Irotia, casernes militaires, Annexe Vipère. 13 septembre 3224.
Le portail de sécurité était grand ouvert.
Les deux hommes échangèrent un regard inquiet sous la pluie battante. Jens raffermit sa prise sur son arme et fit signe à Feris d’avancer.
« Reste derrière moi. »
Ils franchirent l’enceinte au pas de course, l’eau ruisselant sur leurs visages. Le spectacle qui les attendait dans la cour figea l’amiral sur place. Les caméras de surveillance n’étaient plus que des débris fumants accrochés aux murs, pulvérisées par des tirs précis. Le rideau blindé de l’entrée principale avait été éventré à l’explosif.
« Par l’Empereur ! s’exclama Jens. On dirait un champ de bataille !
– Non, corrigea Feris en s’accroupissant près d’un boîtier calciné. C’est un nettoyage.
L’odeur âcre du plastique brûlé flottait encore dans l’air humide. Le mercenaire se redressa, le visage grave.
– Le vol s’est déroulé hier, en douceur, mais le coupable ne s’attendait pas à ce que la Murcia utilise les exoarmures pour attaquer un bar. Il sait que quelqu’un viendra forcément vérifier les stocks, alors il panique.
Jens jura et s’élança vers l’ouverture béante du bâtiment.
– Les registres ! S’il détruit les serveurs, on ne saura jamais qui a signé la sortie du matériel !
– Attends ! »
Trop tard. Feris pesta et lui emboîta le pas, arme au poing. L’Annexe Vipère s’ouvrait sur un gigantesque hall plongé dans la pénombre. Jens braqua la lampe de son fusil vers le fond de la salle, inspectant frénétiquement l’espace. Son faisceau remonta vers les plateformes métalliques qui couraient sur trois niveaux, loin au-dessus de leurs têtes, projetant des ombres menaçantes sur les murs. Les capsules élévatrices en métal brossé y apparurent, figées à mi-hauteur, faute de courant.
« Jens, baisse ta lumière ! siffla Feris en le rejoignant.
– Quoi ?
– Si le traître est en train d’effacer ses traces... Il est peut-être encore là. Et tu viens de lui signaler notre position. »
L’amiral coupa son éclairage et l’obscurité les enveloppa. Le clapotis de la pluie au-dehors leur parut soudain lointain. Seul le bruit de leur propre respiration troublait le calme oppressant. Le bâtiment tout entier était plongé dans un silence de tombeau. Feris fit signe à son ami d’avancer vers le centre du hall, se guidant à la faible lueur de l’orage qui filtrait dans leur dos. Là, un escalier hélicoïdal en acier s’enroulait sur lui-même comme un serpent. La devise du commando Vipère, « Toujours prêts à mordre », était à peine visible sur les contremarches. Arrivé au pied de la structure, le mercenaire se figea net. Une odeur cuivrée et capiteuse le saisit à la gorge. Il plaça un tissu à l’extrémité de sa torche et l’alluma.
Cinq sentinelles gisaient dans une mare poisseuse qui s’élargissait sur le béton. On leur avait tranché la gorge avec une précision chirurgicale avant de les entasser comme des poupées de chiffon. Jens s’agenouilla pour toucher l’un des cadavres.
« Ils sont encore chauds, lâcha-t-il, la voix tremblante de rage.
– Il faut appeler des renforts, chuchota Feris. Retourne au zipper et surveille l’entrée, au cas où elle tenterait de s’échapper. Je continue seul.
– Elle ? »
Le mercenaire revela le faisceau de sa torche. Sur le front de la première victime apparut un monogramme en lettres de sang. MR.
La Mort Rouge.
« Elle est ici... murmura Jens d’une voix blanche.
– Non. C’est une copycat engagée par la Murcia. Mais elle est encore plus dangereuse que la vraie.
– Comment sais-tu que...
– Plus tard. Va te mettre en sûreté ! »
Jens n’insista pas. Feris éteignit sa lampe, enjamba les corps et disparut dans l’obscurité. Les ténèbres se refermèrent sur lui comme un linceul. Arrivé au premier étage, il marqua une pause près de la salle de repos. Le générateur de secours devait se trouver par-là. Son plan initial était simple : rétablir le courant et enclencher la procédure de verrouillage d’urgence pour piéger le traître. Mais la présence de la nouvelle Mort Rouge modifiait la donne. Ce n’était plus une enquête pour découvrir l’identité du traître.
C’était une chasse.
La Murcia profitait de ce faux cambriolage pour avancer ses pions. Feris avait la désagréable impression de jouer une partie d’échecs avec trois coups de retard. S’il parvenait à neutraliser leur tueuse, il pourrait enfin reprendre l’initiative. Son instinct le conduisit vers le deuxième niveau et le bureau de Jens. Si la Mort Rouge cherchait des informations, elle s’y trouvait sûrement. Très vite, son odorat confirma son intuition. Il flottait dans l’air une fragrance étonnante dans cet univers de métal et de graisse : un parfum boisé, mélange subtil d’eucalyptus et de fruits rouges.
Un instant plus tard, Feris perçut une lueur par l’entrebâillement de la porte et le son discret de quelqu’un pianotant sur un terminal. Bingo. Son ennemie était dans la place. Elle avait même apporté une batterie externe pour allumer le poste informatique de Jens. Le cœur battant, il s’immobilisa dans le couloir. Il bénéficiait de l’effet de surprise, mais ce n’était qu’un maigre avantage. Il devait choisir le bon moment pour intervenir. Avec précaution, il ôta le cran de sûreté de son arme. Le léger clic métallique lui parut aussi bruyant qu’un coup de gong, mais personne ne réagit à l’intérieur. Le mercenaire inspira profondément pour calmer ses nerfs. Les premières secondes de l’affrontement seraient sans doute décisives. Il s’approcha à pas feutrés et se colla contre le mur pour écouter. Une voix d’homme, sèche et râpeuse, lui parvint.
« Ne traîne pas. Ces imbéciles ne vont pas tarder à arriver.
– J’ai presque terminé. Il ne manque que le plan de bataille de Maz. »
Le sang de Feris ne fit qu’un tour. Il ne devait surtout pas les laisser s’en emparer ! Il bondit dans l’encadrement de la porte et alluma sa torche. La silhouette devant l’ordinateur pivota. Le faisceau lumineux frappa son visage de plein fouet, l’éblouissant à moitié. Des traits fins, un nez légèrement busqué et des cheveux d’encre qui ondoyaient sur ses épaules. Une expression de dédain qu’il connaissait par cœur. Des yeux d’une couleur émeraude, froids et impérieux. Feris sentit le sol se dérober sous ses pieds. C’était impossible. Et pourtant, elle était là.
« Oni ?! »
La jeune femme profita de sa sidération pour dégainer son arme. Trois éclairs déchirèrent la pénombre. Feris plongea sur le côté, esquivant à la dernière seconde. Il sentit la brûlure du plasma le long de sa joue. Les tirs s’écrasèrent derrière lui en laissant des impacts fumants sur le mur.
« Débarrasse-nous de lui, Amina ! » s'égosilla l’homme dans l’autre pièce.
Avec horreur, le mercenaire comprit qu’il venait de gâcher sa meilleure chance. Il avait confondu cette femme avec la fille de Maz. Il ignorait comment c’était possible, mais la nouvelle Mort Rouge ressemblait comme deux gouttes d’eau à Oni Keltien. Elles étaient aussi semblables que des jumelles.
Maudissant ce moment de faiblesse, il éteignit sa torche pour disparaître dans les ombres. Un tir de plasma lui frôla l’épaule et calcina le chambranle de la porte.
Vision thermique.
Il ne pouvait pas la vaincre dans le noir.
Feris se précipita en direction de l’escalier et dévala les marches quatre à quatre. Dans son dos, la tueuse s’élança à sa poursuite. Il prenait le risque de laisser filer son complice avec des informations de la plus haute importance, mais il n’avait pas le choix. Il devait l’attirer vers l’extérieur, près de la lumière.
Deux coups de feu retentirent.
Le Baltringue encaissa l’impact dans le dos et bascula tête la première. Il dégringola le reste des marches et s’écrasa dans le hall. Son seize-coups lui échappa des mains. Il se redressa en grimaçant. Une douleur sourde lui coupait la respiration au niveau des côtes, mais il était encore en vie. Sa combinaison en kevlar ne le protégerait pas d’une autre salve. Un mouvement sur sa droite l’avertit d’une présence et il frappa d’instinct. Amina avait sauté la rambarde et il la cueillit d’un coup de pied dans le ventre. La Mort Rouge poussa un grognement sourd et recula, mais elle revint aussitôt à la charge. Feris entendit le chuintement d’une lame et esquiva une fente à la carotide. La deuxième taillade d’Amina déchira le col de sa veste. Un tir de plasma venu d’en haut le manqua d’un cheveu : le rayon brûlant lui permit de voir scintiller le couteau qui fusait vers son estomac. Il bloqua le poignet de la tueuse et répliqua d’un crochet à la tempe, mais Amina était trop rapide. Elle se baissa pour l’éviter et parvint à dégager son bras. Feris lui expédia alors un coup de genou magistral dans la mâchoire. L’os craqua et la tueuse tomba à la renverse, lui offrant de précieuses secondes. Il voulut plonger sur elle pour la maîtriser, mais son complice fit feu depuis l’étage. Le tir de barrage le força à s’éloigner de la sortie pour se mettre à couvert.
Ils essaient de m’obliger à combattre dans le noir.
Une idée traversa l’esprit du mercenaire. Il ne parviendrait pas à vaincre ce tandem à mains nues. C’était foutrement risqué, mais il n’avait pas d’autre solution. Il attendit que le traître soit contraint de recharger son arme et sprinta vers le réfectoire. Amina se lança sur ses talons. Son souffle rauque émettait un gargouillis sinistre. Feris poussa une porte-battante de toutes ses forces : un choc brutal lui confirma que la tueuse l’avait reçue en plein visage. Elle hurla de rage et de douleur. Le coup aurait dû l’envoyer au tapis, mais il l’entendit cracher du sang et se remettre en chasse. Le Baltringue s’engouffra dans le mess, renversant les chaises sur son passage pour faire trébucher sa poursuivante. Un bruit de vaisselle cassée lui apprit qu’elle courait sur une table pour lui barrer la route. Feris s’accroupit à l’extrémité de celle-ci, compta trois battements de cœur et se redressa en balançant un crochet du droit au jugé devant lui. Son poing heurta l’estomac de la tueuse, mais au même moment il sentit la morsure du poignard lacérer son flanc. Saisissant l’opportunité, il serra les dents et attrapa le canon du pistolet que la Mort Rouge tenait dans sa main gauche pour le retourner contre elle. Au moment où il pressa la détente, l’arme n’émit qu’un déclic inerte.
Le réservoir était vide.
Amina lui asséna un coup de crâne qui heurta son nez avec un crac sonore. Une douleur fulgurante explosa dans son visage, suivie d’une autre encore pire lorsqu’elle retira le poignard de sa blessure. Feris vacilla, mais son instinct prit le dessus. Il se jeta sur Amina, attrapa le bras où elle tenait sa lame et la mordit de toutes ses forces. La tueuse hurla et laissa tomber son arme. Elle répliqua d’un coup de pied dans les parties qui le plia en deux, avant de refermer ses mains autour de sa gorge. Feris sentit les griffes de la Mort Rouge déchirer sa chair tandis qu’elle comprimait sa trachée pour l’empêcher de respirer. Il saisit les poignets de la tueuse pour desserrer son étreinte, mais eut l’impression d’empoigner des barres de fer. Il eut beau tirer de toutes ses forces, ses doigts ne bougèrent pas d’un centimètre. La pression sur sa gorge dépassait l’entendement.
Des étoiles et des taches lumineuses explosèrent derrière ses paupières comme un feu d’artifice. Une migraine atroce lui vrilla le crâne. Il rua des jambes, cherchant un appui, mais Amina restait ancrée sur lui comme un bloc de glace, indifférente à ses soubresauts. L’oxygène manqua. Ses poumons brûlaient. Feris comprit avec une lucidité glaçante qu’elle n’essayait pas seulement de l’étouffer : elle allait lui briser le cou à la seule force de ses mains. Déjà, sa conscience s’effilochait. Dans un dernier réflexe de survie, il remonta ses talons derrière ses cuisses, bloqua le bras droit d’Amina contre son torse et, grognant sous l’effort, il propulsa son bassin vers le plafond tout en pivotant sur l’épaule gauche.
La manœuvre de dégagement prit la Mort Rouge au dépourvu. Sa force ne lui servait à rien sans appui. Le mercenaire sentit le poids de son adversaire basculer. Il utilisa son élan pour la renverser et elle s’écrasa lourdement sur le béton. Feris aspira une goulée d’air dans un sifflement douloureux. Il roula sur le ventre et s’abandonna à des spasmes de toux, incapable de se relever. Amina, elle, se redressait déjà. Un sourire meurtrier aux lèvres, elle ramassait son couteau par terre lorsque soudain, une lourde cruche en inox heurta l’arrière de son crâne en produisant un son mat. Les yeux de la Mort Rouge se révulsèrent et elle s’effondra face contre terre. Quelques secondes plus tard, un rayon de lumière se posa sur le visage de Feris. Le faisceau de la torche l’éblouit mais il reconnut sans mal la silhouette de Jens de l’autre côté.
« Un médecin ! s’écria l’amiral. J’ai besoin d’un médecin dans le réfectoire ! »
Feris voulut grommeler un remerciement mais ne réussit qu’à cracher du sang sur son menton. L’adrénaline retombait brutalement, laissant place à une douleur lancinante qui irradiait de son flanc à sa gorge.
Des bruits de bottes lourdes résonnèrent dans le couloir. Une escouade de l’unité Vipère déboulait enfin dans le réfectoire, fusils d’assaut braqués. À leur tête, un sergent à la mâchoire carrée balaya la pièce du regard.
« Baissez vos armes ! hurla Jens à leur attention. C’est terminé ! »
Le sergent fit un geste sec et ses hommes abaissèrent leurs canons, mais la tension restait palpable. Deux infirmiers se précipitèrent vers Feris, tandis que le sous-officier et deux soldats s’approchaient du corps inerte de la tueuse. L’un des hommes la retourna pour la menotter. Le faisceau de sa lampe éclaira le visage d’Amina.
Un silence de mort s’abattit sur la pièce. Le soldat recula comme s’il avait vu un fantôme.
« Par l’Empereur ! souffla-t-il, les yeux écarquillés. Amiral, c’est Oni Keltien ! »
Jens se figea, le visage livide. Il s’approcha lentement, comme un automate, et fixa les traits de la jeune femme évanouie. La ressemblance était frappante. Terrifiante.
« J’ai... J’ai assommé la fille du général, balbutia Jens, la voix étranglée par la panique.
– Non. »
Le mot s’arracha de la gorge de Feris dans un râle rauque et douloureux. Il repoussa l’infirmier qui tentait de lui ôter sa combinaison et se redressa sur un coude, grimaçant sous l’effort.
« Ce n’est pas elle, Jens. Regarde-la bien. C’est une imposture. »
L’amiral cligna des yeux, cherchant une explication rationnelle à laquelle se raccrocher. Il se tourna vers Park, puis vers la tueuse.
« Mais c’est impossible, Feris ! Je sais reconnaître la fille du général !
– C’est de la technologie, grogna le mercenaire en se laissant retomber en arrière. Un réflecteur holographique. La Murcia a dû s’en procurer une version très avancée pour lui donner une apparence aussi réaliste. »
Il omit de mentionner que la véritable Oni Keltien employait un appareil similaire dans son costume de Mort Rouge. L’explication ne parut pas convaincre totalement Jens, mais la réalité politique de la situation le frappa de plein fouet. Le commandant militaire en lui reprit le dessus.
« Sergent ! aboya-t-il.
– Oui, amiral ?
– Cagoulez-la. Tout de suite. Personne ne doit voir son visage.
– À vos ordres. Dois-je faire venir le lieutenant Butler pour superviser le transfert ?
– Danwil est aux arrêts. Vous dirigez l’opération. Cette prisonnière est classée Secret Défense, sergent. Elle n’existe pas. Vous la conduirez directement dans le bloc de haute sécurité, au niveau 4. Isolement total. Je veux trois gardes de confiance devant sa porte, et personne n’a le droit d’approcher. Si un seul mot fuite à l’extérieur concernant son apparence, je vous tiendrai personnellement responsable de haute trahison. C’est clair ?
– Comme du cristal, amiral. »
Ils passèrent un sac en toile sur la tête d’Amina et l’emmenèrent manu militari. Jens attendit qu’ils aient quitté la pièce pour s’affaler sur une chaise, les mains tremblantes.
« Un réflecteur... souffla-t-il en passant une main sur son visage. Ils ont voulu nous faire croire qu’Oni Keltien était la Mort Rouge. Si la presse avait eu vent de ça...
– Maz n’avait plus qu’à démissionner, compléta Feris. Et Irotia plongeait dans le chaos. C’était sûrement leur plan B : si la tueuse se faisait prendre, elle détruisait la réputation des Keltien. »
Park grimaça lorsque l’infirmier nettoya sa plaie, mais son esprit était ailleurs. Une inquiétude sourde lui nouait l’estomac, bien plus douloureuse que sa blessure. C’était la seconde fois en moins de vingt-quatre heures que la Murcia tentait de révéler au monde qu’Oni Keltien était la Mort Rouge. D’abord au Troquet des Parieurs, pour l’associer au milieu du crime, et maintenant ici, en plein cœur d’une base militaire. Leur détermination à piéger la fille du général cachait autre chose. Ils ne cherchaient pas seulement à éclabousser Maz sous le scandale ; ils voulaient abattre un symbole.
« Vous avez de la chance, mercenaire, annonça l’infirmier en inspectant l’entaille. La lame a ripé sur le kevlar avant de pénétrer entre les plaques. Sans votre combinaison, elle vous ouvrait les tripes. La coupure n’est pas très profonde, mais je vais devoir suturer sur place. »
Une seringue perfora le creux de son coude et Feris sentit tout son côté gauche s’engourdir. Pendant que le médecin jouait à la brodeuse sur sa peau, le Baltringue serra les dents et reprit :
« Son complice a dû profiter de la confusion pour s’enfuir par les toits. Un homme chauve, la cinquantaine, uniforme d’infanterie standard.
– Je vais lancer des recherches, soupira Jens. Mais s’il est sorti du périmètre, c’est une aiguille dans une botte de foin. C’est déjà un miracle que l’on ait réussi à capturer leur tueuse.
– Il faut absolument le retrouver, grogna Feris. Il s’est emparé de données confidentielles sur ton terminal. J’ai réussi à protéger le plan de bataille de Maz, mais beaucoup d’autres documents pourraient être compromis.
L’amiral blêmit.
– Si ce type a eu accès à mon coffre-fort numérique avec les privilèges administrateur... Par l’Empereur ! Il ne s’agit pas seulement de stratégie militaire. Les codes de la flotte, les fréquences chiffrées, l’ensemble des accréditations sécurisées... La Murcia pourrait frapper n’importe où ! »
Il arracha son terminal portable de sa ceinture avec une frénésie soudaine.
« Résine ! s’écria-t-il. Active le code rouge ! Gèle toutes les accréditations de niveau 3 et supérieur, immédiatement. Initialise des nouvelles clés de chiffrage pour l’état-major et envoie une note d’alerte prioritaire au général Maz et aux amiraux. »
Il attendit la confirmation de l’IA des casernes avant de se tourner vers Feris.
« Je ne peux plus les laisser à l’écart, s’excusa-t-il. La situation est trop grave. Si je ne parviens pas à endiguer rapidement cette crise, Maz va me démolir.
– Pense aussi à te protéger, rétorqua le mercenaire. Maintenant que le traître est aux abois, il va prendre tous les risques. Tu l’as dit toi-même, Jens. La Murcia peut désormais frapper n’importe où. La Mort Rouge n’est sans doute pas le seul assassin dont ils disposent. Laisse-moi affecter deux de mes Baltringues à ta protection. S’il t’arrivait malheur, je ne me le pardonnerais pas.
– Ta sollicitude me touche, répondit l’amiral avec un sourire las. Mais je pense que tu es davantage en danger que moi. C’est toi qui as surpris cet homme dans mon bureau, Feris. La Murcia va probablement tout faire pour t’éliminer. Tu viens de te peindre une cible géante dans le dos. »
Le mercenaire esquissa un rictus calculateur malgré la douleur de l’aiguille qui perçait sa peau.
« Tant mieux. S’ils cherchent à m’attaquer, ce sera l’occasion de leur tendre un piège. Je pourrais servir d’appât.
– Tu ne crois pas que tu prends déjà bien assez de risques ?
– Tu connais l’enjeu. Nous devons à tout prix les arrêter. Quels que soient les plans de la Murcia, ça n’augure rien de bon. Ce n’est pas un hasard s’ils débarquent sur Irotia au moment précis où Maz annonce une campagne militaire. »
L’infirmier posa le dernier point, coupa le fil d'un geste sec et lui injecta un stimulant pour contrer les effets de l’anesthésie locale. Feris grimaça en sentant revenir la morsure de la douleur dans son flanc, mais son esprit s'éclaircit.
« Aide-moi à me lever, s’il te plaît.
– Tu plaisantes ? Tu viens de te faire recoudre !
– Je me reposerai quand je serai mort. On doit vérifier tes armureries. Avec un peu de chance, le fuyard n’a pas eu le temps d’effacer toutes les preuves avant de nous filer entre les doigts. »
Devant l’obstination de son ami, Jens n’insista pas. Il tendit son bras à Feris et l’aida à se remettre debout, ignorant les protestations du médecin. Le Baltringue vacilla, sa vision se troubla un instant, mais il parvient à retrouver son équilibre. Se servant de l’épaule de Jens comme d’une béquille, il suivit l’amiral d’une démarche raide à travers les couloirs de l’Annexe.
Lorsqu’ils pénétrèrent dans la salle de stockage des exoarmures, le constat fut sans appel. Les caissons du premier niveau étaient vides. Vingt emplacements béants les narguaient sous la lumière résiduelle des voyants de sécurité qui clignotaient d’un air triste. En constatant la disparition du matériel, l’humeur de Jens s’assombrit encore.
« Tu avais raison, Feris. Ce sont bien nos équipements qui ont servi à attaquer la planque de Willys.
Il pesta et ajouta d’une voix blanche :
– Vingt exoarmures de combat modèle Vipère. Le traître a fourni à la Murcia de quoi tenir tête à n’importe quelle force de police. S’ils affrontent Ludo avec ce genre d’armes lourdes, les dommages collatéraux vont être immenses. Ils vont transformer la ville en zone de guerre et tuer des centaines de civils. »
Feris secoua la tête, pensif.
« Je ne crois pas qu’ils viseront Willys une seconde fois. Pas avec un tel arsenal. Je traque la Murcia depuis presque dix ans, ce n’est pas leur style de sortir l’artillerie lourde juste pour une querelle de territoire. On a déjà établi qu’ils voulaient ruiner la réputation des Keltien. Ce qu’ils cherchent, c’est le chaos. Ils n’ont pas volé tes données au hasard. S’ils ont envoyé la Mort Rouge s’en emparer, c’est qu’ils en avaient absolument besoin. Ils préparent quelque chose de bien plus gros. »
Il s’approcha d’un caisson vide et effleura le connecteur d’alimentation arraché.
« La bonne nouvelle, c’est qu’ils ne peuvent pas frapper tout de suite. Mon second, Arund Terk, leur a donné du fil à retordre au Troquet des Parieurs. Il a sectionné les servomoteurs et endommagé le blindage de plusieurs armures avec ma découpeuse.
– Dans ce cas, ils vont devoir effectuer des réparations et recharger les batteries, analysa Jens en se grattant la barbe. Vu l’étendue des dégâts que tu décris, ça nous laisse quelques heures de répit, peut-être une journée pour les retrouver.
– Exactement. Ils vont avoir besoin de matériel et d’une grosse consommation d’énergie pour les remettre en état. Ils ne peuvent pas faire ça dans une cave.
Le mercenaire se tourna vers son ami, l’oeil brillant.
– Il faut inspecter tous les ateliers de mécanautes et les usines d’assemblage désaffectées de la zone industrielle. C’est là qu’ils se cachent.
– La zone est immense, Feris, objecta Jens en balayant l’air de la main. On ne peut pas fouiller tous les hangars à l’aveugle, on perdrait trop de temps.
– Tu as raison. Mais si on croise les logs des caissons électroniques avec les données volées dans ton bureau, on pourra peut-être déterminer leur cible. »
L’amiral sortit de nouveau son terminal.
« Je fais descendre une équipe de techniciens tout de suite.
– Non, Jens. Surtout pas.
Feris posa une main ferme sur le bras de son ami pour l’arrêter.
– On ignore jusqu’où s’étend la trahison. Si tu demandes à tes gars de creuser, on risque d’impliquer une autre taupe qui effacera les pistes. Laisse-les bosser sur la préparation des vaisseaux pour la campagne. Je me charge du vol de données et des exoarmures. »
L’amiral haussa un sourcil sceptique.
« Depuis quand es-tu devenu un expert en cybersécurité ?
– Je ne le suis pas. Mais j’ai la chance d’avoir dans mon équipe l’homme qui a codé Résine. Crois-moi, aucun de tes techniciens ne lui arrive à la cheville. »
Il s’empara de son propre terminal. L’écran fêlé pendant le combat contre Amina s’alluma en grésillant. Quelques secondes plus tard, la voix traînante et faussement blasée de Franz Anabellis résonna dans le silence du hangar.
« Ici le bureau des plaintes des Baltringues. Si c’est pour me dire que tu as encore rayé la peinture de mon Zippeur, je raccroche. »
Feris s’autorisa un faible sourire, le premier depuis des heures.
« Franz, j’ai du boulot pour toi. On est à l’Annexe Vipère. Il y a eu un vol massif de données et d’équipement. J’ai besoin que tu viennes siphonner les logs des caissons d’armures et du terminal de Jens. Je veux savoir exactement ce qu’ils ont copié, et surtout, ce qu’ils cherchaient. »
À l’autre bout de la ligne, le ton du scientifique changea instantanément.
« J’arrive. Surtout, ne touchez à rien. Si leur hacker est compétent, la moindre tentative de connexion pourrait déclencher un protocole d’effacement. Je prends ma trousse à outils et Terk pour porter le matériel. »
Feris raccrocha et se tourna vers Jens. Son visage s’était refermé, dur et impénétrable.
« En attendant qu’ils arrivent, on doit sécuriser la zone. Et pour l’amour de l’Empereur, Jens... Assure-toi que personne n’approche les cellules du niveau 4. Si Amina parle à quelqu’un d’autre que nous, Maz est un homme mort. »