J-695
Quand Sofia gare sa voiture dans la rue, après sa journée de travail, elle ne sait même pas si elle retrouvera Baptiste à la maison. Hier soir, elle a guetté, jusqu’à s’endormir, le bruit de la porte qui s’ouvre, de Baptiste qui se déchausse dans l’entrée, du robinet qu’il ouvre aussitôt pour se laver les mains, quand il arrive à l’appartement. Elle a attendu jusqu’à deux heures du matin, elle qui d’habitude se fait un devoir d’éteindre la lumière avant minuit la veille d’un jour de travail. Mais ce matin, l’appartement était toujours vide. Il n’a même pas pris la peine de lui écrire.
Les épaules baissées, Sofia monte les escaliers jusqu’au troisième étage. Si Baptiste n’est toujours pas rentré, il sera temps de se poser de sérieuses questions. Elle espère qu’il n’est pas trop tard, qu’il a juste été voir Guillermo, par un concours de circonstances, à un moment où leur couple se comprend moins. Qu’il a juste oublié de l’appeler, peut-être s’est-il endormi tôt, même si elle émet des doutes sur ce scénario optimiste.
Lorsqu’elle pousse la porte de l’appartement, elle reste à l’affût des moindres détails. Dans un recoin de l’entrée, parfaitement alignées, les chaussures de Baptiste la rassurent. Elle expire.
Dans le salon, allongé dans le canapé, il lit les Pensées pour moi-même de Marc-Aurèle. Sofia l’embrasse, lui demande à la volée si Guillermo va bien, et Baptiste lui répond d’un « mmh mhh » sans quitter sa page des yeux.
Elle n’insiste pas. Il est là, c’est l’essentiel. Alors, elle part se changer, et en profite pour ranger les affaires qui traînent dans un coin de la chambre. Elle se met même à récurer la salle de bain alors qu’elle rechigne le plus souvent à le faire. Nettoyer la détend. Nettoyer lui fait penser à autre chose. Nettoyer lui donne du temps. Et une fois que le robinet brille, elle l’enclenche et laisse ses doigts sous l’eau froide. Elle veut créer un électrochoc, mais elle a du mal à rassembler son courage à deux mains. Alors, elle s’asperge le visage. Elle le sèche avec minutie, l’hydrate avec soin et inspire un bon coup.
Maintenant.
Elle débarque dans le salon d’un pas décidé. Baptiste n’a pas bougé d’un pouce. Lorsqu’elle se plante devant lui, il lève la tête par-dessus les pages.
— On va où, exactement ? l’apostrophe-t-elle.
Baptiste saisit le marque-page sur la table basse et repose son livre avant de s’asseoir, les mains jointes sur ses genoux. Elle préfèrerait qu’il lui réponde, mais il a visiblement prévu de la laisser parler.
— Je ne nous sens plus, là. Et je n’aime pas ça, reprend-elle.
Baptiste se passe la main sur le front.
— Je pense… commence-t-il avant de marquer un silence. Que certaines bases, élémentaires dirons-nous, ont changé, et qu’on a chacun besoin de faire notre chemin là-dessus.
— Ensemble. C’est un chemin qu’on doit faire ensemble.
— Tu ne peux pas attendre de moi de te suivre sans me demander si moi aussi, ça me va.
Dans sa tête, Sofia ressasse les mots d’Ana. « Tu dois libérer Baptiste ».
Impossible.
Elle reprend d’une voix éraillée :
— Et si, à cheminer chacun seul dans son coin, on n’avançait plus dans la même direction ?
— Ce sera peut-être le cas.
Sofia vacille un instant et se rattrape d’un pas maladroit.
— Je ne veux pas, murmure-t-elle avant de renifler.
Sofia bascule sa tête ; ses cervicales qui craquent déchirent le silence. Et Baptiste, entend-il aussi son cœur qui bat à tout rompre ?
— Ecoute Sofia, rien n’est définitif pour l’instant. Mais si on ne veut plus la même chose, le mieux qu’on puisse faire, c’est de ne pas l’ignorer.
Ne pas répondre sur le coup de l’émotion…
— Tu ne peux pas m’en vouloir de ne pas changer d’avis, continue-t-il. Je veux avoir des enfants. C’est un fait. Mais je respecte assez ton choix pour ne pas te forcer à en avoir, si ce n’est pas ce que tu veux vraiment.
— Et si je continue de ne pas en vouloir, ça fait quoi de nous ?
Baptiste se redresse, les bras croisés, et au terme d’une longue inspiration, conclut enfin :
— J’y réfléchis, à ça aussi, tu sais ? J’y pense beaucoup, même. J’essaie de me dire, et si, et si. Et ce n’est pas si simple. Mais au fond de moi, j’ai cette conviction. Je veux des enfants. Je n’ai sûrement pas détricoté toutes les conséquences que cela emportera, et je ne veux pas prendre de mauvaise décision. Mais je ne me vois pas sans enfant.
— Donc tu vas me quitter.
— Ce n’est pas ce que j’ai dit.
— C’est ce que tu me diras quand tu auras fini ton tricot, siffle-t-elle.
— Tsss.
Baptiste sourit, secoue la tête.
— Je suis sérieuse.
Il se lève pour se rasseoir à côté d’elle. Passe son bras au-dessus de son épaule et l’attire vers lui. Sur sa chevelure, il dépose un baiser délicat.
— Les choses ne sont pas si simples, souffle-t-il.
Sofia s’arrime à son torse, ses longues inspirations entrecoupées d’un hoquet inarrêtable. Elle veut se contenir, mais des larmes salées gagnent déjà la commissure de ses lèvres. Elle n’abandonne pas tout à fait. Pas encore.
— Je n’aime pas quand tu pleures, chuchote Baptiste en pinçant une mèche de cheveux entre ses doigts pour l’éloigner de son visage et la ranger derrière son oreille.
Cette fois-ci, Sofia capitule devant l’avalanche. Elle geint si fort qu’elle se dit qu’elle ressemble à un enfant, à pleurer comme ça, à décharger toutes ses émotions sans parvenir à les contrôler. Cette pensée redouble sa peine. Les narines obstruées, elle a du mal à respirer. Baptiste se penche pour attraper la boîte à mouchoirs rangée sous la table basse, sans pour autant rompre le contact.
Il essuie ses larmes, lui en tend un autre pour qu’elle se mouche, lui caresse le crâne pour qu’elle se calme. Sofia lâche encore quelques cris épars, des relents de pleurs la secouent.
— J’ai peur, tu sais ? lâche-t-elle d’une voix tremblante.
— Je sais, murmure-t-il avant d’embrasser ses cheveux.
— Et si je n’étais pas heureuse ?
Baptiste la prend dans ses bras et resserre son étreinte.
— Tu ne le sauras jamais avant d’y être.
— Mais imagine ? Comment pourrais-je être une bonne mère si je ne suis pas heureuse ?
— Je croyais que tu préférais raisonner à partir de réalités tangibles !
Cette fois, Sofia rit et, pendant un instant, ses épaules se détendent enfin.
— C’est normal d’avoir peur. C’est sûr que ce sera un gros changement. Mais il n’y a pas de raison qu’on n’y arrive pas ensemble.
— Et si je n’y arrive pas ?
— Ne laisse pas ta peur t’empêcher de vivre ce qu’il y aura peut-être de plus beau à connaître.
Sofia ferme les yeux. Elle ne sait pas si avoir un enfant, c’est ce qu’il y a de plus beau à vivre. Beaucoup le disent, oui, mais ceux qui ne le pensent pas ne l’avouent pas en général. Elle n’aura à ce sujet aucune certitude, elle ne pourra pas savoir dans quel camp se situer avant d’avoir essayé.
— Et puis, rien ne nous oblige à faire ça là, maintenant, continue Baptiste. On peut prendre notre temps.