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Chapitre 12 — Les choses brisées

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Par MrOriendo , Gae

Irotia, appartement de Franz Anabellis. 13 septembre 3224.

Le silence de l’appartement n’était troublé que par le tapotement de la pluie contre les vitres à l’extérieur. À travers la verrière géante du duplex, le ciel d’Irotia s’étendait à perte de vue, noyé sous un déluge aux allures de crépuscule. Les nuages noirs et gorgés d’eau avaient plongé la ville dans une pénombre inhabituelle pour ce début d’après-midi, forçant les éclairages urbains à s’allumer prématurément. La silhouette argentée de la Palatine, qui resplendissait d’ordinaire sous le soleil, n’était plus qu’un ruban d’encre lugubre fendant les grands parcs de la cité. Au-delà de la couronne arborée des Hauts-Jardins, battue par les bourrasques, les lumières de la mégalopole palpitaient faiblement. Plus haut, là où l’horizon étreignait l’orage, les stations orbitales de Revitalis et la silhouette gigantesque du Gardien se devinaient à travers la purée de pois.

– Aïe !

Oni s’arracha à la contemplation de ce paysage mélancolique. Le coton imbibé de désinfectant que Phylie venait d’appliquer sur sa cuisse brûlait comme de l’acide.

– Désolée, s’excusa la Baltringue sans lever les yeux.

Elle se tut une fraction de seconde, puis ajouta d’un air espiègle :

– J’ignorais que la célèbre Mort Rouge d’Irotia était aussi sensible.

– Ça n’a rien à voir, protesta Oni. C’est la faute de ton chef, il m’a recousue comme un boucher.

Phylie lui répondit d’un étrange sourire et continua de nettoyer la plaie. Oni l’observa. Elle appréciait la dextérité de la jeune femme, ainsi que la douceur de ses gestes pour ne pas lui faire mal. Pourtant, une douleur sourde pulsait en continu au niveau de l’entaille. Les sutures de Feris étaient asymétriques et grossières, le fil trop serré cisaillait la chair. Par endroits, elle commençait déjà à se boursoufler. Oni sentait une chaleur anormale irradier de la zone. Son corps rejetait le rafistolage. Sans l’intervention de la Baltringue, l’infection aurait pu se répandre au reste de sa jambe.

– Tu garderas une cicatrice, la prévint-elle en humidifiant un autre coton. Feris n’aurait pas dû utiliser ce gros fil de chanvre. On dirait qu’il t’a confondue avec un vieux sac en toile de jute.

– On pourrait l’atténuer avec un baume réparateur ?

– Possible, mais ne t’attends pas à ce qu’elle disparaisse. Certaines crèmes font des merveilles, mais pour rattraper ça, il faudrait un putain de miracle.

La fille de Maz grimaça. Son regard se posa sur le dragon qui ornait l’avant-bras de la mercenaire. La créature écarlate sinuait avec grâce le long de l’épaisse cicatrice qui barrait son épiderme, du coude jusqu’au poignet. Dans la grisaille orageuse de l’appartement, l’encre rouge captait l’éclat tamisé des abat-jours pour resplendir à la lumière, rappelant à Oni la technique du clair-obscur qu’elle employait lorsqu’elle peignait. Sous cet éclairage, la bête semblait plus vivante que jamais. Pourtant, un détail fit froncer les sourcils de la justicière. Lors de sa première rencontre avec Phylie, en début de matinée, Oni aurait juré que la gueule du reptile crachait ses flammes vers le dos de sa main. Or, la tête écailleuse de l’animal lui paraissait à présent inclinée sur le côté, comme si le dragon avait rampé de quelques millimètres pour ajuster sa position. Une illusion d’optique, sans doute. La fatigue et les calmants lui jouaient des tours.

– J’adorerais avoir le même, déclara-t-elle en désignant le bras de sa garde-du-corps. Pour dissimuler le massacre.

Les doigts agiles de Phylie s’immobilisèrent sur sa cuisse et elle releva la tête. L’ombre d’un sourire, à la fois prédateur et effronté, étira ses lèvres.

– Wow... Un tatouage en commun ? souffla-t-elle. Eh bien, tu ne t’embarrasses pas des politesses. J’ignorais qu’on avait déjà atteint ce stade, toi et moi. L’engagement à vie, rien que ça ! Tu es sûre de vouloir sauter les préliminaires ?

Oni sentit une chaleur subite lui monter aux joues, bien plus vive que celle de son infection. Désarmée, elle chercha ses mots pour rebondir, sous le regard pétillant de la mercenaire. Son cœur se mit à battre la chamade face à ses yeux noirs en amande. Incapable de soutenir ce duel, la Mort Rouge se détourna vers la baie vitrée, feignant un intérêt soudain pour le déluge qui s’abattait sur la ville.

– Je parlais juste de masquer ma cicatrice, marmonna-t-elle, la gorge nouée.

Le rire cristallin de Phylie résonna dans la pièce, un son chaud et rassurant qui fit frissonner la fille de Maz. Par l’Empereur, cette femme la rendait folle ! Elle devait à tout prix reprendre le contrôle avant de perdre pied.

– Ce commando qui m’a attaquée... dit-elle pour changer de sujet. Feris pense qu’ils appartenaient à la Murcia. Il semblait bien les connaître. Vous les affrontez depuis longtemps ?

Le sourire de la Baltringue s’effaça aussitôt. La tension délicieuse qui flottait entre elles s’évapora dès que le nom fut prononcé. Les mains de Phylie se figèrent sur sa cuisse. L’infime crispation de ses doigts révéla à Oni qu’elle avait visé juste. Elle acheva de fixer le bandage avec une lenteur calculée, comme pour reprendre contenance.

– Assez pour savoir que la pègre d’Irotia, c’est du menu fretin à côté de ces monstres. La Murcia n’est pas une mafia ordinaire. Ils vendent de la drogue et des armes au marché noir, mais ils font aussi du trafic d’être humains, ils utilisent des enfants soldats. Ils règnent par la terreur, Oni. Ils n’hésitent pas à massacrer des civils, et chacune de leurs opérations est soigneusement planifiée à l’avance.

La Mort Rouge acquiesça. Cette description renforçait ses certitudes. L’emploi d’une copycat pour insuffler la peur, le piège tendu au Troquet des Parieurs... Le profil collait. Elle avait enfin identifié son véritable ennemi.

– On dirait que tu as une dent contre eux, remarqua-t-elle avec douceur. Une rancune très personnelle. Ils s’en sont pris à ta famille ?

Phylie s’assombrit comme si les nuages gorgés de pluie venaient d’envahir le salon. Elle haussa les épaules en tapotant le bandage avec ses ongles.

– On a tous une bonne raison de vouloir se débarrasser d’eux, éluda-t-elle.

Oni sentit la brèche, mais décida de l’exploiter avec douceur. Elle accrocha le regard d’encre de Phylie, lui renvoyant sa propre vulnérabilité en miroir. Un redoutable silence s’étira dans l’appartement. Puis, comme prévu, son armure se fissura et elle en vint aux confidences.

– Tu te rappelles du géant qui t’a sauvée de la fusillade hier soir ? commença-t-elle d’une voix nouée. Il s’appelle Arund Terk. Il faisait partie des premiers à  rejoindre les Baltringues. Avec nous, c’est un grand gaillard tout timide, qui s’excuserait presque de prendre trop de place. Mais avant ça, la Murcia en avait fait son chien de garde. Son bourreau.

Oni sentit un frisson glacé remonter le long de sa colonne vertébrale, lui faisant presque oublier la brûlure de sa blessure. Elle garda le silence, n’osant pas briser la fragilité de l’instant.

– Arund vivait dans les bas-fonds de Lugori, raconta la Baltringue, les yeux fixés sur le vide. Lui et sa petite sœur Sylea se sont retrouvés orphelins très jeunes. Pour survivre, il n’avait pas le choix. Il cassait des bras, il tabassait ceux qui gênaient le cartel. Chaque soir, il rentrait avec du sang sur ses immenses mains, rongé par le dégoût de lui-même.

Le souffle d’Oni se coinça dans sa gorge. L’image de ce colosse forcé à commettre des atrocités par amour fraternel résonnait trop douloureusement en elle. Elle pensa soudain à Selena, qui avait quitté Irotia après le suicide de leur mère. Jusqu’où serait-elle prête à aller, elle qui portait le manteau de la Mort Rouge, pour protéger sa sœur ?

Phylie laissa échapper un soupir tremblant. Une larme solitaire, brillante dans la pénombre, roula sur sa joue sans qu’elle cherche à l’essuyer.

– Du haut de ses huit ans, reprit-elle, Sylea était un diamant d’innocence. Mais la Murcia a vite compris qu’il n’existait pas de muselière plus efficace pour dompter son frère. Alors, le jour où Arund a refusé de leur obéir, ils l’ont prise. Ils se sont servi d’elle comme rat de laboratoire pour tester leur nouvelle brumande de synthèse. Des années d’expérimentation, à petites doses. Pour le briser, le rendre docile.

Le silence retomba dans l’appartement, lourd, presque suffocant. On n’entendait plus que le martèlement incessant de la pluie contre la vitre en plexiglas. La gorge nouée, incapable de prononcer un mot, Oni posa doucement ses doigts sur ceux de Phylie. La jeune femme sursauta à ce contact, mais ne se retira pas. Son regard perdu dans le vide semblait fixer un horizon que la Mort Rouge ne pouvait atteindre.

– Arund a vu Sylea se flétrir de l’intérieur, continua Phylie d’une voix brisée. Pendant six longues années, il a enduré ce cauchemar. Il devait sans cesse ramener plus d’argent au cartel, pour payer les traitements qui maintenaient sa sœur en vie contre les drogues que la Murcia lui injectait. Bien sûr, leur padrón lui mentait. Arund était persuadé qu’elle souffrait d’une maladie rare et incurable. Le jour où il a découvert la vérité, il est entré dans une colère noire.

La mercenaire ferma les yeux une seconde pour reprendre son souffle. Ses doigts se refermèrent sur ceux d’Oni et elle chercha l’appui de son regard.

– À cette époque, Feris s’était déjà construit une solide réputation de fléau des gangs, poursuivit-elle. Nous venions juste de démanteler le cartel Estrella, un pivot du trafic d’armes dans la ville universitaire de Stène. Arund nous a contactés et nous a suppliés de l’aider à libérer sa sœur. Cette mission fut notre premier affrontement avec la Murcia. Nous en portons tous encore la cicatrice.

Elle glissa une main sur son bras, à l’endroit où le dragon masquait la longue entaille qui courait de son coude jusqu’à son poignet. Mais Oni comprit aussitôt qu’elle ne faisait pas seulement référence à des blessures physiques.

– Sylea... murmura-t-elle d’une voix horrifiée.

– La Murcia l’a abattue sous ses yeux. Pour lui donner une leçon. Je me tenais à ses côtés quand il s’est effondré. Quelque chose s’est brisé chez Arund ce jour-là. De ma vie, je n’avais jamais vu un tel charnier. Il a massacré une trentaine de mafieux avant qu’on ne parvienne à le maîtriser. Il a aussi tué deux de nos amis. Voilà pourquoi il ne parle presque plus, Oni. Il a tellement peur de cette violence qui sommeille en lui.

Elle se tut un instant et conclut d’une voix étouffée par l’émotion.

– Feris a l’habitude de ramasser les choses brisées. Terk, moi... et peut-être toi. Il sait reconnaître ceux qui ont besoin d’une nouvelle raison de vivre. Il nous a offert une famille.

Oni serra doucement les doigts glacés de Phylie. La chaleur de sa paume contrastait avec le froid qui semblait avoir envahi la pièce.

– Je sais ce que c’est... confia la justicière d’une voix si fragile qu’elle semblait prête à se briser. De voir la lumière s’éteindre chez quelqu’un qu’on aime. Lentement. Jour après jour.

Phylie ne retira pas sa main. Au contraire, son pouce vint effleurer le dos de celle d’Oni, l’invitant silencieusement à partager ce poids qui lui écrasait la poitrine.

– Mon père... C’est un héros pour beaucoup, reprit Oni en fixant les gouttes de pluie qui striaient la grande baie vitrée. L’invincible général Maz. Le survivant d’Edidris. Mais la vérité, c’est que cette guerre l’a tué. Il respirait encore à son retour, mais il n’était plus le même.

Elle déglutit avec difficulté. Les mots s’échappaient tout seuls de sa bouche, il était trop tard pour refermer sa carapace.

– Tu connais sans doute le récit de la bataille. Pour échapper au massacre, Feris et mon père ont abandonné la moitié de l’armée sur cette foutue planète. La culpabilité le dévore depuis douze ans. En rentrant, il ne supportait plus d’être en vie alors que ses hommes étaient morts. Il s’est noyé dans l’alcool. Il... il vivait avec des fantômes, Phylie.

Oni baissa les yeux vers leurs mains jointes. Ses épaules s’affaissèrent.

– Ma mère, Valériane, a essayé de le sauver. Mais elle souffrait de ne plus reconnaître l’homme qu’elle aimait. Le chagrin l’a rendue malade. Et pendant que mon père sombrait dans ses bouteilles, à quelques pas de là, trop ivre pour s’en apercevoir... Elle mourait à petit feu, elle aussi.

La fille de Maz hésita. Cette confession lui coûtait bien plus qu’elle ne voulait l’admettre. Dehors, le tonnerre gronda et un éclair déchira le ciel, lui offrant l’instant de répit dont elle avait besoin.

– J’étouffais dans cette maison, avoua-t-elle dans un souffle tremblant. J’ai passé des semaines à lui tenir la main, assise près de son lit. J’ai vu son sourire se faner et sa lumière s’éteindre. À la fin, ses yeux vitreux ne me reconnaissaient même plus.

Une larme amère, lourde de tous les regrets du monde, roula sur la joue de la jeune femme. Lentement, Phylie se rapprocha et l’essuya du bout des doigts.

– C’est pour ça que j’ai fui, conclut Oni d’une voix étranglée. La rancoeur, la colère... c’était trop lourd à porter. Je me suis forgé un masque de tueuse pour échapper à cette impuissance. J’avais besoin de me sentir vivante, de canaliser cette rage qui me dévorait de l’intérieur.

Le geste de Phylie se mua en une caresse hésitante. Oni lui abandonna sa joue, savourant la délicatesse du contact avec le creux de sa main. Leurs souffrances se faisaient écho dans l’intimité de la pièce, tissant entre elles un lien invisible et puissant. L’espace d’une seconde, le temps sembla se suspendre au clapotement de la pluie. Ses yeux se posèrent sur les lèvres de la Baltringue et son cœur s’accéléra. Phylie s’approcha.

Et soudain, le monde explosa.

Le son mat d’un tir de mortier déchira le silence, suivi instantanément d’un fracas apocalyptique. La grande baie vitrée vola en éclats, vomissant une tempête de polymère tranchant à travers le salon. Oni n’eut même pas le temps de crier. Son instinct de survie se déclencha et elle plongea sur Phylie, l’entraînant avec elle derrière le lourd canapé de cuir. Une seconde plus tard, un cylindre mécanique rebondit sur le faux parquet avec un cliquetis sinistre.

– Ferme les yeux ! hurla la Mort Rouge en plaquant ses mains sur ses oreilles.

L’éclair blanc, aveuglant, dévora la pièce. L’onde de choc de la grenade à concussion percuta Oni en pleine poitrine. Un larsen strident, aigu et douloureux, envahit son crâne. Tous les autres sons furent noyés sous ce bruit insoutenable. Oni s’étrangla, la gorge irritée par l’odeur âcre de la fumée et de l’ozone. Elle força ses paupières à s’ouvrir. À travers les larmes de l’éblouissement, des ombres bougeaient déjà. Les trois Baltringues qui montaient la garde dans le couloir n’eurent aucune chance. Leurs cris d’agonie furent engloutis par ses acouphènes, mais elle reconnut le rythme saccadé des rafales. Les cloisons de l’appartement tremblèrent sous les impacts des balles.

– Debout ! Vite !

Oni agrippa le col de Phylie, encore désorientée, et la tira sans ménagement vers l’escalier de la mezzanine. Ignorant la douleur fulgurante qui mordait sa cuisse fraîchement recousue, elle hissa la jeune femme une marche après l’autre, le cœur martelant ses côtes à la vitesse d’une mitrailleuse. Elles s’effondrèrent sur le sol de l’étage au moment précis où la porte d’entrée de l’appartement cédait sous les coups de boutoir des assaillants. Les muscles tétanisés par l’effort, Oni rampa jusqu’à la rambarde et risqua un regard entre les barreaux.

En bas, dans le salon dévasté, les faisceaux de lampes tactiques perçaient la fumée de la grenade. Un, cinq, dix... Quinze hommes au moins, lourdement armés, venaient de transformer leur sanctuaire en abattoir. La puanteur du plastique brûlé grimpa jusqu’à ses narines, chassant l’odeur de la pluie qui s’engouffrait par la vitre brisée. Le cerveau paniqué de la Mort Rouge tournait à plein régime. Elles étaient seules, coincées à l’étage avec sa jambe inutile. Derrière elle, le couloir menait à une chambre spartiate. Un lit de camp, une armoire métallique, un bureau nu et une chaise. Le vent hurlait à travers un vasistas qui donnait sur le toit, rabattant des trombes d’eau glacée sur le lino. Mais à cinquante étages au-dessus du macadam, sauter n’était pas une option.

Elles étaient prises au piège.

Du coin de l’oeil, Oni avisa son équipement abandonné sur un meuble à l’entrée de la chambre. À cause de sa blessure, elle n’aurait jamais le temps de l’atteindre. Phylie était encore figée, les yeux écarquillés et le souffle court. Oni la secoua violemment par les épaules. Quand les yeux sombres de la Baltringue accrochèrent les siens, elle pointa du doigt l’encadrement de la porte, puis mima la forme d’un fusil et montra le lobe de son oreille. Phylie hocha la tête et courut vers la pièce voisine avec la souplesse d’un prédateur. Oni se traîna le long de la rambarde pour trouver un meilleur angle de tir. L’escalier tournait en formant un coude à mi-hauteur, qu’elle dominait depuis sa position. Ce goulot d’étranglement, au niveau du palier intermédiaire, serait leur ligne de défense.

Un raclement métallique à sa gauche la fit sursauter. Phylie venait de faire glisser son lourd pistolet à plasma sur le plancher. Il était temps. Leurs ennemis avaient presque terminé de fouiller les pièces du rez-de-chaussée. Oni stoppa l’arme du bout des doigts. Le contact familier de la crosse et le doux bourdonnement de sa cellule énergétique lui rendirent un peu de lucidité. Elle réceptionna également un boîtier gris envoyé par la mercenaire et se hâta d’enfiler ses oreillettes pour chasser ses acouphènes. Lorsqu’elle pressa le bouton pour les activer, l’avalanche sonore qui la percuta lui donna envie de vomir. Le crissement du verre sous les semelles des bottes du commando créait un écho distordu et asynchrone aux larsens qui lui vrillaient les tympans. Le fracas de la pluie sur le vasistas de la chambre résonnait comme un bombardement, et ses propres battements de cœur tambourinaient à ses oreilles comme de véritables coups de canon.

Le grincement d’une marche déclencha une déflagration dans son crâne. Un premier homme franchissait le coude de l’escalier, pénétrant dans la zone de tir qu’elle avait définie. L’angoisse foudroya Oni. Le souffle rauque du tueur, le cliquetis de son équipement... L’amplification sonore, poussée à son maximum, transformait le moindre bruit en une lame chauffée à blanc. Paniquée, elle fit signe à Phylie d’attendre. La mercenaire avait épaulé un fusil d’assaut à travers les barreaux de la rambarde, le doigt sur la détente.

Si elle tire, mes tympans vont exploser.

Les mains tremblantes, Oni posa son arme pour baisser le volume de son oreillette. Phylie lui jeta un regard alarmé. Tout en réglant son appareil, la Mort Rouge leva sa main libre, les doigts écartés.

Trois.

Un deuxième mafieux apparut sur le palier, son canon balayant la pénombre. Il s’engagea lui aussi dans la zone fatidique.

Deux.

Le son dans ses oreilles chuta brutalement, plongeant la pièce dans un silence cotonneux, lourd et oppressant. Trois autres fantassins venaient d’atteindre l’étage intermédiaire.

Un.

Elle ferma le poing, ramassa son pistolet et pressa la détente.

Un faisceau de lumière jaillit du canon. Le seize-coups d’Oni ne fit presque aucun bruit, si ce n’est un crépitement aigu dans l’air. La décharge de plasma brûlante frappa le premier homme à la base du cou. Il s’effondra en arrière, percutant l’un de ses collègues. Le flash thermique et la violence de l'impact provoquèrent un mouvement de recul instinctif des autres mafieux. Ils pivotèrent de concert vers Oni pour riposter, exposant leur flanc gauche au tir croisé de la Baltringue.

Exactement comme prévu.

Phylie ouvrit le feu. Le contraste fut d’une brutalité inouïe. Le staccato assourdissant de la mercenaire déchira le silence. À distance réduite, les balles perforantes de son fusil d’assaut découpèrent le kevlar, fauchant les tueurs dans une cascade de douilles. Leurs corps s’écrasèrent sur le palier dans un enchevêtrement de bras et de jambes. Au même moment, l’homme bousculé par la première victime d’Oni se redressa. La Mort Rouge ajusta son tir et transperça la visière de son casque. En moins de quinze secondes, l’avant-garde de la Murcia venait d’être pulvérisée, repoussant les survivants dans le salon.

Le silence retomba. La puanteur écoeurante de la chair brûlée se mêlait désormais à une forte odeur de poudre. En bas, les lampes tactiques s'étaient éteintes ou immobilisées derrière les murs. Les dix hommes restants avaient compris la leçon. Leur prochain assaut serait plus efficace et mieux organisé. Phylie profita de l’accalmie pour récupérer un nouveau chargeur dans la chambre. Elle glissa à Oni ses deux couteaux ainsi que la sacoche qui contenait ses équipements. La sueur perlait sur le front de la fille de Maz. Plaquée contre le mur de la mezzanine, elle comptait les secondes avec angoisse, l’oreille tendue vers le rez-de-chaussée. Son cœur martelait ses côtes, le sang pulsait douloureusement dans sa jambe blessée.

Qu’est-ce qu’ils attendent, putain ?

Un bourdonnement électrique, grave et menaçant, fit soudain vibrer l’air. Un halo verdâtre illumina le bas des marches. Oni risqua un coup d’oeil au-dessus de la rambarde. Un colosse au crâne rasé amorçait la montée, tenant à deux mains une imposante console métallique. De ce générateur jaillissait une barrière crépitante. Le champ de force, légèrement incurvé et translucide, occupait toute la largeur de l’escalier. Il distordait l'air autour de lui sous l'effet d'une chaleur phénoménale, offrant une protection absolue aux deux tueurs qui le suivaient, mitrailleuse au poing.

Oni jura à voix basse.

D’un geste silencieux, elle indiqua à Phylie de se mettre à couvert. Elle attrapa un leurre dans sa besace, colla le disque en métal sur la rambarde et l’actionna. Aussitôt, le gorille désactiva son bouclier pour permettre à ses comparses d’arroser la mezzanine. Oni s’aplatit au sol et laissa les deux truands gaspiller leurs munitions sur le double holographique de la Mort Rouge. Une grêle d’impacts s’écrasa sur le plafond, projetant de la poussière et des débris. Dès que l’avalanche mortelle cessa, Phylie riposta. Oni espérait que le colosse n’aurait pas le temps de redéployer son bouclier. Hélas, les tirs de la Baltringue percutèrent le champ de force dans une gerbe d’étincelles et ses balles furent désintégrées. Le mastodonte ne broncha même pas et reprit son ascension en faisant trembler les marches. Derrière lui, ses acolytes rechargeaient déjà. Dans une poignée de secondes, ils atteindraient le dernier étage et Phylie serait transformée en passoire.

Grognant sous la douleur de sa plaie, Oni se traîna le long de la rambarde pour se rapprocher le plus possible. Arrivée pile au-dessus d’eux, elle retint son souffle. Si l’un des tireurs la voyait maintenant, elle était morte. Le cœur battant, Oni leva son arme à plasma, verrouillant sa mire sur l’arrière du crâne du colosse. Elle pria pour que Phylie parvienne à abattre ses comparses dès qu’il serait mort. Son index effleura la détente. Puis se figea.

Merde.

Juste en-dessous de la nuque du géant, dépassant du gilet pare-balles, trônait la lourde batterie du bouclier. Si la décharge de plasma percutait ce noyau d’énergie instable, l’explosion thermobarique raserait la moitié de l’immeuble. Oni pesta en silence. Ignorant la douleur qui irradiait jusque dans son bassin, elle abandonna son seize-coups sur le lino et dégaina son couteau de combat. Elle n’avait plus qu’une solution pour sauver la Baltringue.

Elle escalada la rambarde.

Il n’y eut aucune grâce dans sa chute. Elle s’écrasa comme un sac de ciment sur le dos du mafieux. La chaleur du réacteur lui brûla la poitrine, mais elle parvint à s’agripper à son adversaire en lui enserrant la gorge avec son coude. Sa lame, poussée par la gravité et le poids de ses soixante kilos, s’enfonça jusqu’à la garde entre deux plaques de kevlar, évitant de justesse le générateur. Le colosse hurla. De sa grosse paluche, il attrapa les cheveux d’Oni et tira de toutes ses forces, lâchant le bouclier qui rebondit sur les marches dans un clang retentissant. La jeune femme serra les dents et le poignarda à trois reprises.

Les genoux du mastodonte cédèrent. Il s’effondra lourdement en avant, face la première, directement sur le champ de force. Un grésillement atroce se fit entendre. La chair de son visage se carbonisa, dégageant une fumée écoeurante. La puanteur de la viande grillée envahit la cage d’escalier. Emportée par le poids de sa victime, Oni roula sur le palier. La chaleur du bouclier lui lécha la joue. Le choc de sa cuisse blessée contre le bois lui arracha un cri de souffrance, et sa vision se voila brièvement de noir. Heureusement, Phylie faucha les deux mitrailleurs avant qu’ils n’aient pu réagir.

– Le bouclier ! hurla Oni, l’oeil rivé sur le boîtier coincé sous le cadavre fumant.

Phylie bondit. En un éclair, elle fut sur le palier. Oni trancha les sangles qui retenaient la batterie sur le dos du colosse. Le corps du géant était lourd comme un cheval mort. Ensemble, elles parvinrent à le déplacer suffisamment pour dégager la console métallique. En bas, le fracas des bottes du reste du commando martelait déjà les marches. Une rafale assourdissante pulvérisa le plâtre du mur, juste au-dessus de leurs têtes. Oni se recroquevilla et visa d’instinct. La lame de son couteau fendit l’air. Un mafieux hurla.

– On soulève ! s’écria la Mort Rouge.

Sous une pluie de projectiles qui leur sifflaient aux oreilles, les mains poisseuses de sang et de sueur, elles hissèrent le bouclier en position verticale. Les poignées étaient brûlantes, l’engin pesait au moins quarante kilos. Dans un hurlement d’effort, elles parvinrent à l’encastrer de justesse au niveau du coude de l’escalier. Le métal de la console racla le mur dans un crissement sinistre, mais le dispositif tint bon. Le champ de force épousa l’angle du couloir avec un flash, scellant l’accès à la mezzanine. De l’autre côté, les truands ouvrirent le feu. Par réflexe, Oni et Phylie se jetèrent au sol. Le déluge de balles fut assourdissant, mais elles s’écrasèrent contre la barrière d’énergie dans un flot d’étincelles. Le bouclier grésilla dangereusement, mais il résista.

– Ça ne tiendra pas éternellement ! cria Oni pour couvrir le bruit.

Phylie ajusta les réglages de la console pour basculer le champ de force en intensité maximale. La surface grésillante devint si dense qu’on ne distinguait plus rien à travers.

– Qu’est-ce que tu fous ? s’exclama la Mort Rouge. Tu vas épuiser nos réserves d’énergie !

La Baltringue se laissa tomber à genoux à côté du cadavre du colosse. Elle tourna vers Oni un regard d’une intensité folle.

– J’ai besoin de deux minutes. Ces lourdauds ne doivent pas me voir. Trouve un moyen de les prendre à revers. Je m’occupe de faire diversion ici.

– Diversion ? Ils vont pulvériser ce truc et te tailler en pièces !

– Fais-moi confiance, merde !

Phylie porta la main à sa poitrine et pressa un insigne métallique de la taille de son poing. Dans un chuintement aigu, sa combinaison se replia sur elle-même à une vitesse ahurissante, se rétractant à l'intérieur du badge. La mercenaire ne portait plus qu'un justaucorps noir. Elle s'en débarrassa d'un geste nerveux et fourra ses affaires dans une sacoche. Aussitôt, elle se jeta sur le cadavre du colosse et commença à défaire frénétiquement les boucles de son gilet.

– Un coup de main ? lança-t-elle.

Oni ne comprenait rien, mais elle se précipita pour l'aider à déshabiller le mort. Dès que le mafieux fut délesté de ses équipements, Phylie ferma les yeux et prit une inspiration si profonde que sa cage thoracique semblait prête à se fendre. Lorsqu'elle rouvrit les paupières, la lueur de ses iris avait disparu, remplacée par un vide absolu.

Ce qui se passa ensuite glaça le sang de la fille de Maz. Un frisson violent, presque électrique, parcourut Phylie des pieds à la tête. Un concert de craquements sourds résonna dans le couloir exigu. Oni recula d'un pas, l'estomac noué. Les muscles de la Baltringue semblaient bouillonner sous sa peau. Ses épaules s'élargirent avec un claquement sec, désarticulant ses clavicules pour les repousser vers l'extérieur. Ses cuisses s'épaissirent, recouvrant ses os d'une masse de chair sombre. L'air se chargea soudain d'une odeur âcre, un mélange de transpiration et d'hormones masculines. Phylie poussa un râle étouffé et mordit dans la ceinture du colosse à s'en briser les dents. Sa peau changea de pigmentation, des poils poussèrent dans son dos et au creux de sa poitrine tandis que le galbe de ses seins disparaissait à vue d'oeil.

Mais le pire, ce fut son crâne. Les traits de son visage fondirent comme de la cire. Sa mâchoire inférieure se luxa dans un bruit horrible pour s'élargir. Au même instant, ses longs cheveux noirs se détachèrent par poignées entières. Ils glissèrent le long de ses épaules et tombèrent sur le sol poisseux comme un tas de feuilles mortes, laissant place à un crâne rasé, luisant de sueur et couturé de cicatrices. En l'espace d'une trentaine de secondes de pure agonie, la jeune femme s'était évaporée.

À sa place, nu, massif et intimidant, se tenait la copie conforme du mafieux mort. Sans perdre une seconde, le nouveau colosse enfila le pantalon encore chaud de son modèle et passa ses bras épais dans le gilet couvert de sang. Lorsqu'il releva la tête pour planter son regard dans celui d'Oni, la justicière eut un mouvement de recul instinctif. L'illusion était parfaite. Seul son tatouage de dragon rouge trahissait la mercenaire à l’issue de cette métamorphose. Il disparut sous une bande de tissu noir.

– Bouge de là, maintenant, gronda l'homme avec une voix rocailleuse, où toute trace de Phylie avait disparu. Passe par le toit. Je vais les retenir.

Il s’empara d’une mitrailleuse et se tourna vers l’escalier. Le cerveau d’Oni ne parvenait pas à assimiler ce qu’elle venait de voir, mais l'urgence balaya ses questions. Ignorant les tirs nourris qui faisaient trembler le bouclier moléculaire, elle pivota et courut en boitant vers la chambre de l’étage.

Le vent hurlait par l’ouverture menant au toit. La justicière fouilla dans son manteau rouge et en tira son filin ascensionnel. D’un geste expert, elle ancra le grappin à la poutre métallique qui soutenait la charpente, et se hissa à la force des bras sur les tuiles glissantes.

La pluie glaciale la glifla instantanément. Pliée en deux sur les ardoises trempées, dominant la rue du Bordelia à plus de cent-cinquante mètres de hauteur, elle avança jusqu’au rebord. Une bourrasque faillit la faire tomber. Elle extirpa de sa sacoche la lunette d’assistance au tir ramassée sur le cadavre de Josh, le mafieux qui avait attaqué sa planque. L’outil bénéficiait d’une vision thermique, qu’elle activa. En bas, à travers les restes de la baie vitrée explosée, elle distinguait les sbires de la Murcia massés au pied de l’escalier, concentrant leurs tirs sur le bouclier moléculaire. Oni enroula le filin autour de sa taille, fixa le crochet à sa ceinture, et prit une grande inspiration.

Elle plongea dans le vide.

La chute libre lui retourna l’estomac. Le vent rugit à ses oreilles, le macadam mortel se précipita vers elle, puis le câble se tendit brutalement, lui arrachant un cri. Le mouvement de balancier l’écrasa contre la façade de l’immeuble. Oni tenta d’amortir la violence de l’impact avec son épaule. Elle sentit la vibration du choc dans tous les os de son bras. Son crâne cogna le béton et un flash lumineux l’aveugla pendant quelques secondes. Elle se mordit la langue et le goût métallique du sang emplit rapidement sa bouche.

Elle se trouvait six étages trop bas.

Ignorant les crampes de ses muscles qui demandaient grâce, la jeune femme actionna les propulseurs dissimulés dans les talons de ses bottes. Les micro-turbines crachèrent un souffle incandescent qui la projeta vers le haut en une succession de soubresauts. La douleur de sa cuisse explosait à chaque activation, irradiant jusque dans son bassin. Le vent glacial et la pluie fouettaient son visage tandis qu’elle remontait péniblement le long de la façade, le filin s’enroulant sous ses pieds à mesure qu’elle gagnait de l’altitude.

Mais quelque chose clochait.

À travers le brouillard et les trombes d’eau, Oni constata que la corde se tendait trop, qu’elle progressait trop lentement. Les propulseurs crachotaient, leur puissance déclinante. Une microfissure dans le mécanisme ? La batterie qui s’épuisait ? La distance à parcourir était encore grande. Elle n’atteindrait pas le balcon à temps. À travers la cacophonie lointaine de la fusillade, elle percevait dans ses oreillettes le bruit mat du bouclier moléculaire qui se dégradait. Les impacts des balles s’accéléraient, le grésillement devenait plus agressif. Phylie tenait, mais pour combien de temps ?

Oni serra les dents et força sur les propulseurs. Une gerbe d’étincelles jaillit du talon gauche, puis ce fut le silence. Complètement vides. Elle se retrouva suspendue à dix mètres de son objectif, le macadam de la Bordelia tournoyant loin en-dessous. Le déluge lui glaçait la peau. Ses bras tremblaient sur le filin. Elle était là, figée entre le ciel et l’enfer, impuissante.

Merde. Putain de merde.

Son pouls battait la chamade. Elle regarda vers le haut – le balcon était encore à deux étages de distance. Elle devait absolument rejoindre Phylie avant que le bouclier ne cède. Sa transformation surprendrait les mafieux, mais seulement pour quelques secondes. C’était à elle de les attaquer par derrière. Elle ne pouvait pas l’abandonner.

La Mort Rouge enroula le filin plus serré autour de sa main, le sang refluant aussitôt de ses doigts. Ses muscles, épuisés par la première moitié de son ascension, hurlèrent de protestation. Mais elle tira, de toutes les forces qu’il lui restait, remontant mètre par mètre comme si elle arrachait son propre corps au néant. Un étage. Puis un autre. Lorsqu’elle prit enfin appui sur le balcon de l’appartement de Franz, son cœur manqua un battement dans sa poitrine.

Un truand se tenait juste au-dessus d’elle, alerté par le bruit de sa chute. Il observait le câble qui descendait du toit, suivant sa trajectoire, et finit par se pencher sur le rebord. Ses yeux s’écarquillèrent. Oni le vit dégainer son revolver et le braquer sur son visage. D’instinct, elle prit appui contre le mur et bondit, hurlant de douleur quand elle força sur sa jambe blessée. Le fil du grappin s’enroula autour du cou de son adversaire, qui trébucha sous l’effet de la surprise. La détonation se perdit dans la fusillade et la balle disparut dans la nuit. Oni libéra alors le crochet de sa ceinture et l’enrouleur mécanique, resté fixé sur la poutre de l’étage, aspira le truand en direction du toit. L’homme fut précipité dans le vide, étranglé, et sa nuque se brisa avec un craquement sec.

Au même instant, le bouclier moléculaire céda.

Les mafieux poussèrent un cri de victoire, prêts à conquérir la mezzanine. Mais ils se figèrent quand leur colosse apparut dans l’escalier, bien vivant. Une demi-seconde d’hésitation. Phylie profita de cet avantage.

Le bruit assourdissant de sa mitrailleuse déchira l’air. Deux mafieux, en plein dans champ de vision, s’effondrèrent instantanément, leurs corps projetés en arrière par la violence des impacts. Mais à peine le troisième corps touchait-il le sol que les survivants réagissaient. Un type en première ligne, un vétéran au regard acéré, retrouva ses esprits en un éclair. Il pivota vers le colosse en criant des ordres à ses camarades.

– Le chef a retourné sa veste ! Feu à volonté !

Plusieurs truands braquèrent leurs armes sur la mercenaire. Oni ne les laissa pas faire. Elle ramassa le revolver de l’homme qu’elle venait d’étrangler, franchit les restes de la baie vitrée et entra dans la danse. Sa cuisse tremblait à chacun de ses pas, menaçant de se dérober sous son poids. Elle l’ignora. Le premier mafieux n’eut pas le temps de comprendre d’où venait la balle qui lui traversa la nuque. Le second pivota vers elle et s’effondra, touché au milieu du front. Une rafale crépita depuis l'escalier, déchirant le plâtre à quelques centimètres de son épaule. Oni plongea derrière le canapé éventré et riposta à l'aveugle. Ses tirs criblèrent de trous le comptoir de la cuisine, pulvérisant le grand terrarium de Franz. Une pluie de verre brisé, de fougères et de terre humide fut projetée à travers la pièce. Aussitôt, une odeur d'humus et de plantes hachées se répandit dans l'air, violemment balayée par les effluves âcres de la poudre et du plastique fondu. La poinçonneuse de Phylie accompagna cette symphonie de son ostinato mortel. À travers son oreillette, Oni entendit des cris et le bruit des corps qui tombaient.

Lorsqu'elle se redressa, il n'en restait plus qu'un.

Le vétéran demeurait seul face aux deux jeunes femmes. Dos au mur, arme braquée sur elles, son regard bondissait d’Oni à la silhouette du colosse avec nervosité. Il cherchait une faille, une sortie, n’importe quoi. La Mort Rouge pressa une dernière fois la détente pour lui transpercer la cuisse. L’homme s’écroula en beuglant sur le cadavre d’un de ses camarades, son fusil d’assaut glissa hors de sa portée. Phylie se précipita pour l’achever, mais Oni s’interposa.

– Arrête ! On doit d’abord l’interroger !

Le vétéran haletait, les deux mains crispées sur sa blessure. Il releva la tête vers la Mort Rouge. Dans ses yeux, il n’y avait aucune peur. Plutôt de la résignation.

– Qui vous a envoyés ? souffla-t-elle en s’accroupissant devant lui. Comment vous m’avez retrouvée ici ?

Sa bouche s’ouvrit.

Une détonation sèche claqua en provenance du couloir. Le crâne du mafieux explosa, recouvrant le lino de sang sombre. Le silence retomba brutalement, ne laissant que le bourdonnement des oreilles d’Oni et le fracas de la pluie à l’extérieur. Le souffle court, la respiration sifflante, la Mort Rouge se redressa vers le nouvel arrivant, prête à faire feu. Son doigt effleura la gâchette, mais l’arme lui glissa presque des doigts quand elle reconnut le tireur.

– John... ?

Le vieux majordome s’appuyait sur l’encadrement de la porte, son arme de poing encore fumante. Il semblait avoir traversé un champ de bataille pour arriver jusqu’ici. Le tissu de son costume sur-mesure tombait en lambeaux poisseux, et sa chemise froissée était couverte d’un amas de crasse qui ressemblait à de l’huile de moteur. Il se tenait légèrement voûté, le bras gauche immobilisé contre son torse par une écharpe de fortune bricolée avec sa propre cravate. Une large croûte de sang séché raidissait l’épaule de sa veste.

– Par l’Empereur ! jura-t-il en découvrant le massacre. J’ai bien cru arriver trop tard.

Oni le dévisagea, incrédule. Elle était épuisée, soulagée d’être en vie... mais elle ne comprenait pas ce qu’il venait faire ici. Instinctivement, elle raffermit sa prise sur la crosse de son revolver. Son doigt trembla sur la détente.

– Bordel, Brixon ! craqua-t-elle en désignant le vétéran avec le canon de son arme. Qu’est-ce qui vous a pris ? Ce type allait parler, c’était notre seul moyen de savoir comment la Murcia...

Le majordome ne répondit pas. Il s’avança au milieu du charnier et, du bout de sa chaussure, repoussa la main droite de sa victime. Le sang d’Oni se glaça dans ses veines. Un cylindre métallique verdâtre roula sur le plancher. Une micro-grenade à fragmentation. La goupille était à moitié retirée.

– Il n’allait rien vous dire, trancha John d’une voix monocorde. Il s’apprêtait à faire sauter cet étage, et vous avec.

La colère d’Oni s’évapora, remplacée par un frisson rétrospectif. Brixon avait raison. Elle avait baissé sa garde. Mais avant qu’elle ne puisse formuler le moindre remerciement, le vieux majordome se raidit. Il venait d’apercevoir la masse imposante de Phylie, qui se tenait en retrait derrière la table basse. En une fraction de seconde, son seize-coups se releva, braqué droit entre les yeux du colosse chauve recouvert de sang.

– Eloignez-vous de lui, mademoiselle !

Le faux mafieux orienta sa mitrailleuse vers Brixon.

– Non, ne tirez pas ! cria Oni en s’interposant, ignorant la douleur fulgurante dans sa cuisse. Ce n’est pas un ennemi, c’est Phylie !

Le doigt de l’ancien militaire se figea sur la détente. Son front se plissa d’incompréhension.

– Pardon ?

– C’est une mercenaire de Feris ! insista la jeune femme, à bout de souffle. Elle... Je sais que ça a l’air fou, mais elle s’est transformée sous mes yeux ! Elle a pris l’apparence de ce mafieux pour nous sauver la mise.

Le silence s’étira, lourd de menaces. Les yeux de Brixon passèrent d’Oni au colosse, scannant la bête de foire qui lui faisait face. Un tressaillement presque imperceptible agita la mâchoire du majordome. Pendant une poignée de secondes, son esprit sembla tourner à vide, jaugeant cette information pour décider de la marche à suivre. Puis, lentement, il abaissa le canon de son arme.

– Une Changepeau, murmura-t-il avec une once de dégoût. Les rumeurs sur les Baltringues étaient donc fondées.

Phylie s’avança vers lui d’un pas menaçant.

– Qu’est-ce qu’il insinue, le vieux ?

Brixon la détailla de haut en bas. Son regard s’arrêta sur la bande de tissu qui dissimulait le dragon rouge, dont l’extrêmité de la queue dépassait à peine. Un éclair de compréhension traversa ses prunelles grises.

– Que vos talents de génomorphe ont été créés pour faire de vous des assassins parfaits, voilà tout. Je ne suis pas surpris que Feris Park cherche à s’entourer d’individus aussi... singuliers. Mais pour l’heure, puisque vous avez protégé Oni au péril de votre vie, je choisis de vous faire confiance.

Le colosse abaissa lentement sa mitrailleuse, gratifiant le majordome d’un rictus méprisant.

– T’as la langue sacrément pendue pour un larbin en costard, gronda Phylie de sa voix caverneuse. Mais pour l’heure, puisque tu nous as évité de finir en purée sur les murs, je choisis de ne pas te briser la nuque.

Brixon laissa échapper un rire nerveux. Il hocha la tête à l’intention de la Baltringue et rangea son pistolet dans son holster. Puis il se tourna vers Oni, le visage grave.

– C’est votre père qui m’envoie, mademoiselle. Vous devez quitter cet endroit immédiatement. La Murcia a piraté les communications de l’armée. C’est comme ça qu’ils vous ont localisée.

Oni blêmit. Le froid de la pluie qui s’engouffrait par la baie vitrée sembla soudain lui mordre les os.

– Comment va mon père ?

– Le général est en sécurité, mais nous ne pouvons pas le contacter. Tous vos terminaux sont compromis, il faudra les abandonner ici. La Murcia enverra d’autres hommes dès qu’ils s’apercevront que leur commando ne répond plus. Il faut qu’on bouge, et vite. Si nous restons, ils finiront par nous encercler.

Phylie, toujours prisonnière de son corps massif, laissa échapper un grognement rocailleux. Elle s'appuya contre le mur, une main crispée sur son torse. Son métabolisme tournait à plein régime pour maintenir cette montagne de muscles, et Oni voyait la sueur perler à grosses gouttes sur son crâne chauve. Elle ne tiendrait pas cette forme éternellement, mais sa transformation macabre leur offrait une opportunité de reprendre l’initiative.

– Phylie, écoute-moi. Sous cette apparence, tu peux te déplacer sans attirer l’attention d’éventuels guetteurs. Tu dois retourner au QG des Baltringues et raconter à Feris ce qui s’est passé ici.

La mercenaire fronça ses sourcils épais.

– Hors de question que je te laisse avec ce pingouin. Ma mission, c’est de te protéger.

– Je suis en sécurité avec John, et je sais me défendre. Mais si on veut s’en sortir, on aura besoin de renforts.

Un silence lourd s’installa. Phylie fixa Oni pendant de longues secondes, cherchant sans doute à déceler la moindre trace d’hésitation chez la jeune femme. Elle posa son regard sur sa cuisse ensanglantée, puis avisa le bras en écharpe du vieux majordome. Finalement, avec un soupir à fendre l’âme, elle hocha la tête.

– Très bien. Je te retrouverai, Oni. Essaie juste de ne pas te faire tuer avant.

La Mort Rouge acquiesça et se tourna vers Brixon.

– Où allons-nous, John ? murmura-t-elle, vidée de ses dernières forces. Si les canaux sont sur écoute et qu’ils connaissent la position de nos planques...

Le vieil homme s’avança vers elle avec douceur et posa une main sur son épaule tremblante.

– Il reste un endroit où la Murcia n’ira pas vous chercher, mademoiselle. Un lieu où tout le monde pense que vous n’oserez jamais retourner.

Il plongea ses yeux gris dans les siens, et Oni sentit son cœur rater un battement avant même qu’il ne prononce les mots. Elle avait compris.

– L’ancienne résidence de votre mère, avenue des Hauts-Jardins. C’est là que nous vous cacherons.

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