Le ficus me juge. Une feuille jaune pend comme un avertissement administratif. J’ai lu quelque part qu’il fallait parler aux plantes, alors je négocie : “Si tu survis jusqu’à vendredi, je t’achète un pot plus grand.” Vendredi, c’est loin. Mon mug est plus près. Je verse un café qui a l’odeur d’un pneu cramé et la robe d’un secret d’État. Ma cafetière gargouille, outrée, puis se tait — diva.
Le matin a des sons réglés au millimètre : la chasse d’eau du voisin (7h42), le scooter qui éternue sous la fenêtre (7h48), le frigo qui se prend pour une baleine (7h54). J’enfile mes baskets humides — je les ai lavées hier dans un élan de maturité, mauvais calcul — et je descends l’escalier en béton qui chante faux quand on tape au même endroit. Version live, gratuit.
Dans le tram, je me bats pour une place assise comme si c’était le dernier donut de la ville. Une dame gagne. J’accepte ma défaite avec dignité (je fais la moue). Les portes bipent, le wagon soupire, un enfant explique à son père que les nuages sont de la barbe de licorne. Ça se tient. Mon téléphone vibre : Maman ❤️.
Maman : “Tu manges assez ? J’ai fait un gratin hier. Je t’en aurais mis une barquette si tu étais là.”
Moi : “Oui !”
Moi (dans ma tête) : Aujourd’hui, petit-déj : café + biscotte émotionnelle.
Je range le portable, hop, re-vibration : Papa.
Papa : “Le réparateur a réussi à ranimer la vieille radio. Ta mère dit que je suis un sorcier. Appelle quand tu peux.”
Moi : “Team sorcier ✅”
Je veux répondre plus long, un truc qui raconte ma soirée d’hier (film nul, nouilles trop cuites, rire avec mon coloc jusqu’à en oublier l’heure). Je colle trois points de suspension. Je les efface. Je remets un emoji casserole, parce que pourquoi pas. Je garde l’appel pour plus tard, quand j’aurai “le temps”, cette bête mythique qu’on voit rarement dans son habitat naturel.
À 8h12, le tram m’avale. À 8h27, il me recrache devant la fac. Le hall sent le plastique neuf et la pluie vieille. Je traverse l’aquarium des étudiants qui scrollent en synchronisé. Milo m’attrape en plein couloir, un sachet de beignets dans la main comme un argument ultime.
— Tu as l’air mort.
— Merci, j’essaie un nouveau style.
— Prends un beignet.
— Je n’ai pas faim.
— Mensonge détecté.
Je prends le beignet. Il est moelleux comme une bonne nouvelle. On s’installe au fond de l’amphi. Le prof parle d’“échelles d’impact”, de “comportements liminaux”. Traduction simultanée dans mon cerveau : blabla… blabla… liminal = entre-deux. Je fixe la bouche du prof qui fait des formes, le son arrive après, comme un sous-titrage en retard. Je note des mots-clés : “cadre”, “terrain”, “éthique”, “ne pas oublier fiche”. Je dessine un ficus dans la marge. La feuille jaune est là aussi. Je rature.
Notification. Promo -30 % sur des matelas “comme dormir sur un nuage”. L’enfant du tram avait raison. Je coupe les notifs, sauf pour “Famille”. Le vibreur fait brp dans ma poche : Maman encore.
Maman : “Ta tante a envoyé des photos de toi petit. Je te les transfère plus tard. On te fait des bisous.”
On me fait des bisous. J’aime bien ce on. Je le garde comme une bouillotte.
La matinée file en missions secondaires : trouver une imprimante qui a encore du toner (quasi-légende urbaine), récupérer un badge pour la salle info, recharger ma carte de tram qui clignote “expirée” comme une menace passive-agressive. Chaque objet me parle : la porte coupe-feu “ne me pousse pas”, la machine à café “insérez pièce exacte sinon je mords”, le photocopieur “jams only” (il est bilingue, lui). J’obéis. Je fais semblant d’avoir prévu tout ça.
Pause midi. Milo propose un “banh mi express”. On s’assoit sur les marches, genoux glacés, sauce qui coule sur nos gants. Il me raconte son rencard catastrophique (“il a dit wow quand j’ai dit que j’avais un chat, red flag, non ?”), je fais l’arbitre en hochant la tête, bouche pleine. On rit. Le son de notre rire se mélange au cri des mouettes en mission kebab, à la sirène d’une ambulance loin — une ligne fine, rien qu’un bruit dans l’air.
Je passe au supermarché en rentrant. Liste : pâtes, sauce tomate, éponge, terreau pour ficus (conscience professionnelle), chocolat en “édition spéciale réconfort”. Une dame me double au rayon légumes, offensive patate douce. Un enfant annonce à sa mère : “Les brocolis font pousser le cerveau.” Je prends des brocolis. On n’est jamais trop prudent.
Le soir, l’appart a l’odeur du chauffage électrique et du plaquage en sapin. Le couloir craque comme s’il parlait une langue secrète. Je pose mon sac, j’appuie sur la touche On du chauffe-eau avec une bienséance de cérémonie. Le ficus me regarde. Je pose une bassine, je fais une pluie artificielle. Il boit. Ou il fait semblant, difficile à dire. Je lui fais un truc qu’on croirait un sourire. Oui, je souris à une plante. Il y a des jours, on se contente des victoires disponibles.
— Chef ?! je lance vers la cuisine, parce que j’entends la porte.
— Ugh, fait Milo. Je suis un fantôme.
— Tu as fait quoi à ton teint ?
— La bibliothèque m’a avalé. Mais j’ai des gyozas.
Victoire. On fait glisser des gyozas sur une poêle trop chaude, ça crépite comme un feu de camp pour pauvres. On mange debout, en commentant nos feed. Je lui lis un thread sur “les meilleures excuses pour ne pas sortir” (top 3 : “je dois laver mon plafond”, “j’ai promis à ma plante”, “mon chat fait du burn-out”). Il rit, surtout à “j’ai promis à ma plante”. Le ficus salue d’une feuille fatiguée. On regarde un film qui ne choisit pas s’il veut être drôle ou profond. Il finit par être ni l’un ni l’autre. Pas grave, on a les gyozas.
À 21h11, je pense : j’appelle mes parents. À 21h12, je me dis : un épisode. À 21h43, je me dis : après la douche. À 22h05, je regarde mes mains froissées par l’eau chaude et je me dis : demain matin. Je tape quand même.
Moi : “Je vous appelle demain à 19h, promis.”
Maman répond dans la minute.
Maman : “Parfait ❤️ Ton père bidouille encore sa radio. Bisous, dors bien.”
Le brp du vibreur a quelque chose de rassurant, comme le clic d’une porte qu’on ferme bien. Je noctambule dans l’appart. Dehors, quelqu’un s’entraîne à la trompette sur trois notes, obstiné. Le frigo répond avec son bourdonnement de baleine. Le monde entier est une fanfare hésitante. Je mets une lessive en retard, je trie des chaussettes (sport extrême), je transforme une pile de papiers en deux piles : à faire / à oublier. Dans à faire, je colle “Arroser ficus (vraiment)”.
Avant de dormir, un rituel que je n’avoue à personne : j’écoute les messages vocaux accumulés, ceux où mes parents se battent avec la technologie.
Papa (voix pleine de fierté) : “Alors j’appuie là et je parle… ça enregistre ? Ah. Oui. Bon. Rappelle-nous quand tu peux.”
Maman (derrière) : “Dis-lui qu’on a acheté des abricots.”
Papa : “On a acheté des abricots.”
Je garde celui-là. Je lance un autre : la météo locale, un souvenir de ragoût, une blague nulle de mon père sur les électriciens qui manquent de courant. Je ris, doucement, avec ce rire-là qui ne sert à rien mais fait du bien au thorax. L’écran me chauffe la joue. Je promets à voix basse : “Demain, 19h.”
Je ferme les volets. L’appartement passe en mode veille. Dans la rue, un bus claque ses freins, un vélo lui répond avec une sonnette très optimiste pour l’heure. Je m’allonge en diagonale parce que personne ne m’en empêche, luxe discret. Je fais la liste des choses à faire demain : cours à 10h, rapport à rendre, appeler l’agence pour le robinet qui fuit, rappeler la banque (je refuse, mais bon), commencer un mail pour un stage, appeler mes parents à 19h, racheter du café qui ne sent pas le pneu (mission impossible), chercher un pot pour le ficus.
Le sommeil arrive par couches. Juste avant de couler, un doute idiot : les brocolis, ça se lave avant ou après les couper ? Je m’endors sur cette question cruciale.
Réveil. Ça vibre. 6h58. J’ai l’impression d’avoir avalé un oreiller. Le monde recommence. Je tends la main vers le ficus ; il ne s’est pas enfui pendant la nuit (solidarité). Je lui donne une tape amicale sur la terre pour tester l’humidité, comme si j’étais compétent. Mon téléphone clignote : Maman ❤️ m’a envoyé une photo à 23h12 : moi à trois ans, couvert de confiture, sourire débile. “Toujours aussi sérieux”, a-t-elle écrit. Je réponds avec des cœurs et une promesse : 19h.
Je choisis une chemise qui dit “responsable” sans crier “costume d’emprunt”. Je mets mes baskets encore un peu humides (erreur), j’attrape mon sac, j’oublie mon chargeur, je reviens, j’oublie mes clés, je reviens, je manque d’écraser la plante, je m’excuse. Dehors, l’air a ce goût métallique des matins où la ville s’étire. Le scooter éternue, la chasse d’eau du voisin est fidèle à l’horaire, la boulangerie jette dans la rue une odeur de beurre qui pousse au crime.
Dans le tram, une chanson passe en fond, rythmique légère, paroles quelconques. Je garde le rythme du doigt sur ma cuisse, discret. Une notification pop : l’appli météo promet “averses éparses” — ce qui, dans cette ville, veut dire “pluie tout le temps sauf quand tu oublies ton parapluie”. Je souris. Je n’ai pas pris de parapluie.
Milo me rejoint au deuxième arrêt, bonnet de pêcheur, cernes on the rocks.
— Ce soir, bière ?
— Ce soir, appel. 19h.
— Ah. Alors bière à 20h.
— Deal.
Il lève le pouce. Je mets un rappel dans mon téléphone. 19h. Il s’affiche en gras, carré, indiscutable. J’en ai presque peur, comme d’un rendez-vous avec quelqu’un d’important. C’est le cas.
La journée fait ce que font les journées : elle avance sans demander d’autorisation. Mail, cours, sourire aux demi-connaissances, café (meilleur), pull trop chaud, pluie fine, énième tentative de comprendre un tableau qu’on nous jure “évident”. Je rackette une agrafeuse, je rends une agrafeuse (pas la même, j’espère que la justice me pardonnera). J’envoie un message à mes parents à midi : “Ce soir, 19h. Vous êtes mes VIP.” Deux bulles grises apparaissent, disparaissent, reviennent.
Maman : “On sera là. Ton père teste sa radio. Bisous.”
Papa : “Réception au top. Over.”
Je prends ça pour un à tout à l’heure. Je le range au chaud, dans ma poche.
En fin d’après-midi, je retourne à la supérette pour le pot du ficus. Il y en a des moches, des trop grands, et un moyen, vert bouteille, qui dit “je peux faire l’affaire”. Je l’achète avec une fierté ridicule. La caissière scanne le pot et me scanne moi, index posé sur le lecteur comme si je pouvais passer aussi en bip. Je rentre en sautillant entre les flaques, champion olympique de l’esquive mouillée.
L’appart me salue avec son craquement. Je pose le pot sur la table. Je sors la plante de sa prison en plastique, délicat comme si j’attrapais un oisillon (qui, soyons honnête, est plus fort que moi). La terre se renverse un peu, j’éternue, le ficus garde son sérieux. Je tasse, je tourne, je souffle, je l’installe. Il a l’air… mieux. Ou alors c’est moi. J’essuie la table, je recule d’un pas pour admirer mon œuvre. Ça me fait un genre de paix.
Mon téléphone affiche 18h57.
Je respire. Je regarde le pot, puis l’écran, puis le pot. Je fais le choix le plus adulte de ma journée : je m’assois, je mets le rappel en “prioritaire”, et je prépare la table comme si j’attendais des invités. Eau, carnet, stylo. À 18h59, je déverrouille, je fais défiler les messages, le dernier cœur de ma mère, le “Over” de mon père. Je souris. À 19h00, pile, je tape sur Appeler.