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1.

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Partie I : Persona1

I've gained the world then lost my soul

Maybe it's cause I'm getting old

Gained the world — Morcheeba

1.

Obscurs sont les canaux, de même que les yeux bridés de la femme immense. Au fond d'une impasse, elle se campe plus confortablement sur une gazinière abandonnée, posant ses pieds nus sur un tas de vieux journaux. Elle est prête.

« Je vais vous raconter une histoire...

Il a existé un endroit, quelque part entre la Rivière Bleue et la fabrique abandonnée de robots, un endroit où Lù a grandi pour la toute première fois.

Après le hameau de Sainte-Mère-des-Plumes, il suffisait de marcher pendant une heure vers le levant et l’on arrivait en vue d’un immense rassemblement de cahutes en tôle, fabriquées de bric et de broc avec les restes de Vérone, la vaste cité qui s’était trouvée là. Après le camp, il suffisait de couper au travers des champs parsemés de ruines pendant une dizaine de minutes pour atteindre une cabane isolée des autres. À l’époque, j’empruntais ce chemin une fois par mois pour aller voir Adêve et lui rapporter les dernières nouveautés en matière de robotique.

La maison de la famille de Lù était assez semblable aux autres baraques, à la différence qu’elle était un peu plus grande, signe que la Famille était là depuis un moment. Devant l’entrée, la terre mauve était tassée par des générations de piétinements et des poules bien grasses picoraient au milieu des restes abandonnés d’automates.

Au début, la Famille avait sa cahute au sein du campement, mais avec les années, celui-ci avait fui celles que les gens associaient à demi-mot à un tas de superstitions. Cependant, malgré la peur que la Famille avait toujours suscitée, le campement ne l’avait jamais chassée, car qui d’autre aller voir quand les enfants du camp étaient malades ? À qui d’autre s’adresser pour réparer les machines ? Pour avoir des nouvelles de l’extérieur ? Pour trouver à manger quand les récoltes étaient mauvaises ?

Alors la Famille — admirée de loin et crainte de près — était tolérée tant qu’elle ne se mêlait pas trop des affaires du camp.

Je me souviens d’une de mes visites en particulier. La cour était silencieuse et le vent calme à cette heure du jour. J’avais la vague sensation d’être observée. Radje sans doute. Je ne m’en offusquai pas, car il n’est pas dans les habitudes des sylphes de se saluer. J’aperçus son visage de renard émerger par la fenêtre d’un bâtiment abandonné de l’antique Vérone, puis disparaître. Je traversai la cour jusqu’à la maison.

Un grand désordre régnait à l’intérieur. Assise devant une table, une grande adolescente dégingandée travaillait sur un automate assez grossier, trois vis coincées entre ses lèvres pincées et Taïriss l’androïde était en train de repriser des chaussettes à côté d’une grosse cuisinière sur laquelle une casserole bouillonnante dégageait une odeur nauséabonde. Une de ces potions magiques qui faisait frémir les habitants des taudis, sans doute ; quant à moi, les breuvages concoctés par les femmes de la Famille ne me faisaient pas peur, je pensais savoir qu’il n’y avait plus grand-chose de sorcier là-dedans, juste de la science. La « magie venue d’un autre monde » avait fui avec le démantèlement de la ville, il y avait longtemps.

Une vieille femme émergea de l’ombre. Adêve vint jusqu’à moi pour recevoir les dernières nouvelles de Nassau, capitale du Sud. Son visage creusé de rides était comme figé par un sourire immuable et froid. Sur son front, un tatouage délavé en forme d’œil me fixait ; il faisait toujours son petit effet sur les enfants du campement.

Une fois ma mission terminée, je m’empressai de quitter les lieux. Je traversai alors les champs dans l’autre sens. Le Mangoin était sur le point de se coucher et ses rayons faisaient briller les murs noirs des immeubles laissés à l’abandon. Je pris la décision de m’arrêter une heure ou deux, car j’avais marché toute la journée. Je m’attachai à un arbrisseau à l’aide d’une ficelle pour pouvoir dormir.

On ne sait jamais ; les nuits sont parfois venteuses et je suis si légère...

Assise sur le sol, je m’apprêtai à fermer les yeux quand j’entendis du bruit : une fille sortit des herbes hautes. C’était la benjamine de la Famille. Elle resta debout sur le chemin et sa main tripota le collier de perles trop grand enroulé cinq fois autour de son cou. Comme sa mère, sa sœur et sa grand-mère, elle portait l’œil de Mock tatoué sur le front. Elle ne devait pas avoir plus de quinze ans.

Je savais qu’elle regardait les derniers rayons du Mangoin qui perçaient ma chair et faisaient briller mes os. Je lui souris furtivement, car cette mimique rassure les humains. Son visage resta de marbre avant qu’elle ne sourie à son tour.

Puis elle recula et trébucha.

Je me souviens particulièrement de ce moment où son pied s’est accroché dans l’air comme si quelque chose d’invisible lui avait attrapé la cheville, car c'est à cet instant que j'ai compris ce qu'elle était.

J'ignorais que quelques années plus tard, Lù m’apporterait la liberté. J'en savais infiniment moins que ce que j'imaginais, en réalité. Et même aujourd’hui, je ne sais pas grand-chose de ce qui a fait sa vie. »

La voix de Gyfu s’éteint.

Deux enfants rachitiques et un vieillard assis à ses pieds l’observent avec des yeux luisants comme ceux des chats. Quand les chats existaient encore... Au loin, une sirène stridente retentit longuement, couvrant en partie le bruit mécanique et sifflant des pistons de la Machine.

D’immenses gratte-ciels noirs montent vers les nuées, serrant les uns contre les autres leurs grands corps difformes, pétris de plis, hérissés de dômes et de piquants. Le bruit de la sirène se rapproche ; les enfants et le vieillard abandonnent la conteuse et s’évaporent dans les rues, parmi les ombres de Vérone.

Gyfu écoute les sirènes puis se met en marche, elle aussi. Elle longe des canaux minuscules et prend le chemin du fleuve. La Rivière Bleue se dirige vers la sortie de la ville, là où il n’y a plus rien du tout, rien que la grande Brume et le vide à perte de vue. Gyfu s’arrête juste là, dans la décharge publique. Ici, des milliers de tonnes d’ordures s’empilent pour former des montagnes. Au milieu se dresse la carcasse d’une antique usine de robots abandonnée. Les rayons étouffés du Mangoin éclairent le visage émacié de Gyfu, ses yeux tatoués d'arabesques et ses cheveux d’un roux brûlant. L’espace d’un instant, la lumière perce l’ivoire de sa chair et l’on devine son crâne par transparence.

Ses pieds nus foulent d’un pas léger le sol mauve jonché de déchets. Jamais de chaussures ! Le seul fait d’en imaginer à ses pieds la remplit de répugnance. Trop lourdes pour la légèreté de son être.

Gyfu s’arrête et regarde la Ville Noire qui palpite comme un monstre gigantesque, bercée par le bruit effroyable de la Machine.

Gyfu ne peut rien faire toute seule. Juste raconter.

Raconter la Famille, les Piliers, le Multivers...

Jusqu’à ce qu’elle puisse retrouver la trace de Lù. Et être libre à nouveau, peut-être...

2.

Les journées sont toutes les mêmes. C’est ce que pense Loup.

Comme tous les matins depuis trois mois maintenant, il s'imagine que l’alarme du vieux réveil va lui déchirer les tympans pour lui signaler qu’il est l’heure d’aller au travail.

Instinctivement, sa main est déjà posée sur la commode, prête à éteindre l’infernal appareil dès que la boule de métal commencera à marteler la cloche. Mais Loup s’est rendormi et le réveil n’a pas sonné, car une main gantée de cuir l’a désamorcé en silence. Les secondes s’écoulent et Loup ouvre un œil, dérangé dans ses rêves par une odeur familière. Au-dessus de sa tête, un néon sinistre clignote ; Loup regarde le réveil et sursaute : il n’est pas seul.

— Par Mock !

— Tout va bien, tu n’es pas en retard.

La voix est douce, calme et presque monocorde. Suffisamment rassurante pour que l’angoisse naissante dans le cœur de Loup s’essouffle. L'homme lève les yeux et ses narines détectent une odeur d'oignons grillés et d’œufs. La salive emplit sa bouche.

Bebbe est dos à lui, penchée au-dessus d’un poêlon de fer où est en train de cuire son petit déjeuner. Avant de pouvoir dire quoi que ce soit, il remarque à quel point sa silhouette est étrange dans son appartement de treize mètres carrés sale et délabré. Il détaille le corps idéal, moulé dans une robe de cuir et de laiton qui lui monte jusqu’au cou, tout en laissant nue la peau du dos, dévoilant les implants métalliques qui parsèment la colonne vertébrale.

Bebbe se retourne, une spatule de bois à la main. Son visage le fixe de ses yeux gris pâle, légèrement bridés et Loup se sent mal à l’aise devant ce regard inexpressif. Il n’a jamais pu se faire à ce faciès de poupée de cire, avec ses cils immenses et sa longue chevelure bouclée d’un blond vénitien.

— Petit déjeuner ? demande-t-elle.

— Je veux bien, merci.

La femme dépose une assiette sur la table crasseuse, s’assied sur un tabouret et croise sa jambe valide au-dessus d’une prothèse qui monte jusqu’à sa hanche droite. Loup enfile un t-shirt et la rejoint.

Il n’a pas mangé autre chose que de la mousse depuis des mois et se force pour ne pas se jeter goulûment sur les œufs. Puis son appétit l’emporte et il se met à dévorer tandis que Bebbe observe le décor d’un regard distrait. L’appartement est presque vide : un lit, une cuisinière en fonte, un uniforme abandonné sur une chaise et un singulier masque de couleur crémeuse représentant une tête de loup.

Repu, Loup essuie sa bouche avec une serviette :

— Alors… qu’est-ce que tu es venue faire ici ?

— Je m’inquiétais un peu.

— Je vais bien.

Ce n’est qu’un semi-mensonge. Il se sent mieux, c’est vrai, mais l’apprentissage de la faim et de la pauvreté lui est pénible. Il ne le lui dit pas. Il ignore si Bebbe s’inquiète vraiment ou si elle est venue pour le surveiller. Ça ne la concerne pas, après tout.

— C’est bien, dit-elle.

Ils se fixent. Loup ne peut s’empêcher de regarder le tatouage sur son front. L’œil de Mock. Bebbe tripote le bord de sa robe en cuir : ils n’ont pas grand-chose à se dire. Loup demande prudemment :

— Comment ça se passe à la Machine ?

Bebbe cligne de ses yeux laiteux et articule doucement :

— Cerf est irascible.

Loup sait ce que ça signifie. Bebbe se lève, marche jusqu’à la fenêtre et écarte d’un doigt les lamelles du store pour regarder dehors. L’immeuble est si haut qu’elle n’arrive pas à voir le sol. Autour d’eux, d’autres bâtiments noirs, métalliques et vertigineux se dressent comme une forêt sombre et froide. Des engins volent au ralenti entre les édifices, comme de gros insectes paresseux. Au loin, la Machine fait tourner ses turbines. Bebbe ne peut s’empêcher de la voir comme une énorme araignée d’acier. Elle se détourne :

— Il faut que tu abandonnes cet appartement.

— Pourquoi ? Griffon aussi a quitté la Machine pendant un moment.

— Ce n’est pas pareil. Tu ne dois pas revenir.

— C’est pour me dire ça que tu es venue ? Tu m’encourages à me cacher ?

— Ce n’est pas ça. Si tu restes ici, Cerf te forcera à rentrer... il en parle déjà. Tu le sais, n’est-ce pas ?

— Oui.

Loup se sent méfiant. Que veut-elle à la fin ? Est-ce un piège ? Bebbe mord ses lèvres pâles à l’arc de Cupidon prononcé.

— Je t’ai noté l’ancienne adresse de Griffon. Son appartement est vide, mais il lui appartient toujours. Si tu pars, écris-moi là. Ne me donne pas d’indice sur ta position ou tes activités. Ne mets pas de nom : ni le tien ni le mien. Juste quelques mots pour me dire ta situation, d’accord ?

Loup soupire :

— Je le ferai… si je pars, bien sûr.

— Une fois toutes les deux semaines. Tu dois me le promettre !

Elle le fixe avec tant d’intensité qu’il se sent mal à l’aise devant la beauté de son visage retouché. Presque troublé. Elle a l’air d’avoir quoi ? Quarante ans, cinquante ans ? Une très belle femme de cinquante ans ? Et en vrai ? Quatre-vingt-dix ? Cent ? Peut-être beaucoup plus…

— Je te le promets, maman.

Quelle blague que ces mots ! Cependant, durant une seconde, il est sûr de voir quelque chose traverser fugitivement les prunelles pâles et il décide de croire que l’inquiétude de Bebbe est véritable. Gêné, il se lève et attrape son uniforme sur la chaise :

— Il faut que j’y aille. Je vais être en retard au travail.

— Oui, moi aussi j’ai des obligations.

— Qui t’a déposée là ?

— J’ai pris un taxi. Je sais être discrète.

Il enfile son pantalon de travail par-dessus son caleçon et ajuste ses bretelles à outils avant de se diriger vers un lavabo surmonté d’un miroir ébréché. En passant un coup d’eau sur son visage, il compare son reflet à celui de Bebbe.

Son teint mat et ses longs cheveux bruns aux ondulations cassées n’ont rien en commun avec la femme pâle qui se tient dans son dos. Pas plus que son visage long — qui se cache derrière un nez rond plutôt massif —, ses yeux bleu violacé et son sourire maladroit aux dents trop pointues. Et que dire de sa stature ? Loup est grand et dégingandé, avec un cou à la pomme d’Adam proéminente. Ses bras immenses se terminent par des mains d’étrangleur, donnant à sa démarche un étrange balancement de singe. À côté de Bebbe, c’est à peine s’il a l’air normal, et pourtant elle n’est pas un modèle. La mère et le fils ? La poupée botoxée et l’homme-chimpanzé ?

— J’ai mis du ravitaillement dans ton réfrigérateur, dit-elle.

— Merci. Ce n’était pas la peine…

— Mais si.

Un léger malaise s’installe alors qu’ils doivent se séparer. Finalement, Bebbe le serre contre elle.

— Je suis fière de toi, murmure-t-elle contre son oreille.

Loup ne sait pas de quoi elle est fière. Il se sent lâche et nul d’avoir fui la maison. Bebbe s’enveloppe dans un grand manteau noir et ouvre la porte. Le perron donne sur la façade où un escalier de métal serpente de guingois jusqu’au ciel. Bebbe interpelle un taxi volant qui s’arrête en vrombissant à leur hauteur. Loup lui fait un signe de la main tandis qu’elle lui souffle en se glissant dans l’habitacle :

— Sois prudent.

Il veut lui répondre « Toi aussi », mais déjà, l’appareil s’envole.

*

Bebbe s’installe sur la banquette râpée. Le conducteur, un homme barbu coiffé d’une casquette, se tourne à moitié vers elle :

— Je vous dépose ?

— À la Machine.

Les sourcils de l’homme se froncent. Il n’y a qu’une femme à la Machine. Juste une. En plissant les yeux, il essaye de deviner les traits de Bebbe sous le capuchon, mais sans succès. Elle ajoute, de sa voix douce et inexpressive :

— Sur le toit, s’il vous plaît.

L’homme frémit et se concentre à nouveau sur sa trajectoire. L’appareil plonge vers le sol de la Ville Noire pour venir planer sur l’affluent principal de la Rivière Bleue.

La Rivière Bleue est blanche et luit d’un faible éclat verdâtre. Son cours se divise en des dizaines de minuscules canaux. Bebbe n’aime pas la regarder. Elle y voit trop de choses sous la surface. Le long des quais, elle observe d’un air impénétrable de longues files de citoyens faisant la queue devant des magasins d’alimentation, leurs tickets à la main. Elle doit plisser les yeux pour les distinguer. La lumière du Mangoin ne parvient presque jamais jusqu’au sol, alors les quais sont parsemés de réverbères allumés jour et nuit.

L’appareil ne croise plus personne. En remontant la rivière, on arrive jusqu’à la Machine qui laisse s’écouler l’eau par une de ses immenses bouches grillagées, après un passage obligatoire dans ses turbines.

Le taxi survole une gigantesque place d’où émerge un pylône hérissé de branches crochues, comme une sorte d’arbre de métal. C’est là que son père, Cerf, venait pour haranguer la foule pendant la guerre contre les sylphes, bien avant que ce ne soit Bebbe la Voix de la Famille. Avant même l’arrivée de la grande Brume...

Avant la guerre, cet endroit n'était rien d'autre qu'une vaste campagne, mais son père l'avait choisi pour son emplacement stratégique et y avait placé sa capitale. D'abord base militaire, la ville s'était développée dans l’opulence après la guerre : des immeuble luxueux, surplombés de coupoles, de tourelles et de vitraux... Enfant, Bebbe avait connu tout ça : elle avait huit ans et son frère Georges cinq lors de l'armistice.

Maintenant, près de cent ans plus tard, il restait peu du faste de cette époque : quand la grande Brume était arrivée, les routes commerciales avaient disparu avec leur cargaison de marbre et de métal. Il avait fallu finir les chantiers vite et mal, avec les moyens du bord, à coups de passerelles branlantes, de béton armé et de canalisations tordues. Au même moment, elle avait perdu sa mère, inventrice géniale, et sa disparition avait engendré une situation technologique hétéroclite et stagnante : voilà une ville capable de faire fonctionner d'antiques machines de clonage, mais dans l'impossibilité de construire de nouveaux micro-ondes !

Aujourd'hui, cette ville qu'elle avait aimée ressemble au cadavre pourrissant de quelqu'un qui a été beau...

Derrière la place du châtaignier se trouve la forteresse du Mur, quartier général de la police du Mur, qui n'emploie que des mineurs, au-dessus duquel se déploie la Machine : immense bâtiment arachnoïdien qui veille jalousement sur Vérone, elle est à la fois le refuge ultime de la Famille — sa famille —, la centrale électrique et la station d’épuration de la ville.

L’entrée n’est gardée que par une dizaine de camitraillettes à infrarouges. Au-delà, seul l’ascenseur d’acier fait le tri entre les membres de la Famille et les indésirables. Analyse de rétine, scan de visage, reconnaissance vocale, rapport d’intention...

L’appareil atterrit en douceur sur la piste, Bebbe descend du taxi volant sous le regard inquisiteur du chauffeur et pose une pièce dans sa main. Il compare machinalement le profil féminin dessiné sur la monnaie et le visage qui lui fait face. La femme enlève sa capuche, agacée de devoir se cacher.

— Merci pour votre travail. Bonne journée.

L’homme hoche la tête, mais ne répond pas, trop intimidé. Bebbe se demande vaguement si elle l'effraie tandis que le vaisseau démarre et se perd dans les airs. La femme se retrouve seule devant l’ascenseur. L’ordinateur lui ordonne de se placer en face de l’analyseur de rétine. Dans quelques minutes, il passera au rapport d’intention. Bebbe ne croit pas qu’il puisse lire ses pensées, mais le doute persiste, terriblement angoissant. Peut-être qu’il lit dans sa tête. Ou peut-être que le rapport d’intention n’est là que pour faire peur, après tout…

Finalement, les portes s’ouvrent et la femme descend au seul étage desservi. Elle se retrouve dans un long couloir circulaire noir et brillant. Des néons vert vif dessinent des lignes lumineuses le long des murs, dissipant la pénombre.

Bebbe n’a pas le temps de sortir de l’ascenseur que déjà un bruit de course résonne dans le corridor : un enfant potelé apparaît et se jette sur elle, enfermant ses hanches entre ses bras.

— Tu es partie longtemps, reproche-t-il d’une voix haut perchée.

— C’est vrai. Mais c’était de grande importance ; des affaires d’adultes.

— C’était trop long !

Le garçon se détache d’elle. Son visage, dissimulé par un masque semblable à celui de Loup, représente un félin. D'un blanc cassé et d'une texture proche de la porcelaine, il englobe toute la tête jusqu’à la nuque. Sur le côté, un mince espace sépare l’avant de l’arrière et laisse apparaître des rouages mobiles et des diodes clignotantes.

— Ocelot, laisse ta mère tranquille.

Un homme vient de sortir d’une salle, un épais dossier sous le bras. Lui aussi arbore un masque immaculé d’animal : un Rhinocéros. Il est vêtu d’un costume trois-pièces noir sur une chemise blanche ; l'enfant en porte une copie parfaite à sa taille.

Le garçon se détache de Bebbe doucement. Ses mains dodues se croisent sur son torse.

— Retourne jouer dans la salle de jeux, ordonne l’homme.

Ocelot semble bouder. Malgré tout, il obéit. Après s’être tourné une dernière fois vers sa mère, il ajoute :

— Tu viendras voir ? J’ai plein de nouvelles maquettes d’aéroplanes. Il faut que tu les voies !

Bebbe lui sourit, mais l’expression reste artificielle :

— D’accord. Je te rejoindrai dès que j’aurai clos mes obligations, c’est promis. Mais pour le moment, écoute ton père, d’accord ?

— Oui. Dépêche-toi de finir.

L’enfant file dans le couloir et disparaît. La femme se retrouve seule avec Rhinocéros. Il se tourne vers elle :

— Je vous débarrasse.

Ce n’est ni vraiment un ordre, ni vraiment une question et Bebbe le laisse prendre son manteau.

Rhinocéros est énorme, musculeux massif et comme un arbre, avec des mains comme des battoirs terminées par des doigts épais. Il est assez lent dans ses mouvements et étrangement minutieux pour son gabarit. Sa voix est grave et tempérée :

— J’ai eu peur que vous ne soyez en retard. Cerf est très susceptible en ce moment.

— Je surveillais l’heure, ne vous inquiétez pas. Je sais que Cerf veut prendre de nouvelles mesures.

La tête de porcelaine tourne son regard vide vers Bebbe :

— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Il faudrait changer les choses plutôt que de serrer la vis à ces malheureux. Mais ni vous ni moi n’y pouvons rien... Pas pour le moment, du moins.

Bebbe croit sentir une nuance d’inquiétude dans sa voix :

— Le dossier est achevé ?

Rhinocéros lui tend la liasse de papier qu’il tient sous le bras :

— Prêt pour la diffusion.

Bebbe le soulage et prend congé poliment pour se rendre au studio radiophonique. Un homme est déjà là, assis dans un fauteuil et les pieds sur le bureau. Un vieux journal recouvre son visage : il dort. Bebbe fronce les sourcils imperceptiblement, visiblement contrariée. Elle s’approche et lui tapote l’épaule jusqu’à ce qu’il se réveille. Le journal tombe par terre, révélant un masque blanc de dogue.

— Éveille-toi, Chien. Je commence l’émission dans trois minutes et j’ai besoin de la salle.

L’homme s’étire :

— Ah ! C’est toi. Je pensais que tu ne viendrais pas.

— Pourquoi est-ce que je ne viendrais pas à ma propre émission ?

— Je ne sais pas trop, j’ai entendu dire que tu étais allée te balader à l’extérieur. Je me suis dit que tu étais partie pour faire comme Loup. Pour te cacher de la colère de Cerf. Je me suis tenu prêt au cas où l’on aurait eu besoin d’un remplaçant.

— Eh bien je suis là, comme tu vois. Peux-tu me laisser maintenant ?

Chien se redresse et saute lestement sur ses pieds. Il porte le même costume que les autres membres, mais le vêtement paraît plus seyant sur son corps agréablement proportionné. Il s’arrête devant la femme :

— Au fait, tu l’as vu ?

Comme Bebbe ne répond pas, Chien lui tourne autour. Doucement, il hume ses cheveux :

— Hum… Des œufs frits. Et de vrais légumes... Pas cette horrible mousse ! Oui, tu l’as vu ton petit chouchou. Alors ? Il se plaît bien chez les gens du bas ? Ils sont assez bien pour lui, eux ?

Les iris grises de Bebbe se contractent et elle l’arrête d’un mouvement de poignet :

— Ça suffit. Ne me défie pas ou ça se terminera mal !

Chien hausse les épaules :

— Comme tu voudras, maman…

Il s’en va et Bebbe s’en veut de l’avoir laissé l’énerver. Elle s’assied devant la table et branche le gros microphone de métal. La radio s’allume et d’imposantes bobines noires se mettent à tourner. Bebbe parcourt des yeux les feuilles que Rhinocéros lui a données et se met à réciter d’une voix monocorde :

— Onzième jour du treizième mois. Cent treizième année du cycle du Cerf. Ici Bebbe. Voici les dernières mesures prises par le haut conseil de la Famille ce matin. Article un : le couvre-feu est repoussé à une heure dans le quartier des indigents seulement. Article deux : la chanson du Châtaignier est désormais prohibée dans toute la ville. Toute infraction sera sévèrement punie par la police du Mur qui se chargera d’une correction publique et de la réquisition d’un nouveau-né supplémentaire. Article trois : La Brume est particulièrement dense ce matin, ne vous approchez des abords de l’extérieur sous aucun prétexte…

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