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Chapitre 7 - Boran

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Jiyu ferma son sac d’un rapide mouvement de poignet, ne prenant que le nécessaire pour partir. Kaku aurait pu exploser de joie quand Jiyu lui avait dit accepter sa proposition, mais par respect pour les évènements ayant entraîné cette décision, il n’en montra rien et lui présenta ses condoléances, tout comme Boran.

Son regard parcourut une dernière fois le petit appartement qui l’avait hébergé pendant un moment, le cœur serré. Ça lui faisait quelque chose de partir, abandonner tout ce qu’il avait construit seul, avec difficulté. Sa décision était prise, il ne comptait pas revenir en arrière ni s’attarder trop longtemps sur le passé. Sinon, la voix reviendrait murmurer à ses oreilles pour le tirer vers le bas.  

— Tu as tout ce qu’il te faut ?

Yashuu attendait dans le couloir, adossé contre le mur et bras croisés. Jiyu ne savait pas si Numéro 1 faisait ça par soutien, mais il ne le lâchait plus d’une basque. Même s’il n’était pas le summum de l’empathie, ce geste touchait Jiyu et lui donnait un peu plus de courage pour continuer.  

— Je pense. De toute façon, je n’avais rien de bien précieux ici. Ce ne sont que des vêtements et des affaires de toilettes.

Pas d’attache, pas de lien. Plus rien ne le retenait ici. Le seul et unique cordon qu’il avait eu n’existait plus. Après un dernier regard en arrière, il tourna les talons et quitta la chambre avant de fermer la porte derrière lui. Il allait désormais en ouvrir une autre. Mais cette fois, il ne serait pas tout seul.

Ils retrouvèrent Kaku et Boran à l’aéroport, le scientifique attendait avec impatience –il sautillait sur place– et les salua avec un grand sourire.

— Encore merci d’avoir accepté mon offre. Je ferai en sorte de ne pas vous décevoir.

— On verra ça à l’avenir, fit Yashuu dans un haussement d’épaule. Et maintenant ?

— Maintenant nous allons prendre notre avion et rejoindre notre contact. Il nous fournira des informations sur la localisation des autres survivants. Veuillez me suivre, je vais vous guider.

Yashuu lança un regard peu avenant à la foule qui circulait au sein de l’aéroport et aux nombreux panneaux d’affichages qui citaient les vols à venir. Jiyu pouvait sentir son sang accélérer dans ses veines alors que ses doigts se crispaient dans le vide.   

— Nous avons un jet privé, précisa alors Kaku face à l’anxiété manifeste de Yashuu.

Les doigts de Numéro 1 se détendirent aussitôt et Jiyu haussa les sourcils. Pour un homme avec un soutien minime, il semblait avoir un portefeuille plutôt conséquent. Certainement qu’il puisait dans ses économies accumulées tout au long de sa carrière florissante. Par curiosité, Jiyu avait mené quelques recherches internet sur Kaku, et il ne mentait pas sur ses compétences. Rédaction de thèses, mise au point de nouvelle méthode médicales, découvertes majeures pour la science… il avait un palmarès impressionnant.

Peu importe, cette isolation lui convenait parfaitement. Lui non plus ne mourait pas d’envie de se retrouver entassé avec des centaines de passagers inconnus, à côté d’un Yashuu prêt à exploser sous le poids des émotions.

Le jet de Kaku attendait sur la piste de départ. Boran venait de terminer le plein et ils étaient prêt à décoller.

— Où se trouve votre fameux contact ? demanda Jiyu qui s’assit à côté d’un hublot pour pouvoir observer le vol.

— Au Danemark, sourit ce dernier. Boran pourra vous en dire plus, moi je dois vous laisser pour aller prendre les commandes. Le trajet sera rapide, pas plus de deux heures si tout se passe bien.

Il s’éloigna ensuite pour rejoindre l’avant de l’avion, tandis que Boran s’asseyait sur un siège face à Jiyu en attachant sa ceinture. De son côté, Yashuu tournait en rond tel un animal en cage.

— Je suppose que tu n’as jamais pris l’avion ou le bateau ? théorisa Jiyu.  

Le fauve s’arrêta et se tourna vers lui, regard plissé, avant de répondre d’une voix plus calme que ne l’était son état.

— Le bateau, une fois. J’ai voulu traverser l’Atlantique.

Effectivement, même pour lui ce serait périlleux de le faire à la nage. Numéro 1 n’était pas immortel non plus.

— Mais l’avion, jamais. Je préférais courir ou marcher. J’ai vu des choses magnifiques partout dans le monde.

Jiyu n’aurait pas parié sur une sensibilité pour la nature chez Yashuu, mais tout le monde pouvait cacher des surprises.  

— Et ça te faisait quoi, de voir ces paysages ?  

Yashuu prit plusieurs instants de réflexion, sans se préoccuper du regard curieux de Boran qui le scrutait, impatient lui aussi d’en savoir plus.  

— Ça me faisait me sentir vivant, et ça chassait un peu les ténèbres en moi. Je me disais que j’avais survécu pour quelque chose, que finalement, être sorti vivant de ces expériences avait du bon. Si j’étais resté un orphelin, sans but et sans vie, jamais je n’aurais pu admirer tout ça. Je serais resté coincé dans mon petit monde, sans chercher plus loin.

— Tu es en train de me dire que le passage au Labo est bénéfique pour toi finalement ? s’étonna Jiyu.

Numéro 1 pencha la tête de côté, esquissa un rapide sourire qui s’évanouit aussitôt, et se tourna vers un hublot, comme s’il cherchait quelque chose à l’extérieur auquel se raccrocher.

— Disons que maintenant, je ne pourrais plus vivre sans mon pouvoir. J’ai appris à cohabiter avec et ma vie s’est forgée autour de ça. Me le retirer, c’est comme me retirer mon identité. Je n’ai aucun souvenir de ma vie d’avant, donc mon don c’est tout ce que j’ai, c’est tout ce qui me définit. Et une fois que tu goûtes au pouvoir et à la puissance, tu ne peux plus y renoncer. C’est le mal de tous les humains sur cette Terre. Qui aurait envie de redevenir faible, chétif et capable de mourir au moindre impact ? Moi, je peux résister à une bombe nucléaire, je n’ai pas envie de crever d’une balle dans la poitrine car j’étais au mauvais endroit au mauvais moment.

Boran ouvrit la bouche comme pour dire quelque chose, mais se ravisa finalement. Yashuu en profita pour enfin s’asseoir à la gauche de Jiyu, apaisé après leur avoir dit ça.

Un silence gênant s’installa entre eux et, pendant de longues minutes, personne ne pipa mot. Jiyu décida de briser un peu la glace, histoire d’en savoir plus sur l’assistant mystérieux de Kaku.

— Pourquoi est-ce que tu travailles avec Kaku, Boran ?

— Parce que sa cause est noble et juste, répondit Boran avec enthousiaste. Je veux l’aider à sauver tous ces enfants qui peuvent encore l’être ! C’est ma vocation depuis des années maintenant. Avant qu’il ne vienne me chercher au Cambodge, j’essayais de sauver les plus jeunes autour de moi, pour qu’ils puissent s’en sortir et ne pas finir dans le caniveau. La vie n’est pas facile là-bas, vous savez.

Numéro 1 l’observait avec attention pendant son récit, ce qui ne gênait pas le moins du monde le jeune homme. Au contraire, ses yeux pétillaient de joie.

— Vous êtes en train de fouiller mon esprit, n’est-ce pas ? Si oui, je ne sens vraiment rien, c’est fascinant !

Yashuu arqua un sourcil et posa sa tête sur sa paume gauche, surpris de le voir réagir aussi bien. Les gens n’aimaient pas être fouillés de l’intérieur en temps normal.

— Je vois de la vengeance dans ton âme, c’est étonnant vu que tout le reste est empreint de bonté et de gentillesse. À peu de choses prêt je ne pouvais même pas la sentir, tu la caches vraiment très bien.

Un sourire gêné et attristé se dessina sur les lèvres de Boran, alors qu’il nouait ses doigts entre eux avec un certain malaise. Il inspira finalement, jeta un coup d’œil en arrière comme s’il craignait de se faire entendre, avant de s’enfoncer dans son siège.

— J’avais une famille, souffla Boran, ce n’était pas facile tous les jours mais je m’en contentais, vivre avec eux était mon plus grand bonheur. J’ai dû commencer très jeune à faire des petits boulots pour ramener de quoi survivre à la maison. Il y avait mon petit frère et ma petite sœur à gérer, je ne voulais pas les envoyer dans des métiers ingrats donc je prenais toute la charge mentale pour moi, pour leur bonheur.

— Tu n’avais pas de parents ? questionna Yashuu qui se doutait fortement de la réponse.

— Ma mère était malade, incapable de travailler. Mon père absent, on peut dire qu’il est parti acheter du lait, je ne me souviens même pas de son visage pour tout vous avouer.

Il haussa les épaules, comme si ça lui passait au-dessus. Néanmoins, les légers tremblements de son corps trahissaient sa peine.

— Peu importe, j’étais le seul capable d’agir. J’ai fait de mon mieux pour eux, mais les médicaments étaient trop chers, ma mère est morte de sa maladie à mes douze ans et on s’est retrouvés à trois, avec la misère. J’ai redoublé d'efforts, mais un jour tout a basculé…      

Il s’humecta légèrement les lèvres, les yeux brillants de douleur. Aucun de ses interlocuteurs n’osa l’interrompre.

— Des hommes sont arrivés dans le bidonville où nous vivions, et ils ont commencé à emmener tous les enfants en bas âge. Ils n’ont pas fait attention à moi, mais n’ont pas hésité un instant à s’emparer de ma seule famille restante. Ils ont pris ma sœur et mon frère, sous mes yeux, sans que je ne puisse rien y faire.

Sa voix se brisa sur ses derniers mots et quelques larmes coulèrent sur ses joues, qu’il essuya d’un geste vif.

— J’ai voulu les arrêter, mais ils étaient bien plus forts que moi. J’ai été neutralisé en quelques instants. Je me souviens encore de leurs cris, de leurs appels de détresse et de désespoirs qui résonnent à mes oreilles. Ils espéraient que je viendrais les sauver, que je les sortirais de là… Mais j’étais au sol, impuissant, dans la boue, à voir la fatalité s'abattre. J’ai supplié qu’on me les rende, qu’ils étaient trop jeunes pour partir, qu’ils pouvaient me prendre moi à leur place, mais ils n’en avaient rien à faire.

Il se leva subitement pour aller ouvrir une petite bouteille d’eau qu’il vida en quelques gorgées,. Jiyu et Yashuu gardèrent le silence, respectueux face à sa douleur. Il reprit son récit en revenant à sa place, la voix chevrotante :

— C’est ainsi que je me suis retrouvé seul, sans plus rien à protéger. Je n’avais plus de but, plus d’envie, et pendant un moment je suis resté comme un zombie à errer dans la rue. Puis, un jour, je me suis ressaisi. J’ai décidé de venir en aide aux plus démunis. Je l’étais moi-même, mais la vie qu’il me restait, je voulais la donner aux autres. Alors j’ai travaillé dur, et l’argent que je gagnais, je l’offrais à ceux dans le besoin. Ce n’était pas grand-chose, je sais, mais à mon échelle je ne pouvais malheureusement pas faire plus. C’est là que Kaku m’a trouvé, il m’a pris sous son aile, m’a instruit et éduqué comme personne avant lui. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais il m’a dit que j’avais du potentiel. Que me laisser dans la boue serait du gâchis. Après ça, ma vie a changé. On m’offrait une opportunité énorme, une chance d’agir de manière considérable, un espoir de retrouver ma famille… je n’allais pas la laisser s’échapper. Et c’est ainsi que je me retrouve face à vous, votre humble serviteur Boran.   

Il sourit doucement, son récit achevé, et écarta ses bras comme pour dire : Tada, voilà la vérité sur moi.

— Je cerne mieux ton désir de vengeance, déclara Yashuu. Ces hommes ont volé ta famille.

— Oui, je n’ai jamais oublié ce que j’ai vu. La majorité des hommes portait une veste avec un logo gravé sur la poitrine : un kanji transpercé par deux lances, en forme de croix. Et au milieu, il y avait un homme dont le style et le comportement détonait. Il était le meneur, le donneur d’ordre, et lui portait un autre sigle à sa poitrine : une tête de dragon entouré par le signe alpha.

Jiyu s’en était douté, mais Boran confirmait les soupçons qu’il avait eu. Le Labo était derrière l’effondrement de la vie de Boran. Le dragon avec le signe alpha, la laisse autour de leur cou, leur signature. Ils ne s’étaient pas contentés d’enlever des orphelins. Ils avaient pioché dans des pays en difficultés, une véritable réserve de bidonvilles et d’enfants que personne n’irait chercher. En revanche, le second sigle ne lui parlait pas, il ne l’avait jamais vu au cours de sa captivité. Un rapide échange de regard avec Yashuu suffit pour comprendre que lui non plus ne voyait pas de quoi il pourrait s’agir.

— J’avais hâte de vous rencontrer, sourit doucement Boran, je me demandais si… par hasard, vous auriez connu mon frère et ma sœur… au Labo. Et peut-être… qu’ils sont toujours vivants ?

L’espoir suintait dans sa voix, ce qui tordit l’estomac de Jiyu d’une douleur sourde. Quelle était la probabilité pour que la famille de Boran soit encore en vie ? Avec un taux de réussite d’un pourcent : très faible malheureusement. Jiyu préféra tout de même se tourner vers Yashuu, il était le seul parmi eux à avoir interagi avec les autres, et donc à pouvoir répondre.

— Dans le groupe de dix qui a survécu, il y a bien un frère et une sœur, commença Yashuu après un temps de réflexion, mais je ne pense pas qu’ils soient Cambodgiens. Et même si c’était le cas, les expériences ont réduit à néant les souvenirs de notre première vie, donc ils ne se souviendraient pas de toi.

Boran perdit totalement son sourire et baissa les yeux vers le sol, ses mains serrées avec force. Son espoir se réduisait petit à petit, une nouvelle fois.

— Je vois, merci beaucoup pour vos réponses. Je m’y attendais un petit peu.

Yashuu pencha sa tête sur le côté pour fixer Boran pendant une minute interminable comme s’il cherchait à le sonder.

— Je suis le Numéro 1, le premier arrivé au Labo. Le premier cobaye et le premier succès. J’ai vu défiler les neuf centre quatre-vingt-dix-neuf autres sujets, un par un. Si tu me laisses regarder plus profondément dans ton esprit, je pourrais voir le visage de ton frère et ta sœur et te dire s’ils étaient dans le lot. Après tout, il y a peut-être une chance qu’ils soient dans le second groupe, ce qui augmenterait la probabilité de les retrouver vivants.

— Vraiment ? Vous pourriez faire ça ?

— Oui.

La lèvre inférieure de Boran trembla, à deux doigts de pleurer, alors qu’il hochait la tête.

— Allez-y ! Faites-le !

Numéro 1 se leva et se plaça devant Boran. Sa main se posa sur le front du jeune homme et il pénétra son esprit.

Jiyu les observa sans rien dire, curieux du résultat.

— C’est bon.

Yashuu retira sa main et se rassit à sa place en croisant ses jambes. Boran frictionnait ses mains avec anxiété et déglutit, en attente d’un verdict douloureux ou piqué d’espoir.

— Ils étaient les numéros 756 et 757. Leur corps n’a pas tenu très longtemps face aux injections, ils sont morts rapidement.

Boran ne dit rien, sous le choc de la nouvelle. Même s’il s’en était douté, l’entendre de vive voix n’avait rien à voir. Ces derniers espoirs volaient en éclats, l’image de sa sœur et son frère vivants s’effaçait.

— Pardon, je… je vais aux toilettes… mais merci… pour votre franchise…

Il quitta son siège et s’enferma dans la petite cabine, s’isolant complètement.

— Tu aurais pu essayer d’y mettre un peu plus de forme, souffla alors Jiyu. Il y a des manières plus douces d’annoncer à quelqu’un que sa famille est morte.

— Il s’en doutait de toute façon. C’est douloureux, mais nécessaire pour vite passer à la suite. Tu auras beau ajouter autant de sucre que tu veux, un poison restera un poison.

Pas faux. Un point pour Yashuu.

— Ils sont vraiment morts rapidement ? demanda-t-il après quelques instants de silence.

— Non. Mais je n’avais pas envie de lui décrire les souffrances qu’ils ont subis. Il n’a pas besoin d’en savoir plus.

— Et depuis quand est-ce que tu fais preuve d’états d’âmes ? Ça ne semble pas être ton genre.

— Boran a une belle âme, fit-il en haussant ses épaules, entachée uniquement par la vengeance, mais ça ne suffit pas à camoufler sa bonté. Je ne le précipiterai pas moi-même dans les ténèbres. Les personnes comme lui sont rares de nos jours. Ca a un côté apaisant.

— Je vois, c’est pour te protéger toi.   

Le regard assassin de Yashuu lui indiqua qu’il avait tapé dans le mille.

— Je garderai ça pour moi, assura Jiyu.

— Je te bute dans le cas contraire.

— C’est l’amour fou entre nous.

Yashuu lui tira la langue et se leva pour s’éloigner. Au moins, maintenant, ils en savaient un peu plus sur Boran et ses motivations. C’était un gentil garçon, mais cette aventure risquait de le détruire un peu plus, voire l’anéantir complètement. Malheureusement, le temps ne lui permettait plus de faire marche arrière. Désormais, ils volaient à toute vitesse vers le Danemark, à Copenhague, pour rencontrer le contact de Kaku.

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