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PARTIE II - Chapitre 9

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Par Hylla

J-390

Sofia retire son tee-shirt avec précipitation. Peu lui importent les températures glaciales de ce mois de novembre et l’isolation désastreuse de leur appartement. Elle chevauche Baptiste par-dessus son caleçon et ne tarde pas à sentir son entre-jambe plus vigoureux. Ses lèvres s’étirent dans un sourire malicieux.

Elle s’abaisse sur le torse de Baptiste et lui embrasse le cou. Il retient la mâchoire de Sofia d’une main et lui vole un baiser plus féroce.

Sofia ferme les yeux.

Il s’adonne, enfin.

Elle caresse son flanc pour lui rappeler qu’elle peut revenir s’y frotter à tout moment. D’ailleurs, elle n’a pas envie d’attendre davantage et descend son caleçon d’un coup sec. La scène est moins spectaculaire que dans un film : le sous-vêtement se tord sous le fessier de Baptiste qui fait basculer Sofia sur le côté pour finir d’enlever le tout d’un coup de pied maladroit.

Il s’approche. Caresse ses seins puis son ventre d’un doigt qui l’effleure à peine.

Le bas du dos de Sophia fourmille.

Il mordille ses lèvres, couvre des siennes le visage de Sofia qui écarte les jambes pour mieux lui montrer le chemin.

Il comprend son message, enfin, et lui accorde ce que Sofia demande depuis tout à l’heure. Elle le sent en elle, et c’est à peu près tout car, du reste, Baptiste s’efforce de battre un record d’EPS, la planche au-dessus de sa copine version 3.0 option mouvement latéral. Pour toute réponse, Sofia enfonce ses ongles dans les fesses de son homme. Elle veut briser ce métronome qui va et qui vient à un rythme aussi assidu que celui du tic-tac de l’horloge, quoi qu’un peu faiblard, et lui ne la comprend pas. Il la fixe de ses yeux amoureux.

— Baise-moi pour de vrai, l’intime Sofia.

Il la gratifie, grand seigneur, d’un coup de bassin. Elle gémit, et aussitôt, il reprend sa cadence si régulière qu’elle en deviendrait presque mystique.

Sofia souffle.

Ses doigts lâchent leur prise ; son corps ne suit plus, immobile.

— Allonge-toi, lui ordonne-t-elle d’une voix sèche.

Les pupilles de Baptiste hésitent un instant, puis capitulent.

Sofia ne lui laisse pas le temps de changer d’avis. Elle a déjà pris la place qu’elle réclamait et lui montre par l’exemple ce qu’elle attend de lui. Un rythme endiablé. Sensuel. Intense. Et puis, elle le quitte presque pour revenir à lui après quelques secondes, lui arrachant un soupir. Sofia rit du regard lubrique et vitreux de celui qui est à la fois acteur et spectateur de la scène. Ses mouvements deviennent plus amples, plus contractés ; elle gémit.

Elle gémit, mais ce n’est pas assez. Toute seule, elle n’ira pas au bout des choses, ils ont besoin d’être deux pour cela. Sofia suspend son mouvement, baisse le torse pour lui murmure le lobe et lui souffler qu’elle se languit qu’il prenne la relève.

Baptiste plante ses griffes dans les cuisses de Sofia et un instant, elle pense qu’il l’a enfin comprise. Puis il desserre sa prise et caresse sa peau.

Il lui offre un sourire chargé d’excuses.

— Je ne voudrais pas… chuchote-t-il.

— Je ne suis pas en porcelaine, merde !

Ses mots ont fusé. Le ton, vindicatif, tranche avec la sensualité que Sofia essaie d’insuffler depuis tout à l’heure. Par sa bouche, tout se fissure. Le masque, la retenue. Elle les froisse et jette la boule dans un coin. Elle se sent bête d’avoir cru qu’elle pourrait faire comme si.

Baptiste tente quelques à-coups timides, et Sofia a envie de lui dire de tout arrêter. Elle ne le dit pas, mais c’est tout comme. Elle regarde le mur et devient extérieure à la scène qu’elle a elle-même tenu à jouer. Puis, enfin, elle décide de mettre fin à ce carnage et approche sa main pour caresser son entrejambe.

En vain.

Elle se retire et se laisse choir sur le lit. Roule jusqu’à être dos à lui. Elle voudrait éteindre la lumière pour laisser ce moment derrière. Qu’il suffise de croiser les bras pour se réconforter et se protéger du monde extérieur, mais cela n’arrête pas un homme qui tient à se justifier de ne pas avoir été à la hauteur quand il s’agit de ces choses-là.

— J’ai trop peur de vous brusquer.

Sofia ferme les yeux.

Il l’a dit.

Elle se doutait que le problème venait de là, mais elle aurait préféré se tromper.

Elle se retourne. Elle n’est pas d’accord. Elle ne l’acceptera pas. Elle n’a pas besoin de le dire : ses yeux en témoignent, sa voix le crie, ses poings serrés le hurlent.

— Tu sais très bien que ça ne changera rien !

— J’ai du mal à m’y faire, souffle-t-il.

— À cinq semaines, c’est encore la taille d’un petit pois. Et je ne le stocke même pas au même endroit !

— Mais quand même !

Cette fois il a élevé la voix. Sofia déteste quand il fait ainsi. Quand elle s’agace et qu’il se met à son diapason pour qu’elle l’écoute mieux. Si encore il avait quelque chose de sensé à dire. Il reprend :

— J’ai l’impression de souiller ce petit paradis de vie en faisant quelque chose d’obscène.

Il en chialerait presque. Et le pire, c’est que ça n’attendrit même pas Sofia. C’est une question de principe, de revendication, de lutte pour sa propre survie. Quelque chose qui la transcende et que Baptiste ne comprendra pas.

— Mon corps n’est pas un temple, martèle-t-elle.

— Il est sacré.

Il ne pourra jamais comprendre.

Sofia ne peut pas lui en vouloir car il n’est pas à sa place et il ne le sera jamais. Elle voudrait régler cette conversation autrement qu’à coup de marteau féministe mais elle est à court d’idées.

Il ne peut pas comprendre.

Elle se le répète en boucle comme une évidence. Leurs fréquences ne sont plus alignées. Elle aurait pu regarder la vérité en face bien plus tôt, mais là c’est du concret. Un haricot pousse dans son ventre, crée une interférence, leurs ondes déraillent et son système crie alerte.

— Laisse-moi m’y habituer, bredouille-t-il.

— Je sais. Je suis juste frustrée.

— Je comprends.

Sofia laisse le silence faire son office, et compte sur l’ego d’un homme qui penserait que le plus grand malheur de sa copine serait de ne pas jouir de sa queue. Elle sent bien qu’il y a autre chose, mais n’a pas envie de lui laisser répéter ce qu’il a déjà dit à plusieurs reprises depuis plus d’un mois et dont elle a trouvé des traces dans ses posts sur un forum de mamans que Baptiste fréquente assidûment : lui aussi a du mal à appréhender son nouveau rôle de père en devenir, ce que Sofia peine à saisir. Baptiste sera père quand elle aura accouché, alors qu’elle, elle porte déjà la vie. Elle n’est déjà plus elle. Elle n’a plus le droit de jurer, de désirer, d’enrager sans nuire à son futur enfant. Tous les malheurs à même d’arriver pendant la vie du bébé pourraient être reliés à ce que Sofia ose faire à partir de maintenant. Elle a une responsabilité plus grande que celle de dormir du bon côté, d’éviter de boire de l’alcool et de manger du bœuf saignant. Elle a grandi en entendant ce genre de conneries et elle n’a pas vu le reste venir. Pour l’instant, personne d’autre que Baptiste, elle et une gynéco bordelaise n’est au courant de sa grossesse, mais son monde entier a déjà changé.

Baptiste ne la voit plus avec les mêmes yeux.

Il ne lui parle plus avec la même voix.

Il lui caresse la joue, cherche son approbation, et Sofia se garde bien de croiser son regard.

— Et si je n’arrivais pas à arrêter d’y penser ? s’inquiète-t-il.

— Alors les mois à venir s’annoncent austères.

— Ça ne veut pas dire qu’on ne fera rien.

— Si c’est pour me faire l’amour comme ce soir, je me débrouillerai mieux seule.

Elle se rend compte aussitôt qu’elle a été trop loin. Elle-même n’est pas toujours au summum de sa performance, mais Baptiste a la délicatesse de ne jamais le lui faire remarquer. De lui, elle ne tolère finalement pas d’écart à ce sujet ; et à cette pensée, Sofia se trouve laide et rétrograde. Elle aimerait considérer ses réticences comme il est de bon ton de le faire, mais là, tout de suite, l’émotion a pris le dessus et elle a cédé à la bassesse.

Lui a perdu sa patience. Il s’assied sur le bord du lit. La tête entre ses mains, il rumine un instant. Son souffle lourd confirme ce que Sofia sait déjà. Elle aurait dû garder cette dernière phrase pour elle. Et, sans se retourner ni ajouter un mot, Baptiste quitte la chambre. Sofia l’entend maugréer dans le salon qu’il fait trop froid. Elle lui avait dit de ne pas couper le chauffage.

Elle attend qu’il revienne pour lui présenter ses excuses, mais il passera sa nuit sur le canapé. Demain, elle partira au travail pendant qu’il dormira encore car à cause de toute cette merde, il ne fermera pas l’œil avant quatre heures du matin. Il lui dira que le froid l’aura empêché de dormir, mais au fond d’elle, Sofia sait que tout ça, c’est à cause d’elle.

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