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L'enterrement

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Le train avale les kilomètres avec l’indifférence d’un réseau social qui ne te suit pas. Je regarde le paysage défiler — champs en taches, un chien qui court derrière une clôture, panneaux publicitaires qui promettent des rêves en promo — et j’ai l’impression de regarder une story sans son. Parfois, une odeur me traverse tout à coup : lessive, clope éteinte, gâteau tiède. Une image me frappe comme une pub ciblée — papa qui rit en faisant tomber des miettes sur sa chemise, maman qui secoue une nappe en riant jusqu’à ce qu’elle manque d’air. Ce sont des flashes qui n’ont pas de chronologie ; ils me tombent dessus comme des notifications anciennes.

Milo dort à moitié sur le siège à côté de moi, mais il tient la fenêtre et le sac de survie (sweat, chargeur, brosse à dents, t-shirt “ne pas déranger”). Il cligne des yeux, sent la fatigue programmée, me surveille comme on surveille une appli qui vient de planter. Je feins la conversation pour ne pas transformer le champ de vision en panique totale.

— Tu veux que je t’attende à la gare ?

— Si tu veux. Mais tu peux aussi partir.

— Je pars si tu me jettes le pull de ton père.

Il rit comme si de rien. L’humour est un bouton “rejouer”, on le clique parfois pour voir si ça repart. Il ne repart pas.

La voiture de tante Jo sent la cire et les biscuits. Elle a mis la radio doucement, la voix du présentateur est une couverture tiède. On arrive devant la maison familiale, et tout est exactement comme avant — trop exactement. La table de la cuisine a la même rayure, le pot à cuillère n’a pas bougé, la corbeille aux factures a la même facture de l’année d’avant. C’est injuste, cette permanence.

On entre. La porte grince comme une vieille serrure qui n’a pas compris l’urgence. Les voisins sont là, le cousin qui rit trop fort, la voisine qui offre des tartes, l’oncle qui se tient trop droit comme un drapeau. Les gens se serrent la main, se prennent la main, se perdent la main. Les condoléances tournent en boucle : « je suis désolé », « il/elle était formidable », « si tu as besoin ». Les phrases sont propres, comme des serviettes après lavage. Je les attrape et je les range dans une poche.

La veillée commence. On installe des chaises, on met des photos sur des chevalets, on allume des bougies qui sentent la cire et l’effort. Une radio crachote une vieille chanson que papa aimait — pas la meilleure version, mais c’est la sienne. Les gens partagent des anecdotes : la tante Jo raconte comment papa avait tenté de réparer le siphon du bain et s’était retrouvé à chanter des opérettes pour faire diversion. Une personne se met à rire, puis tout le monde rit parce que le rire est plus facile que le silence. Moi, je fixe la radio ouverte sur la table, je touche le bouton du volume comme si je pouvais remonter le temps.

On me tend un album photo. Il y a des images où je suis petit, cheveux en bataille, bouche pleine de confiture, interventions manquées au spectacle de l’école. J’en choisis une, je la tiens, elle pèse comme un petit continent. On me parle de choses légères pour remplir des trous : « Tu te souviens quand… » — je me souviens. Je me surprends à énumérer des détails comme on récite une recette pour rassurer un four : la couleur d’un pull, le placard où il rangeait les piles, la façon dont maman roulait les ronds de pâte. Les souvenirs deviennent des objets qu’on emballe.

La nuit tombe. On marche vers l’église, ou vers l’espace municipal, selon la religion et l’humeur. Les gens se regroupent, se plaisent à croire qu’un ordonnancement peut remettre du sens. Moi, j’ai un costume qui n’a pas été porté en public depuis trop longtemps ; il serre des endroits qui ne m’appartiennent pas. Je tiens la main de tante Jo et elle serre plus fort que nécessaire ; sa force me traverse comme un pont.

L’enterrement lui-même est un défilé de maladresses humaines et de gestes essentiels. Un voisin se met à parler trop longtemps, confondant souvenirs et autobiographie ; tout le monde sourit poliment. Le cousin lance la playlist et, dans un trou de synchronisation digitale, une chanson lounge commence — totalement à côté — puis une autre, et quelqu’un a le bon goût (ou le timing parfait) d’appuyer sur pause et de lancer au mauvais moment « Bohemian Rhapsody » dans une version ukulélé. Il y a un silence éclatant suivi d’un rire nerveux, d’un sourire qui tient tout le monde au chaud. Maman aurait ri la première, c’est sûr.

Au cimetière, la terre a une odeur humide, de jardin retourné. Le cercueil descend comme un geste lent et définitif. Les mots que j’avais préparés pour « si jamais on me demande de dire quelque chose » se sont volatilisés dans le train. J’ai dans la poche le dernier message vocal de papa : un « rappelle-nous quand tu peux » dit en milieu de phrase, banal, parfait. Je serre mon téléphone jusqu’à ce que mes jointures blanchissent. À la fin, quelqu’un me serre l’épaule ; c’est Milo, qui n’a pas arrêté de paraître. Sa présence est un pont sans fracas.

Après l’enterrement, il y a le rituel des objets. On entre dans la maison, on ouvre des placards, on trie. Là, la marchandise du deuil : papiers officiels, économies, vieux tickets de cinéma, recettes annotées. Je tombe sur une boîte — petite, en métal, avec l’odeur d’un tiroir oublié. Dedans : des cassettes audio (oui, papa) avec des labels au stylo : Anniv 1989, Chanson nulle 1994, Bêtisier 2001. Je n’ai pas de lecteur. Je les tiens comme des reliques. Mon cerveau fait le calcul maladroit du marchandage : Si je garde tout, est-ce que tout restera ? Si je reprends la radio, est-ce que j’entendrai encore sa voix ? Les pensées sont des deals absurdes. Je mets la boîte dans mon sac comme on met une promesse à portée de main.

Je m’occupe de trier des vêtements. J’étouffe parfois dans les pulls qui sentent leur propriétaire. Je garde un pull de papa — trop grand, avec une odeur qui me serre la gorge — et je me surprends à l’enfiler. Il me va mal mais il tient chaud. C’est un marchandage silencieux : je veux le garder pour que quelque chose ne parte pas. Tante Jo me dit, doucement : « Garde ce qui te parle. Le reste, on s’en occupe. » C’est une permission. Je la prends.

La journée bascule ensuite dans une sorte de creux. On appelle des gens, on répond à des messages, on accepte des condoléances qu’on range à l’intersection du cœur et du cerveau. À un moment, je m’isole dans la chambre d’enfance, j’ouvre un tiroir et je tombe sur un post-it collé sur le frigo : “N’oublie pas d’arroser la plante”. Un rire mineur me traverse — maman avait ce sens de la blague. Les larmes reviennent, imposantes, mais cette fois elles sont accompagnées d’un vide plus dur. La dépression n’a pas d’alerte sonore ; elle arrive comme un crash d’appli, lent et silencieux. Je m’allonge sur le lit, je regarde le plafond, et je laisse les minutes s’écouler sans les compter. Parfois, être vivant ressemble à tenir une tasse vide.

Le soir, des voisins passent, d’autres apportent de la soupe, des amis de mes parents racontent des histoires. Une dame prend ma main et dit : « Il te regardait toujours comme si tu étais son chef-d’œuvre. » Cette idée m’effondre et me recolle en même temps. Je bois un café qui n’en est pas un, je ne sais plus si j’ai pleuré récemment ou si c’était hier. On me demande si je veux rester dormir là. Je dis non, puis oui, puis on m’emballe un sac de vêtements propres. La nuit est une promesse sans date.

Avant de m’endormir dans le petit appartement de mon enfance, j’ouvre la boîte de cassettes, je les caresse comme on caresse une couverture usée. Je pose une cassette sur le dessus et je murmure : « Je te ramène un lecteur. » C’est une promesse bancale, peut-être impossible, mais c’est tout ce que j’ai pour l’instant. Je glisse dans le sommeil peuplé d’images — papa qui répare, maman qui range, la radio qui grésille — et quelque part, dans la poche du pull que je garde, le téléphone vibre avec un message : “On t’aime.”

Le matin suivant, avant de partir, je reprends le pull, je glisse la boîte de cassettes dans mon sac. Je repique une bouture de la plante de maman, une petite branche que je cache dans ma poche. C’est une chose minuscule et vivante. Je la serre comme si elle pouvait porter encore quelque chose — mémoire, responsabilité, promesse. En partant, je ferme la porte une dernière fois. Elle claque d’un bruit qui dit que rien ne reviendra jamais comme avant, mais que quelque chose doit encore pousser.

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