side_navigation keyboard_arrow_up

5: Rien qu’un dernier souffle mordant

visibility 2
article 378

L’homme avançait à travers la rue, s’éloignant inexorablement, ses pas claquant doucement sur les pavés.

On ne pouvait rêver plus belle journée : le soleil brillait, sans violence ; les rares nuages ne paraissaient que des moutons dociles, crémeux. Seul un murmure discret de vent chuchotait continuellement.

Mais l’homme se retirait progressivement. Il me semblait le voir de plus en plus flou, brouillé. Je ne l’entendais plus. Rien que du silence.

Lorsqu’il avait eu l’impression de m’avoir dit tout ce qu’il fallait, il s’était levé, avait posé sa tasse de thé encore pleine. Il avait remarqué :

« Tiens donc, il se fait tard » d’un ton détaché.

Il m’avait salué simplement, silencieusement, comme si je le reverrais le lendemain. Et il avait descendu l’escalier, marche après marche, précautionneusement. Arrivé en bas, il avait relâché sa respiration, presque un soupir résigné. Un courant d’air froid s’était faufilé jusqu’à moi. M’avait mordu, réveillé.

Il était sorti dans la rue.

L’homme avançait, dans ce silence intolérable d’un crépuscule trop calme. Alors je me levai, ouvris un tiroir. Toujours là, rutilant, d’un gris métallique et froid. Mon harmonica. Je le glissai à ma bouche, l’enserrai de mes doigts, soufflai.

Une mélodie, triste et maladroite, s’échappa.

L’homme se retourna, m’adressa une légère révérence, dénoua son écharpe et l’accrocha à une branche noueuse du chêne, tout au bout de la rue. Il la noua amoureusement : on aurait dit un père, confiant mais inquiet tout de même, laissant son enfant avant une très longue colonie de vacances. Ceci fait, il la fixa un court instant, son regard glissa vers moi. Je continuais de jouer, faiblement. Il hocha la tête, se retourna. Avança. Et il me sembla le voir se diluer dans l’air, se désagréger un peu plus à chaque pas.

Il ne resta dans la rue qu’un léger souffle frais, vite chassé par l’odeur infecte de gaz d’échappement d’un motard accélérant juste devant chez moi. Et cette écharpe, cette longue écharpe qui m’appelait discrètement.

Je brisai la musique. Essuyai une larme. Je n’étais pas surpris, peut-être pas même triste. Il m’avait averti, pourtant :

« Ce sera effrayant. »

Commentaires

forum Fond et forme exigeant
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.