Hilda l’attendait dans le salon de la gare, toute de noir vêtue, comme si on venait de lui annoncer la mort de son père. Elle prenait très au sérieux son rôle de femme du pasteur.
– Lottie ! Je suis très heureuse de te voir ! s’exclama-t-elle avec un sourire enthousiaste. Tu as fait bon voyage ?
– Oui, merci. Ma mère va bien ?
– Tout le monde est en pleine forme. Les enfants sont surexcités.
Comme d’habitude, faillit répondre Charlotte. Elle ne connaissait ses neveux que sous la forme de diablotins sautant partout, ou de petits anges paisiblement endormis, le plus souvent sur un banc à l’église, au grand dam de leur mère. Charlotte se força à sourire, se préparant à endurer ce qui allait suivre, car toute allusion aux enfants de Hilda se soldait inévitablement par une avalanche d'anecdotes les concernant. Elle apprit ainsi, en vrac, que Julian avait capturé une grenouille et s’était mis dans la tête de l’élever ; que Willy faisait des misères à son instituteur, et que Tonia s’était prise de passion pour son coin de jardin et essayait de persuader ses parents de la laisser adopter un chaton.
Bientôt, elles arrivèrent à la maison et poussèrent le portillon. La bonne, une petite jeune fille du village, attendait dans l’entrée et disparut avec leur manteau et leur chapeau. Son frère faisait les cents pas au salon, déjà habillé, tandis que sa mère somnolait sur son fauteuil au coin du feu allumé. Elle se réveilla et se leva en les voyant entrer. Charlotte alla l’embrasser.
– Salut, Lottie. Tu as fait bon voyage ?
– Oui, merci, maman.
Les trois diablotins déboulèrent en courant et se jetèrent dans les jambes de leur tante comme des chiots. Elle leur fit une bise à chacun.
– Julian ! Tu as mis tes chaussures à l’envers ! Willy, tu devais vérifier que vous étiez présentables !
– Pardon, papa. On vous a entendues rentrer.
– Ne les dispute pas aujourd’hui, Anton, le supplia Hilda, en essayant d’arranger les mèches rebelles de son fils aîné.
Celui-ci se dégagea d’une secousse et jeta un regard noir à sa mère. Il se passa la main dans les cheveux, ruinant tout espoir de le voir coiffé convenablement.
– Tu devrais te mettre de la brillantine, lui glissa sa grand-mère, ne s’attirant qu’une moue peu convaincue en réponse.
– Je dois y aller, je vais être en retard, déclara Anton. Je t’attendais, ajouta-t-il en direction de Charlotte. Sinon, j’y serai déjà depuis longtemps.
Il s’en fut. Tonia entreprit de raconter à sa tante une histoire passablement embrouillée au sujet de sa poupée tandis Julian disparaissait avec sa mère pour remettre ses vêtements dans le bon sens. Dès qu’ils revinrent, il fallut leur faire enfiler leur manteau avec l’aide de la bonne, puis toute la famille partit pour l’église.
Hilda resta accueillir les paroissiens à la porte tandis que Charlotte et sa mère accompagnait les enfants à leurs places. Quand tout le monde fut finalement assis, Hilda les rejoignit à petits pas pressés et Anton fit son apparition.
Charlotte était forcée de reconnaître qu’il était bon dans son travail. Il savait rendre les lectures intéressantes, et ses sermons étaient toujours intelligents. Sa belle-sœur le dévorait du regard, sa mère avait un petit sourire satisfait. Pensait-elle à leur père, qui avait si souvent été à cette place ? Les enfants eux, paraissaient s’ennuyer ferme et Tonia essaya même de discuter avec son jeune frère. Elle fut réprimandée d’une pichenette sur le bras. Charlotte se souvenait que, quand elle était petite, elle trouvait ça atrocement long aussi, et elle ne comprenait pas la moitié de ce qui se passait.
À la sortie de l’église, Charlotte resta collée à sa famille, assistant aux discussions en gardant un silence mesuré. À son grand soulagement, personne ne la prit à partie en tant que citadine.
Ils rentrèrent au presbytère. Son frère et sa belle-sœur montèrent se changer avec les enfants. Sa mère disparut en cuisine, vérifier le travail de la domestique. Charlotte se retrouva désœuvrée. Elle tourna dans le salon, s’arrêtant pour contempler les quelques photographies. Sur la plus ancienne, ses parents venaient juste de se marier. Sa mère portait une robe à la jupe immense en corolle et son père un haut-de-forme. Ensuite ils étaient accompagnés d’Anton en culottes courtes et d’un bébé dans sa robe de baptême. Charlotte ne se reconnaissait pas dans ce tout petit enfant. Il y avait ensuite un trou dans les photographies ; la série ne reprenait qu’avec un cliché de son frère en uniforme, pour son service militaire, puis la photo de son mariage avec Hilda. C’était alors la mode des manches gigot. Charlotte portait sa première jupe longue et ses manches étaient d’une taille plus discrète. Leur mère était en noir. Enfin, sur le dernier cliché, pris pour les cinquante-cinq ans de leur mère, l’année précédente, Julian dévisageait le photographe avec l’air ahuri des bébés, tandis que Charlotte arborait déjà le même chapeau, alourdi de fleurs en tissus, et donnait l’impression de s’ennuyer, les yeux dans le vague. Hilda, bien sûr, se tenait raide comme la justice, sa blouse boutonnée jusqu’au menton, appuyée sur son mari.
– Tu as toujours été jolie, fit sa mère dans son dos.
Charlotte sursauta, comme prise en faute, et se retourna. Sa mère s’approcha et lui caressa la joue avec un sourire.
– Il y a bien un homme qui finira par s’en rendre compte, ajouta-t-elle doucement.
Ou pas, songea Charlotte avec une pointe de dépit, les joues brûlantes. Elle allait bientôt avoir des cheveux blancs. Ce serait le signe certain que c’était trop tard pour elle.
Heureusement, elle n’eut pas à répondre ; la cloche du repas sonna et le reste de la famille refit son apparition. Ils passèrent à table. On leur servit des asperges.
– Comment se passe ton travail ? demanda leur mère.
– Bah, comme d’habitude. Je ne suis pas embêtée.
– Il ne manquerait plus que ça, commenta Anton en servant le vin.
Sa femme renifla.
– La seule nouveauté, c’est que nous avons changé de photographe, continua-t-elle sans se soucier de l’interruption. Le précédent ne se prenait vraiment pas pour n’importe qui !
– Oui, je m’en souviens, fit Hilda. Tu nous en avais parlé.
Elle corrigea Tonia sur sa tenue, puis reprit :
– Ici, nous avons perdu une poule au renard, mais la voisine nous a promis de nous vendre une nouvelle pondeuse, lorsque ses poussins auront éclos.
– Chérie, tenta Anton, sans succès.
– Je ne sais pas si tu as vu mes tulipes ? Elles sont anglaises. Je les ai achetées sur catalogue.
Elle convint convint qu’elle n’en avait jamais vu des semblables. Hilda continua sur sa lancée alors qu’on amenait le rôti et les petits pois frais. Charlotte émiettait son pain, sous le regard réprobateur de son frère. Willy tenta d’en profiter pour mettre les coudes sur la table, mais sa grand-mère veillait au grain.
– Tu as entendu parler du nouveau grand magasin de l’ouest ? demanda Hilda une fois son assiette finie. J’ai vu les publicités.
– Moi aussi, mais je n’y suis pas allée.
– Que dirais-tu si nous le visitions le mois prochain ? Je dois racheter des draps, et les enfants ont besoin de costumes d’été.
– Est-ce vraiment indispensable ? questionna Anton.
– Bien sûr que oui. Ta fille rentre à peine dans les robes de cet hiver, alors celles de l’été dernier, tu parles… Sans parler du fait que Julian a pris vingt centimètres en trois mois.
Charlotte devait admettre que le petit garçon était plus haut que lors de sa dernière visite, et que sa nièce avait bien grandi depuis la photographie d’anniversaire.
– J’ai un patron pour une tenue d’été pour petite fille, intervint Mme Bauer mère. Il date de 1905, mais pour les enfants, ça ne fait rien.
– Oh, non. Il ne faut pas les habituer aux trop jolies choses, confirma Anton d’un ton péremptoire.
Tonia eut une grimace dépitée. Le rôti fut remplacé par un gâteau de Pâques.
– C’est très gentil de proposer, déclara Charlotte, mais je travaille toute la semaine, je n’ai pas une minute à moi.
– C’est très dommage.
– Quelle idée, en même temps, lança son frère. Alors que tu aurais pu rester ici et t’occuper de Mère.
Elle se raidit.
– Hilda le fait déjà très bien, répliqua-t-elle.
Celle-ci se rengorgea. Leur mère confirma :
– Je suis très heureuse que Charlotte puisse faire sa vie. Que voudrais-tu qu’elle vienne s’enterrer dans un trou pareil ?
– Ce n’est pas un trou ! protesta Hilda. La vie à la campagne est bien mieux pour les jeunes enfants.
Charlotte s’empressa de commencer son gâteau avant qu’on ne lui demande son avis. Anton se rangea du côté de sa femme, comme d’habitude, et leur mère garda le silence jusqu’à la fin du repas. Ce fut le moment choisi par Julian pour renverser son verre de jus de raisin sur son pantalon, éclaboussant la nappe au passage.
Ses parents ne remarquèrent même pas que Charlotte s’éclipsait en cuisine, où elle retrouva la bonne attablée devant les restes. Elle mit la cafetière sur le feu, puis s’assit à ses côtés sur la table de la cuisine.
– N’y allez pas, Marie. Le bébé a encore fait une catastrophe.
La jeune fille soupira.
– Il devrait pas manger à table avec vous, jugea-t-elle. Quand mon frère était petiot comme ça, il restait dans la cuisine et c’était très bien. M’dame le laisse faire n’importe quoi.
– À qui le dites-vous. Il reste du gâteau ?
– Dans le buffet. Vot’ mère en a pris ?
– Une larme.
– Pff. Je lui avais fait sa recette favorite.
Un cri provint de la salle à manger :
– Marie !
La fille soupira une nouvelle fois, repoussa son assiette et se leva.
– Laissez-moi du gâteau, mam’zelle, recommanda-t-elle. J’ai pas eu le temps d’en avoir.
Elle trottina vers son destin. Charlotte se coupa une tranche, se servit le café et profita un instant du calme de la cuisine. Sa mère apparut bien vite.
– Ils ont été envoyés à la sieste. Marie est bonne pour relaver cette nappe. J’aurais préféré qu’elle dure plus longtemps. Tu ne devrais pas boire de café, Lottie. Ce n’est pas bon pour les dents.
Elle se demanda ce que sa mère dirait si elle savait qu’elle partageait des cigarettes avec un homme venu de nulle part ; ce n’était certainement pas bon pour ses dents non plus. Ses dents et le reste. Et, puis, zut, décida-t-elle, et elle se resservit du café malgré le regard de reproche de sa mère. Elle en aurait bien besoin pour supporter le bavardage jardinier ou infantile de Hilda. Encore quatre heures à tuer avant de prendre le train pour la liberté.