Parle avec elle, parle mon ami
Dis-lui ce que tu n’arrives pas à lui dire
Odieux impératif ! Et pourtant
Cloisonnée dans son infini noir, elle n’a cesse
D’en chercher l’issue
C’est toi mon ami, toi qui en as la clef
Toi qui en détiens le secret
Décharge-la donc, charge-toi d’un peu de ses secrets
Ouvre cette porte qu’elle ne décèle pas
Qu’elle n’est pas, seule, en mesure de déceler
Ouvre-lui le lieu de son miroir
Permets-lui de plonger dans son reflet
Et d’en ressortir, peut-être, altérée
Je te demande de lui parler, ami
Car elle, n’a pas de parole
Elle en souffre le sais-tu
Les mots, gravés dans le marbre, lui échappent et s’échinent
À l’enfermer, encore et encore, à l’encercler
Donne-lui cette clef, alors,
Qu’elle puisse voir autre chose que du noir
Et trouver un lieu moins cloisonné
(Les lieux sont-ils toujours cloisonnés)
Si tu ne lui as pas jusqu’ici donné la clef, est-ce donc
Parce que derrière la porte, encore des cloisons ?
Le sait-elle, que l’échappatoire qu’elle cherche
N’est sans doute encore qu’une autre prison ?
Faut-il alors habiter le lieu autrement
Afin que le noir cesse d’être si corrosif
Et les mots mutilateurs, d’être ennemis ?
Apprivoiser les mots,
Livre-lui au moins ce secret-là
Mais qui suis-je pour te l’ordonner ? Je suis elle, et toi
Et le noir et les mots
Mon propre démiurge et mon propre Satan
Démiurge de personne et Satan en rêve
Mais c’est déjà plus que suffisant
Livre-lui tes secrets, ami, aide-la
Elle a plus besoin de toi que de moi
Je t’en prie – l’impératif se fait prière
Je t’implore et te considère
Comme l’unique sauveur de cette jeunesse éclopée
Laisse-la éclore, et laisse-moi enfin dormir
Je t’en implore
Bourlingue le stylo et flingue ton angoisse
Laisse aller
Crève la bulle qui t’embarasse
Et morcèle les échos qui te noient
Je ne vois plus rien, je ne fais qu’entendre
Je laisse les sons se prolonger jusqu’à s’étirer
En longues masses filasses avec lesquelles je me débats
Sève collante et filandreuse tout à la fois
Cette matière n’est ni facile ni tendre
Et pourtant je l’aime et la choie
Je chéris ce que je sème au gré de l’encre
Et que j’étire encore sans réfléchir
Je me laisse aller
Il y a beaucoup d’assonances, c’est trop réflexif, dirais-je
Pourtant je laisse couler, ça doit sortir
Ça doit purger
Ça doit bleuir et puis sécher
Beaucoup d’anaphores, de résonnances
Ces échos factices qui me remplissent
Et se désistent d’un coup
Je me demande
Qu’y a-t-il de vrai dans tout cela, et au-delà ?
Je cherche la réponse et je ne la cherche pas
J’ouvre des portes que je referme au fil de mes humeurs
Beaucoup plus que selon le temps qu’il fait
C’est toi, mon ami
Malmène la syntaxe au gré de la grammaire
Que tu aimes tant
Journal intime en vers
Et c’est tant mieux, puisque c’est lâché d’un coup