Irotia, quai orbital n°9. 13 septembre 3224.
La poussière en suspension retombait lentement, déposant un voile âcre et graisseux sur les uniformes. Milicent restait figée devant le cadavre de son ange gardien, incapable de détacher son regard du corps déchiqueté sous l’amas de tôles. Elle entendait encore le mécanaute lui vanter les prouesses de son vaisseau, son rire franc lorsqu'elle l'accusait de chérir sa Lionne Azur bien plus que son épouse. Trente ans de loyaux services, de connaissances mécaniques pointues et d’une expérience irremplaçable, balayés en une fraction de seconde sous un fuselage de huit tonnes.
Ses tympans bourdonnaient toujours d’un sifflement aigu, un acouphène tenace qui recouvrait à peine le fracas des alarmes de sécurité du quai. Autour d’elle, c’était le chaos. Des robots infirmiers slalomaient à travers la foule paniquée, scannant les ouvriers à la recherche de victimes collatérales de l’impact. L’air, chargé d’une humidité poisseuse, puait l’ozone et le kérosène, le soufre et le sang tiède.
Une main ferme agrippa l’épaule de l’amirale pour l’obliger à pivoter sur elle-même. Le visage de Charles Dell apparut dans son champ de vision. Les traits de son adjoint, d’ordinaire si détendus et rieurs, s’étaient figés en un masque de marbre. Il était couvert de particules métalliques, une fine estafilade saignait sur sa tempe gauche, mais ses yeux couleur kaki brillaient à cet instant d’une intensité glaciale. Derrière lui, les cordistes survivants terminaient d’atterrir en glissant le long des câbles à l’aide de leurs mousquetons.
« Tu es blessée, Mili ? » s’écria-t-il pour couvrir le vacarme du spatioport.
L’amirale cligna des paupières, essayant de comprendre ce qu’il venait de dire. Son estomac fit une embardée, victime d’une nausée foudroyante, mais sa rigueur militaire reprit le dessus. Elle secoua la tête, ravala une bile acide qui montait dans sa gorge, et parvint finalement à s’exprimer.
« Non, je n’ai rien. Cet homme... Charles, il m’a poussée. Il...
– Tu es en vie, c’est tout ce qui compte. Surtout, ne bouge pas d’ici. »
Le lieutenant dégaina son arme de poing et se détourna d’elle, aboyant des ordres aux cordistes rescapés et aux sentinelles qui accouraient dans la zone de fret. En quelques secondes, il avait bouclé un périmètre de sécurité autour de l’épave. Les soldats interdisaient formellement l’accès aux équipes de secours, repoussant les robots et les estafettes d’un geste sec. L’un d’eux déploya un bouclier grésillant autour de l’amirale.
Milicent, le souffle encore court, observa Charles s’approcher prudemment de l’enchevêtrement de câbles sectionnés qui pendaient des vérins de la corvette, une vingtaine de mètres plus haut. L’un des filins, épais comme le poignet d’un homme, s’était écrasé à moins d’un mètre du cadavre du mécanaute. Elle le vit s’accroupir, ranger son arme et sortir une petite lampe de sa ceinture. Le faisceau bleuté balaya l’extrémité du câble cisaillé. Charles demeura immobile un long moment, la mâchoire contractée. Puis il se redressa, parcourut les poutrelles métalliques au-dessus de leurs têtes d’un regard scrutateur, et revint vers elle d’un pas inquiet.
« Amirale, venez voir », murmura-t-il d’une voix basse.
Milicent frémit. Charles ne la vouvoyait que lorsque la situation était grave. Elle avança en chancelant, ses bottes crissant sur les éclats de verre du cockpit et la tôle déchiquetée. Lorsqu’elle se pencha aux côtés de son adjoint, son estomac se noua davantage.
« Ce tendeur n’a pas cédé sous le poids de l’appareil, indiqua Dell en braquant sa lampe sur l’élément suspect. Les brins d’acier ne sont pas effilochés, ils sont soudés entre eux.
– Ça a fondu, constata Mili, la gorge sèche.
– Oui. C’est l’œuvre d’une lance thermique de haute précision. Une découpe parfaite, nette et sans bavure. La décoloration du métal indique une chauffe à plus de trois mille degrés. »
L’amirale releva la tête, fixant les crochets d’arrimage magnétiques qui encadraient l’emplacement originel du chasseur, tout en haut.
« Et les rivets de secours ? » demanda-t-elle, sentant un froid indescriptible remonter le long de sa colonne vertébrale. « Ils sont censés s’enclencher en cas de perte de tension sur l’élingue principale.
– C’est la première chose que j’ai vérifiée sur le moniteur de contrôle, répondit Dell avec un pincement de lèvres. Les registres sont clairs : les huit rivets magnétiques ont été désactivés simultanément. Avec une seule ligne de commande, trois secondes avant que le câble sectionné ne lâche.
– Ce n’était pas un accident, souffla Mili.
– Non, trancha Charles. C’est une tentative de meurtre. Et vous en étiez la cible. »
L’implication frappa Milicent avec plus de violence que le chasseur s’écrasant sur les quais. Ce qu’elle prenait pour une défaillance technique catastrophique était une exécution planifiée avec une précision chirurgicale. Sur un appontement militaire, au milieu d’une centaine de soldats, quelqu’un avait piraté le système de levage et manipulé une lance thermique sans déclencher la moindre alerte. Quelqu’un qui se trouvait encore là, dans la foule, observant son échec. Prêt à recommencer.
Soudain, le bruit du spatioport, les cris et les sirènes lui parurent infiniment menaçants. Chaque mécanaute encapuchonné, chaque technicien derrière son écran devenait un assassin potentiel. L’effervescence qui l’avait réjouie quelques minutes plus tôt se métamorphosa en un vivier grouillant qui se refermait sur elle.
« On doit foutre le camp d’ici, amirale », siffla Charles en lui saisissant le bras avec une autorité inhabituelle. « Tout de suite. Cet endroit est une passoire, et nous sommes à découvert.
– Mes hommes...
– Ils vont sécuriser la zone. Je viens d’en donner l’ordre. Mais pour vous, c’est retour aux casernes. Et je ne vous lâche pas d’une semelle. Il y a trop de nouveaux conscrits dans cette marée humaine. »
Il l’empoigna de plus belle et fendit la foule en direction du tube, escorté par une dizaine de Gingers qui leur dégageaient un passage, arme au poing. Une fantassine rousse tout juste sortie de l’adolescence, au visage moucheté de taches de son, se glissait dans les pas de Milicent comme son ombre. Elle portait sur son dos le lourd générateur qui enveloppait l’amirale d’un champ de force impénétrable.
« Si l’assassin veut m’atteindre, songea-t-elle, il abattra cette jeune femme la première. Elle n’a aucune protection mais elle risque sa vie pour moi. »
Un instant plus tard, ils s’engouffrèrent sans encombre sous la halle du spatioport et les soldats se déployèrent pour en interdire l’accès. Une rame élancée aux allures d’oiseau de proie les attendait. Charles fit monter Mili à bord. D’un geste, elle exigea que la rouquine s’installe avec eux, en dépit du regard noir de son adjoint. Le sas du monorail se referma dans un chuintement pneumatique, scellant l’habitacle et coupant net la clameur insoutenable des quais. Le silence qui tomba dans la cabine fut presque aussi lourd qu’un locomotor. Milicent invita la cadette à s’asseoir juste à côté d’elle, sur la banquette en cuir synthétique. L’appareil tressaillit, ses moteurs à induction ronronnèrent, et la capsule fut projetée à une vitesse vertigineuse en direction des casernes. Glissant sur ses rails magnétiques, la rame fendit les ténèbres du ciel irotien, zébré par les éclairs d’un orage naissant.
L’atmosphère confinée de l’habitacle semblait faire écho à la tempête qui se préparait dehors. À intervalles réguliers, les néons blafards des anneaux de propulsion flashaient à travers l’hyper-verre, découpant les visages des trois passagers en ombres dures et fantomatiques. Assise bien droite sur sa banquette, Milicent gardait les yeux rivés sur la vitre. Elle n’observait pas la métropole noyée sous la pluie battante, mais le reflet de Charles Dell. Son adjoint se tenait debout près du sas, la mâchoire si serrée que le muscle de sa tempe frémissait. Les flashs stroboscopiques trahissaient un détail troublant : la main droite du lieutenant, crispée sur la barre de maintien, tremblait imperceptiblement.
Mili fronça les sourcils. Charles était un pilote d’élite. Un homme façonné par la pression, capable d’enchaîner les manœuvres à haut risque sans que son rythme cardiaque ne s’emballe. Jamais, dans ses longues années de service, elle ne l’avait vu aussi nerveux, le regard si sombre, presque fuyant. L’espace d’une seconde, le venin de la paranoïa s’insinua dans ses veines. Un piratage sans alerte au milieu d’une foule de soldats. Une exécution clinique. Charles possédait les codes des terminaux de maintenance et tous les détails de son emploi du temps. Son empressement à l’évacuer des lieux pouvait-il être une manœuvre pour cacher son implication ? Pour laisser le temps à un complice d’effacer les preuves ?
Elle chassa cette pensée de son esprit, s’interdisant de plonger dans ce gouffre. Mili connaissait Charles depuis vingt ans, il était son adjoint depuis près d’une décennie. Commencer à douter de lui, c’était se retrouver seule et vulnérable face à ses ennemis. Au fond, elle avait une idée précise du motif de cette tentative d’assassinat. Ses recherches clandestines sur la bataille d’Edidris dérangeaient quelqu’un. Un individu haut placé, assez influent pour commanditer un meurtre en plein jour sur un quai bondé de militaires. On avait cherché à l’éliminer trois heures après sa rencontre avec Feris Park, près du spatioport des casernes.
Ce timing n’était pas un hasard.
L’amirale détourna les yeux du reflet de son adjoint pour les poser sur la jeune femme assise à ses côtés. La cadette se tenait raide comme un piquet, le souffle court, écrasée par le poids du générateur de bouclier qui lui meurtrissait les épaules. Même à bord de ce train sécurisé, elle n’osait pas l’enlever. La pauvre s’agitait sur la banquette, visiblement mal à l’aise, contemplant ses genoux et ses doigts qu’elle tordait dans tous les sens. La lumière d’un néon éclaira brièvement le matricule de son uniforme : R-G 534. À côté de l’identifiant figurait son patronyme.
Romy Gallagher.
L’amirale se souvenait de son nom. Elle l’avait sélectionnée la veille parmi une centaine de nouveaux cadets pour rejoindre son escouade. Son dossier mentionnait d’excellentes aptitudes physiques, une bonne réactivité face au danger, mais aussi un caractère introverti qui l’avait pénalisée dans de nombreux exercices de groupe. Milicent détailla les taches de rousseur qui parsemaient son nez, la courbe juvénile de ses joues, la peur mal dissimulée qui faisait briller ses prunelles claires. Dix-sept ans. L’âge exact de Teddy au moment de sa mort. Douze années s’étaient écoulées, mais le fantôme de son fils adoptif venait brusquement de se matérialiser dans cette cabine, sous les traits de cette gamine rousse au regard terrifié.
L’amirale serra les poings à s’en enfoncer les ongles dans les paumes. Une larme glissa le long de sa joue pour venir s’échouer au coin de ses lèvres. Au loin, elle entendit un cri. Un flash aveuglant déchira la nuit, elle sentit la chaleur mortelle du plasma qui se précipitait sur elle. Elle ferma les yeux. Sa gorge se noua, étouffant un sanglot silencieux. Teddy n’aurait pas dû se trouver là. Ce rayon brûlant ne lui était pas destiné. Le cœur lourd, Milicent poussa un profond soupir. Dans ce silence de plomb, rompu seulement par le sifflement de la rame, elle fit un serment silencieux. Elle ne laisserait pas un autre enfant mourir dans cette foutue guerre. Elle protègerait la cadette Gallagher, quel qu’en soit le prix.
La décélération soudaine la tira de ses pensées. Les moteurs à induction réduisirent leur fréquence dans un gémissement grave, et la rame s’immobilisa dans le spatioport des casernes. Le sas pneumatique s’ouvrit avec un chuintement libérateur.
« On est arrivés », annonça Charles, toujours sur le qui-vive.
Soulagée de quitter ce huis clos étouffant, Milicent lissa son uniforme et lui fit signe de descendre en premier. Ils émergèrent sur une passerelle balayée par des bourrasques glaciales. L’orage avait éclaté sur Irotia, transformant le ciel morose d’après-midi en une nuit d’encre prématurée. Des torrents de pluie s’abattaient sur les toits du complexe militaire, martelant les structures métalliques dans un vacarme assourdissant.
En traversant la vaste cour pour rejoindre le quartier des officiers, Milicent aperçut une dizaine de silhouettes immobiles sur le terrain d’entraînement en contrebas. Malgré les conditions climatiques épouvantables, un groupe d’aspirants snipers s’exerçait au tir de précision, impassibles sous le déluge. Leurs capes de protection cirées, alourdies par l’eau, leur donnaient l’allure de spectres gris se confondant avec les ténèbres. Du coin de l’oeil, tout en marchant, Milicent chercha une silhouette familière parmi eux. Prune avait pris la tête de l’escouade Fantôme la veille, elle devait logiquement superviser cet exercice. L’espace d’un battement de cœur, elle espéra croiser son regard, ne serait-ce qu’un instant. Elle avait grand besoin de se raccrocher à son ancre dans cette journée de chaos. Mais entre les bourrasques qui fouettaient la pluie en rideaux opaques et la visibilité quasi nulle, il était impossible de distinguer les visages. Les snipers n’étaient que des ombres anonymes postées dans la tempête. Un frisson la parcourut, qui n’avait rien à voir avec le froid. Quelque chose dans cette vision de tireurs embusqués sous la pluie la mettait mal à l’aise. Elle accéléra le pas, pressée de se réfugier à l’intérieur des casernes.
C’est alors qu’elle remarqua l’agitation anormale qui régnait devant les portes du bâtiment des officiers. Des sentinelles se déployaient sur les coursives, aboyant des ordres inaudibles sous le vacarme de l'orage. Des faisceaux de lampes torches balayaient frénétiquement les angles morts et les fenêtres des étages supérieurs. L'atmosphère n'était pas à la routine militaire, mais à l'état d'urgence.
« Qu’est-ce qui se passe encore ? » lâcha Dell, une main déjà posée sur la crosse de son arme.
Ils pénétrèrent dans le hall. L'ambiance y était électrique. Des soldats en tenue de combat complète, qui n'avaient rien à faire dans le quartier des officiers, allaient et venaient d'un pas pressé, échangeant des mots brefs dans leurs intercoms. Personne ne leur prêta attention, trop absorbé par une menace invisible. Chaque couloir qu'ils empruntaient bourdonnait de cette activité fébrile et désordonnée.
« On dirait une fourmilière attaquée par un prédateur », songea Mili, le cœur battant à nouveau la chamade.
Son angoisse monta encore d'un cran. Ce chaos ne ressemblait pas à une procédure d'évacuation suite à son accident sur les quais. C'était autre chose. Une crise plus profonde, certainement plus grave.
Lorsqu’ils atteignirent enfin le palier de son bureau, une vaste pièce surplombant le reste du complexe militaire, Dell s’avança pour déverrouiller l’accès. Il posa machinalement sa paume sur le lecteur biométrique, mais au lieu du sifflement habituel de la porte, une voix métallique et impersonnelle résonna dans le couloir silencieux.
« Accréditation refusée. Lieutenant Charles Dell, votre autorisation d'accès a été révoquée par un protocole de sécurité de niveau 4. »
Charles retira sa main comme s'il venait de toucher une plaque brûlante, le visage décomposé par la stupeur.
« Qu'est-ce que c'est que ce cirque ? » lança-t-il en se tournant vers Milicent.
L'amirale le fixa, tout aussi déconcertée.
« Aucune idée. »
Une notification lumineuse clignota sur le panneau de contrôle. C'était la voix de Résine, l'IA des casernes, qui s'adressa de nouveau à eux, cette fois sur un ton purement informatif.
« Protocole de sécurité maximal engagé suite à une intrusion hostile. Toutes les accréditations non essentielles ont été gelées. Seul le propriétaire des lieux est autorisé à accéder à cet espace. »
Un silence perplexe s'installa entre eux, seulement troublé par les pas précipités des soldats au loin. Milicent fit un pas en avant.
« Ouverture », commanda-t-elle d'une voix ferme.
« Accréditation confirmée. Bienvenue, amirale Kirkov. »
Les portes blindées glissèrent sans bruit. Mais avant que Mili ne puisse entrer, Charles l'arrêta d'un geste, reprenant son rôle de protecteur.
« Attendez. Je vérifie que la pièce est sécurisée. »
Il jeta un œil rapide à l'intérieur, puis se tourna vers la jeune cadette qui les avait suivis sans dire un mot, écrasée par la tension ambiante.
« Gallagher, vous restez en faction ici. Personne n’entre, même si c’est le général Keltien en personne. Compris ? »
La jeune femme aux taches de rousseur déglutit péniblement, mais se redressa du mieux qu’elle put, plaquant son fusil d’assaut contre son torse.
« À vos ordres, lieutenant. »
Après un dernier regard circulaire, Charles laissa Milicent pénétrer dans son bureau. L'amirale fut immédiatement enveloppée par une pénombre rassurante que seules perçaient les lumières mourantes de la ville à travers le blindage de sa baie vitrée. Laissant échapper un long soupir tremblant, elle s’approcha de la paroi translucide et y appuya son front pour permettre au froid du verre d’apaiser enfin les battements frénétiques de son cœur.
Sous sa fenêtre, elle reconnut le terrain d’entraînement où l’escouade de snipers continuait de s’exercer au tir malgré la pluie battante et la visibilité réduite. Face à elle se trouvait le toit-terrasse du mess réservé aux officiers. Au-delà, l’amirale pouvait admirer l’un des plus beaux panoramas de la métropole. La Via Imperiale s’offrait dans toute sa perspective avec ses façades couvertes de boutiques aux enseignes colorées et lumineuses. À droite, la couronne des Hauts-Jardins se devinait à peine dans l’obscurité orageuse ; seules les lueurs vacillantes de quelques réverbères disséminés dans les parcs parvenaient à percer le rideau de ténèbres, créant l’illusion troublante d’un ciel noir constellé d’étoiles à hauteur d’homme. Enfin, tout au bout de cette toile de maître naturelle, à l’endroit exact où l’horizon embrassait le diadème scintillant de la station Revitalis, se tenaient la Place Geneter et le Palais du Gouverneur, cœur resplendissant de la cité au milieu des immeubles sombres et des tours effilées du centre-ville.
Comme toujours, poser ses yeux sur ce paysage à couper le souffle lui apporta une sensation de calme et de paix intérieure dont elle avait cruellement besoin. La peur d’avoir frôlé la mort sur ce quai orbital et le stress du chaos ambiant furent repoussés dans les tréfonds de son esprit. Derrière ces murs de verre blindé, face à l’immensité de sa ville balayée par les éclairs, elle se sentit, un court instant, intouchable.
Ce répit ne dura pas.
Le clignotement insistant d’une notification prioritaire sur son terminal la ramena à la réalité. Charles, qui avait fini de sécuriser la pièce, s’approcha d’elle.
« Tout va bien, Mili ? dit-il en lui effleurant le bras. Tu veux que je te laisse un moment ? »
L’amirale se détourna à contrecoeur de la baie vitrée, le visage dur. Elle nota mentalement que son adjoint la tutoyait de nouveau. Cette proximité retrouvée lui fit l’effet d’un baume réparateur.
« Non, je préfère que tu restes. À mon avis, le contenu de ce message te concerne aussi. »
Elle posa son doigt sur l’écran et fit un geste en direction de l’holotable. L’alerte rédigée par Résine s’imprima en 3D dans les airs, projetant une lueur rouge sur leurs visages tendus. Elle détaillait l’intrusion de la Mort Rouge et de son complice dans l’Annexe Vipère, le vol de données classifiées et la convocation de tous les amiraux pour une réunion de crise dans le bureau de Maz.
Charles laissa échapper un juron sonore.
« Au nom d’Utar ! s’exclama-t-il. C’était donc ça, tout ce chaos... »
Milicent resta de marbre. Le visage crispé, perdue dans ses pensées, elle réfléchissait à voix haute.
« Une tentative d’assassinat contre moi au moment exact où les serveurs de Jens sont piratés, murmura-t-elle. Ce n’est pas une coïncidence. Les deux évènements sont liés. Quelqu’un veut semer la panique au sommet de l’état-major et m’éliminer au passage. »
Son lieutenant la regarda avec une inquiétude palpable.
« Si c’est le cas, le responsable a préparé son plan à l’avance. Le timing colle à la perfection, et la chute de ce chasseur sur le quai a été soigneusement préméditée.
– Le message mentionne la capture de la Mort Rouge et un complice qui s’est échappé, renchérit Mili. Il ne pouvait pas rejoindre le spatioport pour commettre cet attentat contre moi. La fenêtre chronologique est bien trop restreinte.
– Donc, on a affaire à au moins trois personnes différentes, conclut Charles. Et deux d’entre elles sont toujours en liberté. Une idée de la raison pour laquelle ils essaieraient de te tuer ? »
L’amirale se mordit la lèvre, hésitante. Personne, en dehors de Prune, n’était au courant de ses recherches. Pourtant, la connexion avec Edidris était plus qu’évidente. Le moment était venu de faire confiance à Charles et de partager ses doutes.
« Depuis plusieurs mois, j’enquête en secret sur les véritables causes de la défaite d’Edidris, révéla-t-elle. Toutes les archives de la bataille ont été scellées. Effacées des registres. La version officielle est lapidaire : Feris Park est coupable de trahison, il a désobéi aux ordres et provoqué le massacre du bataillon dirigé par le général.
– Mais tu ne crois plus à cette version, devina le lieutenant.
– J’ai besoin de comprendre, Charles. J’ai perdu ma famille là-bas. Ma raison de vivre. Je suis persuadée que toute cette histoire était un coup monté pour éliminer Maz. Je n’ai pas de preuves, mais il y a trop de zones d’ombre. Quelqu’un nous a trahi, il y a douze ans. Et je pense que le vrai coupable s’apprête à recommencer. »
Dell se gratta la barbe. Sans s’en rendre compte, il se mit à faire les cent pas comme un lion en cage.
« Ton raisonnement se tient, admit-il. Une nouvelle campagne se prépare, donc le traître cherche à mettre le chaos dans nos armées. Tes recherches menacent directement sa mission et son identité. Mais qui d’autre que Prune pourrait être au courant ? »
L’amirale poussa un profond soupir. Elle se détourna une dernière fois vers la baie vitrée, comme si Irotia elle-même pouvait lui souffler la réponse.
« Officiellement, personne. Mais je ne suis pas dupe, Charles. Je suis surveillée depuis des années. On a tenté de me museler, de me faire lâcher prise. Ça venait d’en haut. Le réseau de contre-espionnage impérial m’a menacée. Tous les documents relatifs à la bataille ont été bloqués par une accréditation de niveau 8. Même Maz ne peut plus les consulter. Et il n’y a pas trente-six personnes dans l’empire avec le pouvoir de faire ça. »
Le lieutenant laissa échapper un hoquet de surprise.
« Bon sang, murmura-t-il. C’est encore pire que ce que j’imaginais. Tu penses à quelqu’un en particulier, pas vrai ? »
L’amirale hocha la tête et répondit d’une voix blanche.
« Ravena Minatobi. Elle a l’influence nécessaire, elle contrôle une branche entière de l’Onyx. Elle était la rivale directe de Maz aux dernières élections. Et comme par hasard, alors que la nouvelle campagne et la succession du gouverneur se profilent, le chaos s’installe à nouveau sur Irotia. Ça fait trop de coïncidences. »
Le visage de Charles se décomposa. S’attaquer à la toute-puissante cheffe des armées impériales était suicidaire.
« Mili, tu dois me promettre d’arrêter immédiatement cette enquête. C’est bien trop dangereux. Si notre ennemi agit sur ordre de Minatobi, et s’il est assez puissant pour avoir eu recours aux services de la Mort Rouge... Tu ne fais pas le poids. »
Milicent se détourna de la baie vitrée pour lui faire face. Le reflet des éclairs qui zébraient le ciel d'Irotia illumina un instant la dureté de ses traits.
« Et laisser le traître qui a sacrifié nos hommes s'en tirer ? Jamais. » lâcha-t-elle, sa voix tranchante comme un éclat de verre. « Mais tu as raison sur un point. Il faut que je sois plus prudente. Et que je protège les personnes que j’aime. »
Un silence s'installa, seulement troublé par le grondement lointain de l'orage. L'adrénaline de la confrontation retombait, laissant place à une forme d'épuisement, de vulnérabilité. Mili passa une main lasse sur son visage. Son masque d’amirale se fissura pour laisser entrevoir la femme qui se dissimulait derrière.
« Avant que tout ça ne dégénère... Il faut que je te demande quelque chose, Charles. » Sa voix était plus douce, presque hésitante. « La campagne contre Polaria va bientôt commencer. Les choses vont s'accélérer. Alors Prune et moi, on a décidé de se marier avant le départ. »
Charles resta silencieux un instant, surpris par le changement de sujet, puis un sourire sincère fendit son visage.
« Eh bien... Il était temps ! Toutes mes félicitations, Mili. Vraiment.
– Merci, » répondit-elle, un éclat de chaleur dans ses yeux gris. « Je veux quelque chose de simple. Une cérémonie rapide, en présence des gens qui comptent. Et pour ça... j'aimerais que tu sois mon témoin. »
L'émotion submergea Charles. Il ouvrit la bouche pour répondre, les yeux brillants de fierté et de gratitude.
« Ce serait le plus grand… »
Il ne termina jamais sa phrase.
Son regard se figea. Juste le temps de voir le petit point rouge incandescent qui venait d'apparaître sur le col de Milicent, dansant au rythme de son pouls. L’instinct prit le dessus.
Il se jeta sur elle.