Irotia, bureau de Maz Keltien, 13 septembre 3224
Profondément avachi dans son fauteuil de cuir, Maz Keltien réfléchissait. Il inclina son verre d’un geste nonchalant et sa liqueur mordorée capta un rayon de soleil qui l’habilla de reflets vermeils. Le regard du général s’y perdit, mais son esprit était ailleurs. Une sourde inquiétude pulsait dans son crâne comme un oisillon moqueur venu pépier au creux de son oreille. Perplexe, il consulta une fois de plus le rapport de la Sécurité Civile sur l’incendie du Troquet des Parieurs et les multiples explosions survenues la veille. Il ne parvenait pas à donner un sens à ces attaques. Le document évoquait le raid d’un escadron militaire, mais aucun de ses officiers n’avait ordonné une telle opération. Que pouvait bien manigancer ce diable de Willys ? Et surtout, pourquoi n’avait-il pas encore reçu la moindre nouvelle de Feris ?
Une sonnerie sur son terminal le tira de ses réflexions. Maz pesta à voix basse. Il avait demandé à ne pas être dérangé. À contrecœur, il vida son verre d’un trait et pivota son siège face à l’écran pour accepter l’appel. Le visage joufflu de Bastian, son aide-de-camp, apparut en gros plan comme s’il était collé contre la caméra.
« Mon général, le major Brixon est là. Il insiste pour vous voir. Il dit que c’est urgent et que ça concerne votre fille.
Le sang de Maz ne fit qu’un tour.
– Qu’il entre ! »
Le chuintement du sas lui parut durer une éternité et son angoisse se changea en panique lorsqu’il découvrit l’état de son visiteur. John Brixon semblait avoir vieilli de dix ans. Il portait toujours sa livrée de majordome, mais le costume sur-mesure était déchiré à plusieurs endroits, taché de boue à hauteur des genoux. Sa chemise blanche, d’ordinaire impeccable, était noircie de suif et souillée d’huile de moteur. L’homme avait enroulé sa cravate autour de son bras gauche pour le maintenir en écharpe et une auréole de sang séché recouvrait son épaule.
« Au nom d’Utar, John… Tu es blessé ? Comment va ma fille ?
Le vétéran s’efforça d’afficher un maigre sourire.
– C’est juste une égratignure, ne t’en fais pas. La balle a ripé sur ma clavicule. »
Son teint pâle démentait son assurance et Maz l’obligea à s’asseoir dans son fauteuil. Il déboucha sa bouteille de qintana et versa une généreuse rasade de liqueur à son invité. Le majordome fit mine de repousser le verre.
« Bois, ordonna Maz d’un ton péremptoire. Ça va te requinquer. Et par pitié, John, dis-moi où se trouve ma fille !
– Oni est en sécurité. Enfin, je crois. Je l’ai vue quitter la fusillade de la Ruche avec Feris, hier soir. Ils sont montés dans une navette, mais la fumée des incendies m’a empêché de les suivre. »
À ces mots, le général blêmit. Que venait faire Oni dans un endroit mal famé comme le Troquet des Parieurs ? Il traversa la pièce pour s’emparer d’un kit de secours. Lorsqu’il écarta la chemise de Brixon, il grimaça. Le majordome avait pansé la plaie avec un vieux torchon de bar.
« Espèce de crétin, grogna Maz en le fusillant du regard. Et dire que tu étais médecin ! Tu risques la septicémie avec cette saleté !
– J’ai improvisé avec ce que j’avais sous la main.
– Bon, je vais te recoudre et désinfecter tout ça. En attendant, raconte-moi en détail ce qui s’est passé. Je veux savoir comment ma fille s’est retrouvée impliquée dans cette fusillade. »
John Brixon poussa un soupir fatigué.
– J’aurais sans doute dû te prévenir plus tôt, s’excusa-t-il. Oni s’est mise en tête de traquer la nouvelle Mort Rouge. Elle écume la ville depuis des jours à sa recherche.
Le cœur de Maz rata un battement dans sa poitrine.
– Ne me dis pas qu’elle a replongé ? demanda-t-il d’une voix tremblante.
Brixon acquiesça en se pinçant les lèvres.
– Je suis désolé. »
Le gouverneur frappa du poing sur son bureau et renversa la liqueur. L’alcool ambré se répandit sur le rapport, mais il ne fit pas un geste pour écarter le document. Il attrapa le goulot de sa bouteille et l’envoya se fracasser contre le mur. Le bruit du verre brisé ponctua son explosion de colère.
« La peste soit de cette foutue gamine et de son idéal de justice ! hurla-t-il. Quand je pense à tout le mal qu’on s’est donné pour qu’elle arrête ses conneries !
– J’ai tout fait pour la dissuader, Maz, je te le jure. Mais tu connais ta fille, elle est encore plus têtue et imprévisible que toi. »
Le général agrippa le rebord du meuble comme s’il risquait de défaillir. Un haut-le-cœur lui remonta une bile acide en travers de la gorge. Incapable de rester debout, il s’écroula dans un siège.
« Combien… ?
– Deux malfrats qui s’étaient introduits chez elle. Oni venait de me congédier quand l’attaque a eu lieu. J’étais dans une navette pour te rejoindre lorsqu’elle m’a appelé. J’ai immédiatement fait demi-tour, mais je n’ai trouvé que leurs cadavres dans le salon en arrivant sur place.
– Des hommes de Willys ?
– C’est probable. À mon avis, Oni s’est précipitée dans la Ruche pour régler ses comptes. Elle a sûrement tué d’autres sbires de Ludo, mais c’est difficile à dire à cause de la fusillade. »
Maz acquiesça d’un geste mécanique, le regard dans le vide. Il enfouit son visage entre ses mains, se frotta les yeux et prit le temps de respirer pour digérer la nouvelle.
« C’est là-bas que tu as pris cette balle dans l’épaule ? demanda-t-il.
– Oui. J’ai suivi Oni dans l’espoir de la protéger, mais elle a disparu dans des tunnels de contrebande. Il m’a fallu du temps pour en découvrir l’accès, puis je me suis perdu dans les couloirs souterrains. Heureusement, les Baltringues de Feris sont arrivés en renfort. J’ai pu leur emboîter le pas jusqu’à la surface. Quand nous sommes sortis dans la cour de l’usine, le commando venait d’attaquer. Park s’est engouffré dans un entrepôt en flammes pour sauver ta fille. J’ai prêté main-forte aux mercenaires pour le couvrir, et c’est là que j’ai reçu cette blessure. Je crois que j’ai perdu connaissance. À mon réveil, Feris et Oni claudiquaient dans la ruelle pour s’éloigner de l’incendie. Je les ai vus s’installer dans un vaisseau et décoller, mais j’ignore où ils sont partis. »
Brixon acheva son récit d’une voix rauque et s’empara de l’aiguille pour se recoudre lui-même. Maz demeurait pétrifié sur sa chaise comme un exosquelette sans pilote. Un voile de détresse et d’incompréhension masquait son regard. Finalement, après de longues secondes de mutisme, il se racla la gorge.
« Les corps dans son appartement ? demanda-t-il.
– J’y suis retourné faire le nettoyage. J’avais besoin d’une planque pour échapper à la Sécurité Civile, le temps que l’agitation retombe. Je m’en suis débarrassé à l’aube sur un terrain vague. Proprement.
– Tu m’enverras les coordonnées, grogna le général à voix basse. Je m’arrangerai pour que les bonnes personnes les trouvent. On ne doit laisser aucun indice qui permettrait aux enquêteurs de remonter jusqu’à elle. »
Le majordome pinça les lèvres.
« Je sais que tu l’aimes et que tu veux la protéger à tout prix, Maz. Mais Oni est une tueuse ! Elle vient à peine de renfiler son manteau de criminelle et déjà, les cadavres s’amoncellent sur son passage.
– Ces truands l’ont attaquée, John. Elle ne les a pas tués de sang-froid. C’était de la légitime défense.
L’ancien médecin fronça les sourcils.
– Ce n’est pas la question. Tu sais très bien qu’elle se lancera dans une vendetta dès qu’elle aura repris des forces. Si on ne l’arrête pas maintenant, cette histoire se terminera en bain de sang. »
Le général se leva pour faire les cent pas dans la pièce. Il réfléchissait, les traits de son visage crispés comme s'il venait de recevoir un coup de poignard. Finalement, il s’arrêta devant Brixon.
« Non, trancha-t-il avec force. Je ne dénoncerai pas Oni aux autorités. Elle serait condamnée au bagne pour le restant de ses jours. Je suis désolé, mais c’est au-dessus de mes forces.
– C’est pourtant la meilleure solution, insista le majordome. Je sais combien ce choix est difficile, mais il vaut mieux envoyer ta fille en prison que dans un cimetière.
Maz secoua la tête d’un air résolu.
– Oni restera libre. Ma décision est prise. »
Il sortit une nouvelle bouteille d’un placard sous son bureau et s’en servit une généreuse lampée. Brixon poussa un soupir exaspéré.
« Au nom d’Utar, Maz ! Ouvre les yeux, par pitié ! Tu ne vois pas que c’est d’elle-même qu’il faudrait la protéger ? On a déjà tout tenté pour la ramener dans le droit chemin, tout ! Quand cesseras-tu enfin d’être aveuglé par ton amour pour elle ? »
Le général se crispa. Le coin de sa lèvre tressaillit et il serra les doigts un peu trop fort autour de son verre.
« C’est ma fille, John. Je ne peux pas l’abandonner.
– Et jusqu’où iras-tu, cette fois, pour maquiller ses crimes ? Tu as déjà franchi toutes les limites, Maz. Tu as corrompu des juges, entravé des enquêtes fédérales. Par l’Empereur, tu as même aidé Willys à éliminer le padrón Escodiaz, et tu lui as offert la Ruche en échange de son silence ! Regarde où ça nous a menés ! Ce salopard te tient par les couilles ! Tu ne crois pas qu’il serait temps d’arrêter les frais ? »
Un éclair fusa dans les yeux du général et il sentit une bouffée de chaleur l’envahir. Il se leva et toisa son ami d’un regard meurtrier, les lèvres frémissantes et les bajoues tremblantes.
« JAMAIS, tu m’entends ? rugit Maz en devenant cramoisi de haine. Jamais je ne m’écraserai devant cet espèce de petit avorton merdeux ! Sans moi, Ludo serait encore en train d’écouler sa brumande dans les bordels ! J’ai fait de lui le padrón le plus puissant d’Irotia. Et maintenant, il ose envoyer des assassins chez ma fille ! »
Le général marqua une pause pour reprendre sa respiration. Une énorme veine palpitait dans son cou et il soufflait comme un bœuf.
« J’ai embauché Feris pour nous débarrasser du problème, cracha-t-il. Mais si Oni s’en mêle, il risque de s’acharner sur elle au lieu de traquer la nouvelle tueuse. Alors écoute-moi bien, John, parce que je ne me répéterai pas. Tu vas retrouver ma fille. Tu la ramèneras ici avant que Park et ses mercenaires ne comprennent les raisons de sa présence au Troquet des Parieurs. Tu continueras à veiller sur elle, car c’est pour ça que je te paie. Et j’espère pour toi que personne ne découvrira son secret. Est-ce que je me suis bien fait comprendre ? »
Le vieux majordome encaissa la menace comme une gifle. Il se raidit dans son fauteuil, jeta un regard noir à son employeur mais finit par capituler devant la fureur de celui-ci. Au même moment, une nouvelle sonnerie retentit sur le terminal. Maz glissa son doigt sur l’écran d’un geste rageur pour accepter l’appel.
« Quoi, encore ? » beugla-t-il dans le micro de l’appareil.
La voix de Jens Harold, déformée par une tonalité robotique, se fit entendre.
– Mon général ? Nous avons un problème. L’entrepôt Vipère a été cambriolé. Feris et moi avons surpris la Mort Rouge et l’un de ses complices en train d’accéder à la console de mon bureau.
- QUOI ? »
Il activa le haut-parleur pour que Brixon puisse suivre la conversation. Le domestique s’était mis en retrait, il affichait une moue préoccupée. Lui aussi devait craindre que Feris et Jens n’aient reconnu Oni sous les traits de la Mort Rouge.
« Le combat a été rude, mais la criminelle est sous contrôle. J’ai ordonné son transfert immédiat vers le bloc de détention du niveau 4. Elle est prête pour l’interrogatoire. »
Maz sentit l’oxygène lui manquer. L’air se raréfia dans ses poumons comme s’il chutait au fond d’un gouffre. Ses doigts se crispèrent sur les accoudoirs du fauteuil.
Sa fille.
Ils avaient capturé sa fille. Ils connaissaient son secret, ou alors ils n’allaient pas tarder à l’apprendre. Une sueur froide perla dans sa nuque et il déglutit, la gorge sèche. Lorsqu’il reprit la parole, ses dents serrées ne laissèrent échapper qu’un filet de voix rauque.
« Vous l’avez identifiée ?
– Ce n’est pas la véritable Mort Rouge, intervint Feris. C’est une copycat. Mais nous avons un nom. Elle s’appelle Amina. »
Un hoquet sonore secoua la poitrine de Maz. L’air pénétra à nouveau dans ses poumons et il dût faire un effort considérable pour maîtriser le tremblement de ses mains. Ils avaient réussi. Ils tenaient l’exécutrice de Willys.
« Une... copycat ? » demanda-t-il avec une incrédulité feinte.
Le Baltringue approuva de sa voix rocailleuse. Brixon, depuis son recoin, hocha lentement la tête pour indiquer à Maz qu’il partageait son soulagement. Ses traits restèrent impassibles, mais un léger frisson parcourut la commissure de ses lèvres, une ébauche de sourire qui signifiait « nous avons eu chaud ».
« Attendez, général, coupa Jens d’une voix plus sombre. Il y a un autre problème. Cette femme porte un réflecteur holographique. Nous ne parvenons pas à le désactiver, je pense qu’elle se l’est injecté sous la peau. »
Il hésita une brève seconde, puis ajouta :
« C’est le portrait craché de votre fille. »
Un carcan de glace s’abattit sur les épaules de Maz, gelant le sang dans ses veines. Sans s’en rendre compte, il froissa le rapport de la Sécurité Civile entre ses doigts et le jeta dans la corbeille.
Son visage.
Cette ordure avait copié l’apparence d’Oni pour l’apposer comme un masque sur les traits de sa tueuse à gages. C’était bien plus qu’une simple provocation de la part de Willys. C'était une attaque personnelle. Maz serra les poings à s’en bleuir les phalanges.
Il n’allait pas se laisser faire.
« Vous l’avez mise à l’isolement ? siffla-t-il, la voix tranchante comme du verre brisé. Personne ne doit poser les yeux sur cet hologramme.
– C’est fait, mon général.
– Bien. Surtout, pas un mot à la presse. La capture de la Mort Rouge doit rester confidentielle. Si un seul journaleux entend une rumeur à ce sujet, ça fera aussitôt la une de tous les torchons du réseau. »
Sa main, qui tremblait une seconde plus tôt, vint s’écraser dans la liqueur poisseuse répandue sur son bureau. Il retrouvait ses réflexes de militaire. Agir plutôt que céder à la panique.
« Et le complice ?
– Il a filé, grogna le mercenaire, dont le ton trahissait l’exaspération. Il s’est évaporé avec les données du terminal de Jens. Résine a bloqué les accréditations compromises, mais la Murcia a touché le gros lot. »
La mâchoire du général se contracta jusqu’à lui faire mal.
La Murcia.
Un vide sidéral s’ouvrit dans sa poitrine. Le soulagement d’avoir écarté la menace de Ludo fut instantanément balayé. Il aurait dû s’en douter. Le padrón irotien n’avait ni l’envergure ni la technologie pour une telle machination. Maz s’était trompé de cible. Et son véritable ennemi était beaucoup plus dangereux que cette vermine opportuniste de Willys.
Sept ans.
Cela faisait sept ans que la mafia lugorienne n’avait pas frappé avec une telle ambition. Les souvenirs de la Révolte des Quarante Jours affluèrent dans sa mémoire, charriant un goût de cendres dans sa bouche. Un mois entier de terreur sur Lugori, où les cartels unis sous la houlette de la Murcia avaient mis la capitale et la mégalopole de Stène à feu et à sang. Sans l’intervention providentielle de Ravena Minatobi, les gangs auraient renversé la dynastie impériale. Mais ce n’était pas l’ampleur de cette guerre civile qui horrifiait le vieux général. C’était son épilogue.
Les héritiers directs d’Utar, sa fille aînée et son cadet, cloués aux portes du palais. Leur chair suppliciée offerte en spectacle à la galaxie entière. Un véritable carnage qui avait propulsé leur cousin Rihad au sommet de la ligne de succession. L’auteur de cette atrocité, le mystérieux padrón de la Murcia, y avait gagné un surnom qui faisait encore frémir les dignitaires de l’Empire tout entier : le Boucher de Lugori.
Un monstre qui s’en prend aux enfants pour détruire leurs parents.
Cette pensée foudroya Maz. La Murcia ne faisait rien au hasard. L’hologramme sur le visage de leur tueuse, c'était un avertissement. Si le Boucher appliquait toujours ses méthodes, Oni n’était pas seulement une pièce de son échiquier. Elle devenait un pion à sacrifier. Ce cinglé l'écorcherait vive sur la place Geneter, juste pour le briser.
Incapable de supporter cette idée, Maz chercha un point d'ancrage. Son regard accrocha celui de Brixon en quête d’un soutien silencieux. Le majordome épongeait la liqueur renversée sur son bureau avec un chiffon, effaçant les taches ambrées sur le bois verni avec une lenteur qui ne lui ressemblait pas. Un léger tremblement agita sa main, suivi d’un frémissement à la commissure de ses lèvres. Ils n’eurent pas besoin d’échanger un mot. John avait compris la menace. Ce fardeau partagé dilua la peur viscérale de Maz. Savoir qu’il n’était pas seul pour affronter cette tempête lui donna le courage de juguler ses émotions pour reprendre le contrôle. Il devait se concentrer sur leur problème immédiat. Le vol de données. La question du Boucher viendrait plus tard.
« Quel est le diagnostic, Jens ? demanda-t-il d’une voix un peu trop sèche.
– Ils ont tout piraté. Les accès sécurisés, les fréquences de la flotte... C’est une catastrophe, mon général. J’ai déclenché le code rouge. »
Le cœur de Maz se serra. Il approuva d’un hochement de tête rigide qui contrastait avec l’abîme vertigineux sous ses pieds.
« La bonne nouvelle, intervint Feris dans un grésillement, c’est que Jens a réagi au quart de tour. Avec un peu de chance, on pourra contenir l’étendue des dégâts. J’ai demandé à mon technicien, Franz Anabellis, d’analyser les caissons des exoarmures volées. Il a réactivé les traceurs. Elles bornent toutes à proximité de la place Saturnale, en périphérie de la Ruche. C’est là qu’ils se terrent. On tient déjà leur tueuse, on peut cueillir le reste de la bande avant qu’ils ne passent à l’action. »
Maz sentit une bouffée d’adrénaline le submerger à cette annonce.
« Très bien. Rends-toi immédiatement sur place avec ton équipe. J’envoie une escouade de la Sécurité Civile pour nettoyer derrière vous. On ne peut pas déployer un régiment sans créer un mouvement de panique. Je veux une intervention chirurgicale, Feris. Débarrasse-moi de ces salopards. »
Il marqua une pause, la gorge nouée par une angoisse bien plus intime.
« Et, Feris ? Ma fille est avec toi ?
Le mercenaire acquiesça.
– Ne t’inquiète pas pour Oni. Elle est à l’abri. Je l’ai planquée chez Franz, dans son appartement près de la Palatine. Ma meilleure Baltringue la protège. »
Dans l’ombre de la pièce, Brixon laissa échapper un long soupir. Il pressa une compresse sur sa clavicule mais malgré la douleur évidente, ses traits se détendirent. Maz fut touché par cette réaction instinctive. Même blessé, son vieil ami se préoccupait d’abord de la sécurité de sa fille.
« Parfait, trancha-t-il en s’approchant du terminal. Jens, rejoins-moi dans mon bureau. Convoque Mili et Johan, mais personne d’autre. Nous devons évaluer les conséquences exactes de cette fuite de données et mettre en place une souricière pour capturer le traître.
– À vos ordres, mon général. »
L’écran s’éteignit. Maz s’appuya sur son bureau, les épaules voûtées. Il avait l’impression d’avoir été percuté par un locomotor. Il ne parvenait plus à faire le tri dans cette affaire, mais l’inquiétude qui lui rongeait les entrailles dicta ses priorités.
« Tu as entendu, John ? Va la chercher. Ramène-la ici avant que ce tordu de Boucher ne la trouve. Et assure-toi qu’elle ne bouge plus d’une oreille, elle s’est déjà suffisamment mise en danger comme ça. »
Le majordome se leva avec raideur, grimaçant au moment de réajuster son bras en écharpe.
« Comme tu voudras. Mais je reste convaincu que tu joues avec le feu, Maz. Park n’est pas un imbécile. Il a vu le visage de ta fille projeté sur celui d’une tueuse. Il fera le lien avec la véritable Mort Rouge tôt ou tard. C’est un mercenaire, sa loyauté n’est pas fiable. Que se passera-t-il quand il découvrira la nature de tes arrangements avec Willys ? »
Le général renifla. D’un geste mécanique, il s’empara de la bouteille de qintana et s’en versa une nouvelle rasade, qu’il avala d’un trait.
« Ne t’inquiète pas pour ça, John. Si Feris devient un problème, je m’occuperai personnellement de son cas. »