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Charlotte 6

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Le jeudi, un courrier attendait Charlotte à son retour du bureau, à peine quelques lignes sur un carton : « À quelle heure arrives-tu dimanche ? Je serai à la gare pour t’attendre. La messe de Pâques est à dix heures et demi. Réponds par télégramme si possible. Hilda. » Elle soupira. Elle arriverait à la même heure que d’habitude, ce que sa belle-sœur ne pouvait pas manquer de savoir. C’était comme ça depuis des années, un dimanche par mois. Elle décida qu’il était trop tard pour s’occuper de ça ce soir ; Hilda attendrait.

Werner n’était pas encore rentré. Depuis dimanche, il était sur les nerfs. La veille, ils s’étaient même disputés. Elle avait craqué en ne parvenant pas à lui faire décrocher trois mots du repas.

– Ça vous tuerait d’être un peu aimable ? Vous faites une tête d’enterrement depuis des jours !

– J’essaie de réfléchir, ne vous déplaise.

– Ça ne vous empêche pas d’écouter quand je vous parle !

– Je n’ai pas de comptes à vous rendre, lui avait-il répliqué froidement. Peut-être que votre bavardage ne m’intéresse pas.

– Je vous rappelle que vous êtes chez moi, alors vous serez prié de ne pas me parler sur ce ton. Les chambres à louer, ce n’est pas ce qui manque, si ça ne vous plaît pas.

– C’est une blague ? Ce n’est pas moi qui invente des histoires invraisemblables, tout ça parce vous avez besoin de compagnie ! Je suis pas votre petit chien, au cas où vous l’auriez oublié !

Elle lui avait jeté le torchon à la figure et s’était enfermée dans sa chambre. Ils ne s’étaient pas reparlés depuis ; quand elle s’était levée, elle avait trouvé son lit fait et froid. Seuls ses vêtements nettement pliés dans leur corbeille indiquaient qu’il comptait repasser à l’appartement. Dans la journée, il l’avait évitée en partant en reportage avec Jenson. Elle avait déjeuné sur le pouce au bureau, en compagnie du secrétaire de direction, qui l’avait malhabilement entretenue d’un nouveau système de phonographe pour faciliter la sténo. Elle avait apprécié la tentative pour lui changer les idées. Seule dans l’appartement, le silence lui pesait, donnant du même coup raison à Werner.

Elle mit la soupe à chauffer, mais ne sortit qu’un couvert. La nuit était tombée. Allait-il seulement rentrer ? Devait-elle allumer le poêle en prévision d’une soirée dans le salon, ou se réfugier dans sa chambre ?

Elle se servit la soupe et se coupa un morceau de pain. On toqua à la porte. Elle hésita, puis se traita d’idiote et alla ouvrir. De quoi avait-elle peur ?

Il se tenait sur le seuil, très raide. En la voyant, il lui tendit un bouquet. Elle reconnut des jacinthes et des pivoines rose, entremêlées de branches d’olivier et de fougères.

– Je tenais à m’excuser pour hier soir. Je n’aurais pas dû vous faire subir mes humeurs.

Elle prit les fleurs, les joues brûlantes.

– Merci. (Elle hésita, puis abdiqua.) Je vous pardonne. Entrez.

Elle emplit un vase d’eau pendant qu’il enlevait ses chaussures. Elle arrangea les fleurs du mieux possible, puis lui jeta un coup d’œil. Il se mordit la lèvre, planté au milieu de la pièce.

– Vous savez, dit-il prudemment, c’était très gentil à vous de m’accueillir, mais si vous préférez, je peux chercher un autre logement. Vous n’aurez plus à mentir.

– Ne soyez pas ridicule. Je vous ai promis de vous aider, non ? Et puis, confia-t-elle, rougissante, vous aviez raison. J’ai besoin de compagnie.

Il releva la tête, et eut un bref sourire.

– Merci.

– Ce n’est rien. Venez manger.

Ce n’est qu’après le repas qu’elle osa lui avouer :

– C’est la première fois qu’on m’offre des fleurs, vous savez.

– Vraiment ? (Sa surprise paraissait sincère. Il grimaça.) J’aurais préféré que ce soit dans d’autres circonstances.

– À vrai dire, moi aussi.

Elle éclata de rire devant l’air contrit de son colocataire.

– Bah, arrêtez de vous en faire. Vous avez déjà dû supporter Jenson toute la journée. C’est une punition suffisante.

Il sourit. Ils scellèrent leur réconciliation en se partageant une cigarette, puis elle lui souhaita bonne nuit et se retira.

Elle ne fut rappelée de la carte de sa belle-sœur que le lendemain, en la retrouvant dans l’entrée. Devait-elle lui répondre « même heure que d’habitude » ? C’était plus court d’envoyer simplement « 9h34 », sans autre formule de politesse. Son sens des économies prit le dessus. Elle irait au bureau du télégraphe à la pause de midi. Ce n’est qu’après avoir quitté l’appartement qu’elle se souvint qu’elle devait prévenir son colocataire.

– Au fait, déclara-t-elle en se tournant vers Werner, qui lui tenait la porte de la rue, je serai absente dimanche. C’est Pâques, je vais voir ma famille.

– Déjà Pâques ? s’étonna-t-il.

– Eh oui. Voulez-vous que je vous achète quelque chose pour le déjeuner ?

– Je m’en sortirai. Vous travaillez, lundi ?

– Non. Le journal est fermé. À propos, mangez-vous du hareng ?

– Il n’y a rien d’autre ?

– Pas pour le vendredi Saint, décréta-t-elle.

Il fit la moue, mais s’abstint de commentaire.

Le dimanche arriva vite. Le matin, elle porta une attention particulière à éliminer toute mèche rebelle de son chignon et à se poudrer parcimonieusement les joues. Après réflexion, elle enfila un bracelet que sa mère lui avait offert pour son vingt-cinquième anniversaire et fixa la broche assortie sur son corsage. Au petit-déjeuner, ils partagèrent une brioche en forme d’agneau que Werner avait ramenée la veille. Elle déchira sa part en petits morceaux avant de se forcer à les avaler à l’aide de son café. Elle avait encore vingt minutes avant d'aller prendre son train.

– Que comptez-vous faire aujourd’hui ? demanda-t-elle.

– Je ne sais pas. Je ne pense pas que Heimbach soit prêt à revenir au Tiergarten.

Elle hocha la tête.

– Essayez aux lacs ?

– C’est grand et ils connaissent déjà. (Il secoua la tête.) Il me faudrait plus d’informations. Je ne peux pas compter sur la chance à chaque fois.

– Dans ce cas, allez vous promener pour vous-même. Il fait beau. Ça vous changera les idées. Ils ne vont pas s’envoler.

Il soupira, visiblement peu convaincu, et changea de sujet.

– À quelle heure vous rentrez, ce soir ?

– Probablement vers six heures et demie. Je serai là pour le dîner.

Elle finit son café et se leva. Il était l’heure. Elle épingla fermement son chapeau et enfila sa cape de voyage.

– Amusez-vous bien ! lui lança Werner.

Avec son frère, ça ne risquait pas, se dit-elle malgré elle. Elle vérifia qu’elle laissait les clés à l'intérieur et claqua la porte. La marche jusqu’à la gare ne fut pas longue, dans l’air frais du début de matinée. Il n’y avait pas de queue au guichet et elle se trouva aisément une place dans une voiture de deuxième classe, près de la fenêtre. La seule autre occupante était une femme âgée qui tricotait une chose violette sur quatre aiguilles. Une chaussette, sans doute. Fascinée, Charlotte l’observa monter ses rangs à la vitesse d’une petite machine à vapeur. Peut-être que, si elle se mettait juste à côté, elle entendrait les rouages tourner à la place de ses épaules et de ses poignets. Elle étouffa un gloussement à l’idée de mettre à jour une grand-mère mécanique. L’image serait parfaite si sa voisine fumait la pipe. Un ancien modèle comme celui-ci, jugea-t-elle – la femme devait bien avoir plus de soixante-dix ans ; elle était plus vieille que la mère de Charlotte, pour sûr – ne pouvait guère être électrique. Elle était probablement déjà âgée quand l’Empire avait été fondé. Elle avait même connu la révolution de 1848, et Bismarck quand il n’était encore qu’un jeune homme, se dit Charlotte après un rapide calcul. Elle lui jeta un nouveau regard admiratif. La vieille femme continuait, imperturbable. Un rayon de soleil éclaira le compartiment. La broche de Charlotte illumina les alentours d’éclats de lumière. Sa voisine leva les yeux de son travail et lui adressa un sourire – le tout sans cesser de tricoter ! En songeant à ses propres ouvrages malhabiles, le rouge montait aux joues de la jeune femme. Le tricot n’avait jamais été son fort.

Déjà, le train entra dans un crissement de freins en gare. La tricoteuse replia ses aiguilles, salua Charlotte au passage et sortit. Elle la vit s’éloigner sur le quai à la rencontre d’un couple dans la force de l’âge. Ainsi, tout le monde rendait visite à sa famille pour Pâques…

Le train repartit. Charlotte se tassa au fond de sa banquette et se demanda ce qu’il se passerait si elle restait dans le train à la prochaine gare ; si, au lieu de descendre affronter Hilda, elle voyageait clandestinement jusqu’à Stetin. La mer n’était pas loin, après ça. Un autre train, et elle irait manger une glace à Binz en se promenant sur la jetée. Il lui aurait fallu son ombrelle et une robe en dentelle anglaise. Elle jetterait son chapeau et laisserait le vent défaire son chignon… Un peintre la prendrait pour modèle, et au prochain Salon, Müller se demanderait qui était cette beauté brune et floue…

Elle soupira. Elle n’aurait jamais le courage de faire une telle chose. Et puis, elle ne pouvait décemment pas manquer la célébration de Pâques. Le train s’arrêta à nouveau. Elle était déjà debout et quitta la voiture sans un regard en arrière.

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