brûlé. Sa pierre noircie par la suie, les roches qui ont fendu sous le poids du Fléau. L’escalier principal s’est effondré sur un Demi noir dont le cadavre doit toujours gésir là-bas.

L’odeur des cendres, du sang séché et de putréfaction m’a fait vomir et ça me prend toujours à la gorge, en pleine nuit, au détour d’un cauchemar.

« Allez Merida… S’il te plaît… » supplie Théo avec de grands yeux tristounets.

Je regarde ses mains meurtries qui guérissent lentement.

Mais quelle résilience, ce garçon. Il y a une saison, il croupissait dans une cage dans laquelle il ne pouvait pas tenir debout, il était nourri de la chaire de ses paires et il trouve encore le moyen de rimer et d’y croire. Comme si tout ça, pour lui, ce n’était qu’un prétexte pour en profiter d’autant plus.

Il s’est acheté ce luth à Coméolex. Cette ville-là était suffisamment armée, en plus d’avoir été prévenue de l’arrivée du Fléau. Elle a tenu derrière ses immenses remparts de roches jaunes. Loïc nous a fait franchir ces défenses par les voies officieuses que les chiens préfèrent : les égouts. Nous y sommes restés quelques jours, le temps que Sébastian se rétablisse correctement et reprenne son poids de forme.

Loïc, dans sa grande bonté d’âme de manipulateur, nous a distribué quelques fens que nous étions libres de dépenser. Chacun en a profité à sa manière. J’ai constitué une réserve d’herbes, de décoctions et de matériel médicinal ; Sisko s’est acheté de nouveaux outils de trappe ; Salinéo a acquis de nouvelles pierres à aiguiser et en a profiter pour échanger ses vieux couteaux de boucherie ; les Souriens ont trouvé de quoi bricoler et réparer des raquettes ; les lycanes ont dégoté des vivres conservables ; et Théo : ce fameux luth rose aux motifs floraux.

Il a un certain sens des priorités qui n’a pas manqué de nous surprendre.

Bon.

Je prends ma housse. Je l’ouvre sans réfléchir.

Ma vielle est intacte.

Je souris, mais j’ai envie de pleurer.

Tout le monde regarde.

« Oui ! Oui ! Tu connais le compte de la Petite Hermine ? » se réjouit Théo.

J’acquiesce, la gorge serrée. J’essaie de chasser le souvenir du professeure Woki me l’enseignant.

« Tu joues, je chante. Qu’est-ce que tu en penses ?

- D’accord.

- Ouiiiii ! »

Et il me fait rire, l’idiot. Mon sanglot m’échappe et je ne sais pas si les autres l’ont entendu.

Je me concentre pour me ré-accorder.

Sisko

Ça le temps de danser chez le Dixième. La télépathe et le loup Marbre enchaînent les chansons, et ça danse, ça danse… Les Souriens, les lycans et même Salinéo. Hors de question qu’ils m’embarquent dans leur affaire. La petite télépathe finit même par pleurer de rire.

Puis l’intensité finit par retomber avec le froid de la nuit. La vielliste et son troubadour finissent par se calmer. Ils parlent tranquillement de musique et gloussent comme deux garnements qui préparent un mauvais tour.

Quand la bâtarde s’assoupit contre l’épaule du grand loup et que celui-là se met à sourire comme un benêt bien épais, Salinéo lâche : « Biugi, frakaer gayor… Nede Jika. (Regarde, un loup féroce… Un vrai prédateur. »

Je rigole franchement à sa moquerie. « Epanika hte. (Il a l’air intelligent !) » j’ironise.

Il acquiesce en riant.

Mais les regarder se pelotonner, comme ça, parfois ça me donne envie à moi aussi. Ça grimpe sauvage entre mes reins. Je les menstruations qui viennent de se terminer, c’est souvent là le pire. Je me sens profondément seule, et à quoi bon…

Dans deux jours, ça me sera passée. Mais Salinéo avec ses boutades à deux fens, il mériterait presque que je lui saute dessus. Trop gentil, assez brave, le boucher. J’aime partager du temps avec lui.

Et puis, c’est le plus respectueux car ses yeux ne glissent jamais sur mes seins quand je lui parle. Les autres, même le timide Kass, tous du même lot. Ça lorgne dès que j’ai le dos tourné. Sauf le bâtard qui est trop occupé à baver sur sa femelle.

« Et ça donne quoi dans le Régional ? grommelle Loïc.

- Rien de bien méchant qui te regarde. » élude Salinéo.

Le Loïc, il n’aime pas quand on se moque en norke. Comme si on allait comploter contre un Héraut alors même qu’il a une télépathe de son bord.

En plus… depuis Salinéo nous a rejoint, j’hésite toujours plus à leur fausser compagnie. J’ai bien failli le faire à Coméolex quand le Dixième m’a donné une bourse pour faire les achats qui me plaisait. J’avais de quoi partir et me débrouiller seule.

Seule, encore ? C’est dur, d’être seule.

Et puis franchement… si Batiste était sincère la dernière fois, si la naïveté de Théo est réelle, si l’amitié qu’Oran et Sébastian m’offrent est honnête, si… Si tout ça c’est bien vrai, si ce n’est pas une affaire de charisme manipulateur qui me biaise l’âme…

Je pensais que les ruines de Nanama me ramèneraient à la raison, mais même là-bas, les loups ont été les premiers à aider les rescapés et à pleurer en silence le soir de retour au campement.

À me demander si j’étais moins touchée par le sort des miens qu’eux. Ça me brasse, franchement, ça me brasse. Ça me brasse de me dire que le lupin c’est aussi naturel que l’animal.

Pessière de m’être trompée sur leur compte pendant huit ans.

C’est peut-être pour ça que j’étais aussi seule.

Merida

Théo et moi prenons le premier tour de garde. Nous nous perchons sur une corniche donnant une vue sur les alentours du campement. J’ai glissé quelques braises dans mes manches et j’entame finalement mes rations de viande, collé contre Théo qui me partage volontiers sa chaleur.

Je lui donne quelques exercices que j’ai lu pour rééduquer ses mains.

« C’est un mystère, ce que tu choisis de taire, fait-il soudain.

- Comment ça ?

- De Sisko, tu as trahi sa mère et même son père. C’était un secret qu’elle gardait dans son cœur austère. Mais n’as-tu rien dit, de moi, ma mère, une si fière révolutionnaire.

- Quel intérêt j’aurais eu à le faire ?

- Une humaine née sur l’île de Marbre, la dernière. Fille cadette de l’ambassadeur humain, de la politique lycane, une pierre angulaire, elle pourrait être…

- Oui, mais elle a choisi de se retirer pour t’élever. Je respecte ça. Et tu n’es pas à convaincre. Les parents de Sisko sont morts il y a bien longtemps et Sisko n’est pas encore emballée par la cause lycane.

- Mais pourtant, elle m’apprend le Norke !

- Je ne nie pas ses progrès mais…

- Elle a encore du chemin à faire…

- C’est ça.

- As-tu remarqué que notre boucher ne laisse plus notre cordonnier découper nos dîner ?

- Oui, et c’est bienheureux. »

Je ne peux pas m’empêcher de vérifier si Phaul dort vraiment.

Il dort, bien.

Nous entendre l’aurait vexé. Il est persuadé d’être bon charcutier mais il ne fait que gaspiller la viande.

En fait, du haut de ses trente-sept ans, Phaul est persuadé de beaucoup de choses derrière ses airs de sage calme. Il s’imagine souvent le grand doyen moralisateur du groupe et Loïc ne se gène pas pour le remettre à sa place.

« Oh mais qu’est-ce ? demande Théo en désignant la dague à ma ceinture.

- Oh ça. C’est Talion, je lui présente en dégainant. C’était l’arme de mon frère Stepan. Il l’a forgée lui-même.

- Toute noire désespoir…

- Elle est en obsidienne.

- Sais-tu, toi, t’en servir ?

- Pour couper de la viande seulement. Je ne sais pas me battre.

- Toi, sais-tu, le Dixième, lui, serait ravi de t’apprendre.

- Oui, je me doute… » je souffle en jouant avec le reflet de la lune dans la pierre noire. « C’est l’arme de ma vengeance.

- N’est-ce pas nécessaire ?

- Non. »

Il a l’air déçu.

Ma haine pour Leroy est insatiable.

Oran

Glisse ma truffe dans sa fourrure.

Il s’étire et ouvre les yeux. C’est bon...

C’est bon.

Je pose ma tête sur son cou. Il faut rentrer à la meute.

Il soupire et grommelle : Non…

Il ferme les yeux. C’est bon. Je guette la lune qui diminue et les tourments humains qui me reviennent.

Calio qui lorgnait Sébas.

Je grogne. C’était avant, ce n’est pas maintenant.

Il se redresse, alerte, quelques moutons de neige pris dans son beau pelage.

Quoi ?

Calio te lorgne.

Il hume l’air, jette des regards furtifs aux alentours. Où ?

Avant que la lune se lève.

Il se tourne vers moi, me regarde avec ses rétines qui oscillent bleu et noir. C’est l’humain, pas loin, lui aussi. Tu te grognes de ce qui est passé.

Parce que je sais qu’elle recommencera.

Ses oreilles obliquent sur les côtés. Lui non plus n’aime pas l’idée. Qu’elle essaie seulement.

Elle est blessée.

N’excuse rien, jappe-t-il. Nous aussi, on a perdu François. J’ai mal aussi. Les blessures n’excusent pas les mauvais comportements.

Elle est seule.

Elle n’est pas seule.

Je penche la tête. Pas seule ?

Elle décide que ce qu’elle a ne lui suffit pas. Ton amitié. Mon amitié. Notre amitié. Elle en veut plus. Elle est brune. Les bruns en veulent toujours plus…

C’est spéciste, je gronde.

Et vrai. Je suis. Brun.

D’un tiers.

Je suis. D’un tiers, quand même. Jamais satisfait…

Je voudrais glisser mes mains dans son pelage, me coller à lui, étreindre.

Mais nue dans la neige, j’aurais froid.

Garde le pelage.

Il me lèche la joue, l’oreille et je m’allonge contre lui. Il pose sa tête près de la mienne. Ses yeux tout proche des miens. Deux perles bleues qui virent vertes, et maintenant noires. Oh, elles s’allument d’orange soudain… Il glisse en lui, il réfléchit, il bascule et brasse une idée sous différents regards. J’aime, son esprit vaste, qui pense par différents angles. Moral simple, pense multiple, Sébas.

Elle n’aime pas la trappeuse.

Je penche la tête. Oui.

Elle est jalouse.

De la trappeuse ?

Tu trappes avec elle. Tu couches avec moi. Tu ne lui laisses rien.

La trappeuse est bonne. Elle a une patience qu’on n’a pas. Son instinct est différent. C’est complémentaire. C’est agréable.

Ses oreilles se dressent. Elle est bonne.

Elle est meilleure. Elle me respecte. Elle m’appelle Oran.

Oui. Le petit frère et moi aussi, elle nous nomme.

Pas Calio.

Non, pas Calio…

Sisko la traite toujours de chienne brune.

Il se réinstalle pour poser son museau sur mon encolure. Je roule sur le dos pour lui lécher la joue.

Le boucher l’adoucit, je souffle.

Difficile d’ignorer le clocher de Vergorance quand il tonne à tes oreilles.

Et ça me fait mal.

Je me retourne et m’éloigne de son étreinte. Gaspard nous disait ça, souvent. Gaspard n’est pas là.

Mon frère me manque.

Moi aussi, il me manque. C’est ma faute.

Je grogne férocement vers lui. Je suis debout, en colère. L’Alpha est coupable. Grantauri l’écrasera sur son enclume ! Pas toi.

Il a ce regard orangé, lucide, puis bleu, calme. Il se lève lentement, plus grand que moi. C’est moi que l’Alpha veut. C’est pour ça qu’il le tient. Tant que je ne rentre pas…

Je claque des mâchoires. Le Dixième s’en chargera, il a dit.

Cette idée ne l’a jamais convaincu.

Mais je sais Loïc capable de miracle, à regarder les mains de Théo.

Mais je sais Loïc capable de catastrophe, à me souvenir des ruines de Nanama.

Il s’en va de quelques pas, ses yeux verts, qui guettent la lune. Il s’arrête et puis hurle Gaspard. Il l’appelle. Il lui manque. Et rien ne répond. Il n’est pas là.

J’inspire l’air frais. La brise qui me caresse à l’intérieur. Et j’appelle, moi aussi : Gaspard ! Où es-tu ? À travers la lune ! Réponds-moi ! Je ne t’entends pas… Je ne t’entends pas…

Je me redresse sur la planche qui me sert de couchette.

Je ne t’entends pas…

J’étouffe entre ses quatre murs sableux. J’ai besoin de la voir, mais il n’y a pas de fenêtre. Je repousse ma couverture.

J’ignore Daniel qui m’interpelle. Dans le couloir, les lignes de chuvre et cette urgence de hurler ! Je ne retiens pas mes crocs, puis les autres s’écartent sur mon passage.

Laissez-moi passer ! Laissez-moi passer ! Ma colère peut vous coûter ! La vie, mon manque, ça finira par me la prendre…

Mais hurle !

Pas là… Pas là…

Je t’entends.

« Je t’entends ! » je hurle dans le souterrain.

Je dois la voir. Juste là. Je la tiens. Son sourire et sa douceur. Elle est presque là.

J’émerge à la surface. La nuit qui s’entame, ici.

La lune se couche, là-bas.

La lune qui diminue.

Le frisson qui irradie dans mes veines. Ma veste que j’arrache parce que j’étouffe dans mon manque ! Laisse les crocs ! Laisse la peine.

Hurle tout ce que tu supportes. Hurle nous.

Oran ! Je suis tout seul !

Et pleure.

Je me love contre Sébas en couinant. Par la Résonnance, j’entends la profondeur de la souffrance de Gaspard. Ce lien du sang, que chaque lycan, plus ou moins, ressent.

Tu l’entends ?

J’acquiesce.

Son état ? Il s’inquiète.

Il est seul. Il est tellement… seul.

Comme la brise qui passe, Gaspard s’essouffle et s’efface. Le retenir, je voudrais… et je n’y peux rien. Une connexion furtive et intense… Pas de l’empathie. C’est vrai.

On rentre, je décide.

C’est Salinéo et Sisko qui veillent au camp. Sébas et moi troquons nos pelages pour nos manteaux et nous partons les rejoindre près du feu.

« De quoi vous parlez ? je m’intéresse.

- Des pessières de Franchisseurs. » marmonne Sisko.

Salinéo grimace un sourire. Ce n’est jamais des histoires drôles à entendre…

« Pis alors ? Après Dénla ? Ils t’ont fait quoi ? Relance-t-elle.

- On est descendus à Puisépia. J’ai été vendu comme goûteur dans une de leur riche cuisine… J’y suis resté moins d’une saison puis je me suis échappé dans un baril de kerkov.

- Plein ? questionne-t-elle.

- Lah, je l’ai vidé, sinon je me serai noyé !

- Esh…

- Mais je savais que mon poids n’était pas suffisant, donc j’ai rajouté des sacs de patates pour que le poids soit identique aux autres barils de kerkov. J’y suis resté trois jours, le temps de quitter Puisépia.

- Trois jours ? Avec la chaleur du Rok ?

- J’ai failli y rester, admet-il. Il avait mis d’autres barils sur le mien, je ne pouvais pas sortir… J’ai fini par leur supplier de me laisser sortir, je me disais que ça ne pouvait pas être pire que les Franchisseurs.

- C’était pire ? devine Sébas.

- Non, sourit-il. C’était un honnête marchand de Gonvental. Il a pris soin de moi et à Gonvental il m’a présenté à sa sœur qui était bouchère. Ils m’ont appris le métier. Et il y a quelques années, j’ai sympathisé avec Sven. »

Il nous regarde et on sourit tous les trois au souvenir de cette femme si pêchue. Une grande voyageuse plus libre que n’importe qui, qui malgré son jeune âge, a déjà traversé trois fois le Grand Continent de part et d’autres. Une femme prégatée et pleine de chaleur et qui ne manque pas une opportunité pour se faire de nouveaux amis.

« Elle aussi est une Nordique affranchie.

- Ah bon ? je m’étonne. Sven est Nordique ?

- Oui. Bon, elle l’a été, en tous cas. Elle parle le Norke.

- Elle parle aussi l’Estrie, le Sourien et l’Occie, rapporte Sébas. Pour autant, elle n’en a pas la nationalité.

- Non, parce qu’elle est Nordique à l’origine. Vous lui demanderez, vous verrez, , insiste Salinéo puis il se tourne vers Sisko. Elle m’a mise en contact avec Loïc et j’ai été recruté et emmené à Haute-Chance.

- Qu’est-ce que j’aimerais m’y rendre… je soupire en imaginant ce village caché dans une vallée secrète, quelque part…

- C’est une cité… neuve. Tellement de choses sont à construire.

- C’est en Sour ? » demande Sébas.

Salinéo sourit mais ne répond rien. Il ne révélera rien, loyal à Loïc.

« Il ne faut pas que ça se sache.

- Y a qu’à voir comment a fini Vergorance pour comprendre qu’il faut pas que ça se sache. » lâche Sisko en balayant l’air d’un revers de main.

Sébas se recroqueville. Je sais que le Fléau de Vergorance le touche particulièrement.

« C’était différent, j’interviens. L’Apocalypse croyait que sa fille était là-bas. Là, il n’a pas de raison de croire qu’elle s’y trouve. »

Sisko plisse du nez. « Quoi ? Guillaume a une fille à Vergorance ?

- C’est une rumeur lycane, explicite Salinéo.

- Ce n’est pas une rumeur, c’est vrai, confirme Sébas. »

Salinéo se réinstalle dans son assise mais ne rajoute rien. Je reprends pour Sisko : « L’Apocalypse a eu une fille, Gaëlle, avec l’Alpha de Marbre Isaure. Une lycane des cinq pelages.

- Je croyais qu’il les avais tuées, il y a de ça… quinze ans ? Je crois même que j’étais pas née.

- Dix-sept ans, je corrige. Elle était enceinte de leur deuxième enfant, et l’Apocalypse l’a éventré et a démembré le fœtus. Gaëlle, elle, a réussi à s’enfuir.

Salinéo hausse les sourcils, sceptique. « Une enfant de trois ans qui échappe à ce qu’une Alpha de Marbre n’a pas pu fuir ? Vraiment, Oran ?

- Grantauri l’a prise dans son vent pour la protéger, déclare Sébas. Il l’a portée en sécurité à Vergorance auprès des derniers lycans de Marbre survivants. Mais l’Apocalypse a fini par le découvrir et c’est pour la retrouver qu’il a détruit Vergorance. »

Salinéo secoue la tête. « Guillaume est fou. On ne sait même pas pourquoi il a subitement tuer Isaure. Son attaque sur Vergorance était tout autant imprévisible. C’est pour ça que sa Triple Union est un danger : ils sont fous. »

Piquée à vif, je m’apprête à répliquer quand Sisko coupe court : « Fou, pas fou, Grantauri, Marcy ou les esprits forgerons, bon, admettons que cette Gaëlle ait survécu. Comment Guillaume aurait découvert que sa miraculée de fille était à Vergorance… combien… Sept ? Huit ans plus tard ?

- La Résonance. » Sébas et moi répondons en cœur.

Sisko plisse du nez. « La Résonance ?

- C’est un lien empathique qui uni les lycans qui partagent des liens familiaux forts. Certains y sont plus ou moins sensibles, par exemple, j’entends ma grande sœur en permanence dans un coin de moi-même, détaille Sébas. Mais elle, elle ne m’entend pas – ou très peu, en tout cas.

- J’entends souvent mon frère, Gaspard, et lui m’entend pareil. Calio, elle, n’entend personne.

- Vous êtes des êtres surprenant… souffle-t-elle. Vous pouvez communiqué de cette manière ? Vous vous envoyez des messages ?

- Non, c’est assez diffus. C’est un lien empathique, une connexion liée aux émotions fortes. Mais certains ont des visions très claires. ET… » je me tourne vers Salinéo. « Les lycans ne deviennent pas fous sans raison. La Triple Union a une logique, l’Apocalypse aussi. Gaëlle est cette logique.

- Qu’un père détruise une ville pour tuer sa fille de onze ans, ça me paraît inconcevable. »

Le silence accueille la déclaration de Salinéo. J’ai envie de le claquer. Mais ce n’est pas à moi de m’exprimer ici. Sébas fixe le feu et Sisko a haussé très haut les sourcils.

Il est clairement mal à l’aise, et cherche du soutien auprès de Sisko : « Tu ne penses pas ?

- Je dirais que ma mère m’a abandonnée en plein barsk quand j’avais sept ans. Comme je m’en suis sortie, elle a levé son couteau de boucherie pour me saigner. » annonce-t-elle platement.

Folie brûlée. Quelle horreur !

« Bon, elle ne l’a pas fait, désamorce-t-elle comme si ce n’était pas si grave. Mais l’intention y était. Alors, qu’un père veuille tuer son enfant, quitte à raser une ville, bah… je ne suis pas si étonnée.

- Mon père m’a jeté une bouteille de kerkov à la tête quand j’avais onze ans. Je me suis réveillé trois jours plus tard au milieu de la Vaste Verte : on m’emmenait sur les fronts de Wesniat. La bouteille de kerkov ne m’avait pas tué, il espérait que les fronts le fasse. » avoue Sébas.

Et ce même jour, Sébas apprenait le Fléau de Vergorance. Pour lui, c’était l’un des pires jours de sa vie.

Salinéo est exorbité. Il me fixe comme s’il s’attendait à ce que moi aussi je lui raconte comment mes parents étaient maltraitants. Mais je n’ai rien à reprocher à mes parents si ce n’est que la Meute Noire nous les a arrachés trop tôt. Je me contente de pincer un sourire.

« Je suis désolé. » bredouille-t-il.

C’est bien la moindre des choses, Salinéo.

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