J-696
Sofia ignore les commerçants qui déclament à qui veut l’entendre la bonne affaire du moment sur les choux, le Saint-Nectaire et les turbots tandis qu’elle remonte les allées du marché des Capucins d’un pas pressé. Elle n’a pas entendu le réveil sonner, ou elle avait oublié de le mettre… Sans doute l’idée de se lever un dimanche a créé des nœuds dans son inconscient. Pourtant, elle doit respecter un horaire strict. À quatorze heures, Baptiste rentrera du travail, alors si d’ici là elle veut que tout soit prêt, elle n’a pas de temps à perdre. Elle va lui sortir le grand jeu : ses biscuits secs à la cannelle qu’il aime tant et un chocolat chaud au marshmallow, comme sa mère lui faisait quand il était petit. Il a fallu des dizaines d’essais à Sofia pour trouver la recette de cette madeleine de Proust revisitée, la tasse de thé en moins. Encore fallait-il savoir que sa mère était intolérante au gluten et qu’elle utilisait de la farine de châtaigne, comme si un gosse de six ans pouvait se souvenir de cela lorsque la détentrice de la recette a disparu avec son secret. Heureusement, le père de Baptiste n’a pas tout oublié de sa vie passée et a pu leur livrer la clé de ce mystère au cours d’un goûter où Sofia, bienheureuse de trouver enfin un sujet de conversation qui dure plus de deux minutes, lui a fait le récit de toutes les tentatives loupées de reproduire le fameux biscuit.
Ils dégusteront le goûter autour d’un jeu d’échecs. Il faut bien qu’elle progresse un peu. Lui adore lui expliquer. Quant au dîner… Sofia hésite encore. Elle choisira une fois devant l’étal du boucher ; mais celui-ci a d’autres chats à fouetter que d’attendre qu’elle se décide enfin, et le lui fait comprendre. Il sert le monsieur de derrière, pour lui laisser le temps de jeter son dévolu sur l’une de ses merveilleuses pièces. Sofia n’aime pas son ton : Baptiste aura des raviolis frais à la place. De toute façon, il adore manger italien, et elle n’a pas beaucoup de cordes à son arc quand il s’agit de cuisiner.
De retour à l’appartement, Sofia s’attèle à mettre de la farine partout. Rien ne doit accrocher quand elle malaxe ses biscuits, pas même les chaussures au sol ni son nez au milieu de la figure. Un coup d’œil inquiet à l’heure lui indique qu’il reste encore trente minutes avant que Baptiste ne finisse son service, et un quart d’heure supplémentaire tout au plus pour le retour si aucune « situation » ne s’est produite. Sofia avait oublié de prévoir le nettoyage de la cuisine, une mauvaise surprise qu’elle aimerait lui éviter. Non, il ne doit que sentir la cannelle qui embaume l’appartement et découvrir les attentions qui vont s’accumuler au fil de la journée, jusqu’au cinéma, ce soir. Elle a repéré un film abscons qu’il devrait aimer.
Aujourd’hui, tout doit tourner autour d’eux. Il s’attend sûrement à ce qu’elle passe la journée en vadrouille, à chasser quelques clichés, et elle aurait pu (la luminosité des après-midis d’hiver est particulièrement savoureuse) mais il y a plus important, il y a eux deux, il y a son couple, il y a Baptiste, et tout ce qu’elle veut préserver. Une résolution qu’elle se rappelle à chaque étoile qu’elle découpe dans la pâte, à chaque coup d’éponge qu’elle passe pour essuyer le plan de travail, à chaque objet qu’elle remet en place dans le salon pour faire de Baptiste un invité royal en sa propre demeure, quand enfin, le cliquetis de la serrure la fait sursauter.
Que le spectacle commence.
Elle se dirige vers la platine où elle place le vinyle de Random Access Memories et actionne le bras. Elle ajuste le volume, et les Daft Punk résonnent en toile de fond, couvrant le bip du four qui annonce la fin de la cuisson.
Baptiste n’entre pas dans le salon. Pourtant, la cannelle commence à embaumer l’appartement et la pièce aurait dû commencer par ce premier acte, celui du « mon cœur, tu as fait les biscuits ! » Ce à quoi elle aurait répondu : « et ce n’est que le début. » Mais l’acteur tarde tant à entrer sur scène qu’elle finit par aller le chercher en coulisses. Elle le trouve dans la chambre, le nez dans le placard. Alors, elle échange les rôles :
— J’ai préparé des biscuits, minaude-t-elle.
Il se rapproche d’elle et l’attire à lui afin de lui déposer un baiser sur le crâne.
— Je ne pensais pas que tu serais là cet après-midi, élude-t-il.
— Tout s’est bien passé au travail ?
Baptiste prend une longue inspiration.
— Oui.
Sofia penche la tête. Elle aurait pourtant juré qu’il s’est passé quelque chose ce matin.
— Tu ne veux pas m’en parler ? insiste-t-elle.
— Il ne s’est rien passé de particulier. Dans mon travail, c’est plutôt une bonne nouvelle, non ?
— Vu comme ça, en effet.
Sofia s’assied sur le lit. Baptiste s’adosse contre le mur et la toise en silence.
— Je me disais qu’on aurait pu faire une partie d’échecs ?
— J’ai prévu d’aller chez Guillermo aujourd’hui.
— Guillermo ?
— Ça fait un moment qu’il me tanne pour aller le voir.
— Je ne l’ai pas vu depuis…
Très longtemps. Car depuis qu’elle est avec Baptiste, ils n’ont presque plus eu de nouvelles de cet ancien colocataire. Baptiste et lui se sont rencontrés pendant leur formation et vivaient ensemble comme chien et chat, avec beaucoup d’affection au milieu, précisait-il à chaque fois qu’il se plaignait de sa tendance bordélique ou de son caractère exalté.
Baptiste repart vers l’armoire, d’où il extirpe avec soin des vêtements qu’il entasse sur le lit.
— Et ça, c’est pour quoi ? demande Sofia, un sourire anxieux plaqué sur son visage.
— Je suis de repos demain, alors peut-être que je ne rentrerai pas ce soir.
— Même pas pour dîner ?
— Je ne l’ai pas vu depuis longtemps !
— Je vois, mais…
Je vois, mais je t’ai fait une surprise. Je vois, mais j’aimerais passer du temps avec toi. Je vois, mais ne fais pas ça, t’en aller l’air de rien alors que tu ne le fais jamais et que Guillermo, la dernière fois que tu l’as vu, il t’a pompé l’air. Pourquoi lui et pas moi, là, aujourd’hui, alors que j’ai terriblement besoin de toi, de nous, de nous sentir vivants, qu’en ce moment, tout part à la dérive et que c’est le chaos dans ma tête.
Elle finit par lui sourire.
— Tu l’embrasseras de ma part.
Elle tourne les talons et part se servir un verre d’eau. Elle s’efforce de garder la tête haute quand Baptiste revient avec son sac sur l’épaule, quand il lui dit « tu me garderas des biscuits », qu’il lui demande si elle compte aller écrire quelques photographies aujourd’hui, quand elle lui ment en répondant qu’elle retouchera ses dernières prises de vue, alors qu’elle n’aura pas la tête à autre chose qu’à ce qu’il se passe sous ses yeux : ce vide intersidéral qui continue de se creuser et qu’elle a peur de ne plus pouvoir boucher seule.
La porte se referme et Sofia demeure là, plantée contre le mur, comme si elle espérait que Baptiste fasse marche arrière, ne serait-ce que pour lui dire qu’il l’aime, qu’il a oublié de l’embrasser, qu’il l’appellera ce soir, ce genre de petits gestes qui faisaient auparavant partie de leur quotidien, et dont l’absence ces dernières semaines lui saute à la gueule. Elle a essayé de se convaincre que cela passerait, le temps qu’ils remontent la pente mais à présent, Sofia n’est plus sûre.
Et si Baptiste partait vraiment ?
Ils ne font plus l’amour.
Ils ne parlent plus tant que ça.
Il ne la regarde plus dans les yeux.
Que sont devenus les amoureux transis, en pleine lune de miel permanente depuis leur rencontre quatre ans plus tôt, à rendre jaloux les couples alentour ? Combien de fois Ana ne s’est-elle demandé si Samuel l’aimait quand elle entendait le récit des virées surprise, des sorties culturelles dont eux seuls avaient le secret, des petites attentions culinaires du couple de sa meilleure amie ? À raison d’ailleurs, vu la tournure des évènements la concernant depuis septembre dernier.
Quand il rentre tard du travail, que Sofia s’est endormie dans le salon pour l’attendre, la lumière allumée pour feinter sa présence, il ne borde même plus sa couverture. Il ne l’embrasse plus. Mardi dernier, elle s’est même réveillée le matin dans le canapé.
Il ne lui propose plus de sortir, tire une moue hésitante quand elle lui propose des activités, il ne cuisine même plus ses plats préférés, optant pour des alternatives rapides comme des pâtes carbos insipides et des blancs de poulet découpés grossièrement.
Baptiste est devenu son colocataire.
Et aujourd’hui, alors que Sofia avait tout préparé pour raviver cette flamme qui s’éteint, son colocataire claque la porte. Il doit être à deux doigts de résilier le bail sans rien dire et de lui demander de s’occuper des meubles.
Baptiste devient chaque jour plus étranger que la veille, et Sofia ne peut plus fermer les yeux et se dire que demain, tout ira bien. Alors, contre la porte d’entrée, son corps glisse jusqu’à s’écrouler par terre. Si le sol n’était pas là pour la rattraper, à cette vitesse, elle traverserait les étages.
L’odeur de la semelle usée des chaussures de Baptiste…
Elle attrape la godasse, la jette contre le mur, et la peinture blanche se retrouve affublée d’une trace. Et merde. Merde !
Baptiste va partir.
Baptiste va partir.
Et elle, que va-t-elle devenir ?
Sofia a beau gonfler sa poitrine, seul un mince filet d’air atteint ses poumons. Trop peu pour reprendre son souffle.
C’est donc cela qu’a ressenti Ana, quand celle-ci l’a appelée, au beau milieu de la nuit ? Comment a-t-elle pu lui dire que la vie reprendrait un jour, alors qu’à son tour, la possibilité du départ de Baptiste l’anesthésie à ce point ?
Ana…
Ana comprendra.
Ana viendra.
Elle a toujours répondu présente.
Avec le temps, seuls ont changé les murs que Sofia voulait fuir : la maison de ses parents, sa chambre dans la coloc, et aujourd’hui, son appartement avec Baptiste. Ana, elle est restée la même, à l’exception près d’une couronne de princesses, ensuite remplacée par une frange sur les yeux, des mèches roses, et même des perles dans les cheveux.
Et cette fois encore, quand Sofia déclenche le protocole d’urgence, Ana répond. Elle n’hésite pas à quitter son rencard du soir, l’un des nombreux qu’elle organise assidument depuis plusieurs semaines, preuve que contre toute attente, la vie reprend. Sofia n’en pense pas moins de ces rendez-vous qu’Ana multiplie à outrance. Hors de question de se reprendre une nouvelle envolée lyrique concernant l’état d’urgence que représente leur âge. Ana, elle, est persuadée qu’ainsi, elle trouvera chaussure à son pied. Et puis, il y a ce garçon, Paul, qu’Ana a rencontré il y a deux semaines et qui tend à éclipser tous les autres.
Lorsqu’Ana arrive, Sofia se confond en excuses.
— Les amies avant tout. J’ai dit à Paul que je le reverrai demain. Alors, que s’est-il passé ?
Sofia ne peut pas commencer par raconter l’histoire de cette surprise avortée. Elle s’arrête en cours de phrase, marmonne des mots inaudibles, se ronge les ongles.
— Sofia, tu me fais peur. C’est à propos de Baptiste ?
— Oui, souffle-t-elle.
Mais pas seulement. Et là, enfin, Sofia lui explique tout. Ce dégoût que lui a inspiré Joséphine, à la maternité, même si ça n’a rien à voir avec l’enfant, ni Violine, explique-t-elle aussitôt. Cette question, qui l’a tourmentée les semaines suivantes. Et puis Noël, et tous les jours d’après.
— Tu aurais dû m’en parler plus tôt… murmure Ana.
— J’avais besoin de faire ce chemin seule.
Ana regarde par la fenêtre. Elle garde le silence, et Sofia y lit ce qu’elle redoutait : Ana ne peut pas comprendre. À chaque fois qu’elle lui parle de ces femmes qu’elle aide à accoucher sous X, Sofia le sent bien. Ana dit qu’elle ne juge pas, mais elle ne peut s’empêcher d’ajouter qu’un jour, cette mère le regrettera. Car même lorsqu’elle accouche sous X, une femme reste une mère aux yeux d’Ana.
— Tu peux prendre la décision que tu veux sur ce sujet, reprend celle-ci, mais tu ne peux pas l’imposer aux autres. Si tu ne veux pas d’enfants, tu dois libérer Baptiste.