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Chapitre 6 - Gouffre de chagrin

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Un cauchemar. Ça ne pouvait être qu’un cauchemar. Jiyu visualisait en boucle les dernières images vivantes de Yohel. Son dernier sourire avant de se faire lacérer la gorge et se vider de son sang en quelques secondes. L’émotion ne s’atténuait pas dans son cœur, le révulsait toujours plus et le rendait malade. Le pire dans tout ça, c’est que Jiyu était parfaitement conscient que tout était sa faute. S’il n’avait pas décidé de s’accrocher bêtement à cette vie tranquille, Yohel serait en vie. Il aurait été triste que Jiyu lui fasse faux bond, déçu, mais il respirerait encore.

Les remords le noyaient, l’étouffaient, à tel point que le monde autour de lui n’était plus qu’un amas sombre et sans saveur. La voix de Yashuu lui parvenait à peine. Une intonation lointaine, faiblarde, sans importance. Jiyu la sentait ricocher contre sa douleur et s’éloigner. La seule voix qui le dévorait appartenait à Yohel, trop heureux de lui venir en aide, sans savoir qu’il signait sa propre fin. Sa gentillesse lui avait été fatale. Pourquoi être revenu ? Jiyu lui avait intimé de fuir, de protéger sa vie. Pourquoi diable avoir fait demi-tour ? S’il ne l’avait pas fait…il serait encore ici. Il serait encore en vie.

Tu aurais pu me sauver Jiyu… si tu avais déployé toute ta puissance dès le début ! Pourquoi tu ne l’as pas fait ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Le visage de Yohel se peignit dans son esprit, se déforma. Les billes vertes pleines de vie se creusèrent pour se remplir de sang et de rancœur. Son sourire devint une grimace ignoble et répugnante. Ses doigts se décharnèrent au fur et à mesure qu’il les levait vers le ciel, vers Jiyu. Les ongles tombaient un par un, remplacés par des griffes sanguinolentes.

Tout ça c’est ta faute… mollasson ! Tu es devenu une limace incapable de se défendre et de défendre les autres ! Combien vont encore payer pour ta couardise ? Pour ta flemmardise ? Meurs ! Meurs ! Le monde se portera mieux sans toi !

Yohel bondit sur lui, n’ayant plus rien d’humain. Des crocs remplaçaient ses dents et il le saisit à la gorge pour la lui briser. Une vive douleur le tenailla, un hurlement lui échappa. Pourtant, il ne chercha pas à se débattre, il le méritait. Il méritait de mourir. Ce serait un moindre coût pour le crime qu’il avait commis. Le crime d’avoir voulu exister, libre, au sein de ce monde.

— Jiyu, réveille-toi !

La main de Yashuu se posa sur son épaule et Jiyu revint brutalement à la réalité. Le monstrueux Yohel s’effaça, la douleur fictive avec. Sa chambre se dessina doucement et le visage inquiet de Yashuu aussi.

Le cœur de Jiyu battait à tout rompre dans sa poitrine et ses vêtements collait à sa peau poisseuse. À quel moment avait-il perdu conscience ? Que faisait-il dans sa chambre ? Où était Yohel ?

— Reviens parmi nous Jiyu, ne te laisse pas absorber par la voix dans ta tête.

Tu aurais pu me sauver ! Tu aurais dû me sauver !

Même s’il ne le voyait plus, la voix de son ami continuait de le saisir et le rouer de coups internes, allant jusqu’à le faire suffoquer. Il posa une main sur sa poitrine, cherchant l’air absent de ses poumons. Pourquoi n’arrivait-il plus à respirer ? Il avait beau prendre de grandes inspirations, l’oxygène ne se frayait aucun chemin dans son organisme.

— Calme toi, Jiyu.

Les doigts de Yashuu pressèrent son épaule et la voix prit de la distance, jusqu’à devenir un murmure inaudible. L’air pénétra de nouveau le système respiratoire de Jiyu qui se redressa sur son matelas, le visage humide, les cheveux plaqués sur son crâne. Tout lui revint en mémoire comme une gifle et son cœur se contracta.

Yohel était mort.

— C’est ma faute, tout est ma faute…

Yashuu ne disait rien, gardant sa main contre l’épaule de Jiyu, comme si ce simple contact pouvait tenir les ténèbres à l’écart.

— Il ne devrait pas être mort… il ne méritait pas ça…

— Non. C’est vrai. Mais le mal est fait désormais, tu ne peux rien y changer.

Le ton calme de Yashuu exacerba la détresse de Jiyu. Il était le seul à souffrir, à ressentir un vide dans son cœur et à ne plus savoir quoi faire de ce trop plein d’émotions qui l’assaillait de toute part.

En parallèle, une soif intense tiraillait sa gorge. Il devait boire quelque chose. Tout de suite et maintenant. Chancelant, Jiyu se leva pour rejoindre son évier et boire au robinet assez d’eau pour se désaltérer. Son corps quémandait ardemment de l’eau.

Après plusieurs longues secondes à boire en continu, sa soif s’étancha enfin, contrairement à ses émotions. Il bouillait de l’intérieur.

— C’est facile à dire pour toi. Tu ne le connaissais pas. Sa mort ne risque pas de t’affecter ! Qu’est ce qui le pourrait de toute façon ?

La surprise passa pendant un instant sur le visage de Yashuu, qui ne s’était pas attendu à devenir la cible de Jiyu.

— Me parler ainsi ne changera rien. Ton ami ne reviendra pas.

— Je suis au courant, merci, il est mort ! hurla Jiyu à s’en arracher les cordes vocales. Il est mort à cause de moi ! À cause de toi !

La colère commença à briller dans les prunelles de Yashuu qui retira sa main avant de se lever.

— Je n’ai rien à voir avec ça, ne m’y mêle pas, siffla-t-il.

— Si tu étais arrivé un peu plus tôt, ça aurait tout changé ! Tu aurais dû le sentir, le voir venir ! Toi, le légendaire Numéro 1 plus fort que tout !

Jiyu bondit de son lit, la rage sillonnait désormais ses veines et lui faisait cracher des mots violents.

— Tu n’as même pas essayé de l’aider. Il était encore vivant, j’en suis persuadé ! Mais non, tu m’as juste pris avant de t’enfuir !

— Je t’ai sauvé la vie, encore, asséna froidement Yashuu. La police t’aurait mis la main dessus et personne ne sait ce qu’il te serait arrivé ensuite. J’ai même dû emporter le reste de corps que tu as détruit pour éviter de soulever trop de questions.

— Tu as fait quoi ?

Jiyu assimila cette nouvelle information. Yashuu avait aussi pris le tas de chair de cette femme avec lui, de la manière que le corps de leur premier adversaire ?

— Et Yohel dans tout ça ? souffla-t-il la voix rauque. Est-ce que tu as au moins pris la peine de t’occuper de son corps ?

— Non. Il est resté sur place.

Jiyu fut incapable de retenir le rire rauque et mauvais qui fusa de sa gorge. Yashuu était si calme, comme si cette situation lui passait au-dessus, que ce n’était qu’un accident bénin à surmonter pour continuer sa route. À quoi s’était-il attendu ? Du soutien ? De l’aide ? Venant de Numéro 1, celui qui rit face au carnage, jamais.

— Tu n’en avais rien à faire de lui. Tu es peut-être même content qu’il soit mort finalement.

— Ne dis pas ça, c’est faux.

— Ah oui ? Pourtant tu es bien du genre à prendre ton pied face à la mort ! De mémoire, tu rigolais bien la dernière fois, quand tu cramais le Labo et que les hurlements de détresses nous harcelaient de partout !

Yashuu tressaillit et recula d’un pas, frappé au cœur par ces paroles cinglantes. Un amas d’émotion traversa son visage, avant de s’arrêter sur une neutralité effrayante, compacte, qui ne laissait rien passer.

— Et toi, tu étais bien content de retrouver ta liberté sans te salir les mains, asséna-t-il avant de tourner les talons et claquer violemment la porte, mettant un terme à cette dispute.

Le silence tomba comme une masse sur Jiyu qui se rassit sur son lit, le corps tremblant.

Le regret gonfla vite son cœur, une fois les flammes de sa rage apaisées et descendues en pression. Yashuu n’avait rien fait de mal. Il s’était contenté de lui sauver la vie, par deux fois. Il aurait pu ne jamais arriver, le laisser se dépatouiller seul dans ce bourbier et retomber entre les mains du Labo. Pourtant, Jiyu avait fait parler sa colère et sa rancœur avant tout, sans réussir à se canaliser. Au fond, il ne pouvait pas s’empêcher d’en vouloir à Numéro 1. Il aurait voulu le voir triste, le voir comprendre, le voir partager sa peine et l’aider à surmonter ce deuil. Mais ils n’étaient rien l’un pour l’autre. De quel droit pouvait-il lui imposer de porter ce rôle ? Un rôle qui ne lui convenait pas le moins du monde qui plus est.

Après le départ de Yashuu, Jiyu prit une douche chaude pour faire disparaitre la tension de ses muscles et la transpiration qui couvrait sa peau. Son corps allait bien, guérissait vite des coups reçus, mais son esprit ne cessait d’être tourmenté. La voix criarde et accablante de Yohel remontait à la surface, menaçait de le submerger de nouveau, sous un raz de marée de remords. Il avait froid malgré l’eau brûlante projetée sur sa peau et frissonnait régulièrement. Quelques fois, il tenta de contrôler ce flux, mais son pouvoir ne réagissait pas, comme éteint. Seule la rage avait réussi à le faire exploser, à lui redonner sa force d’antan.

Finalement, après plusieurs minutes, il quitta la douche et s’habilla de vêtements propres, bataillant pour tenir à l’écart la petite voix dans sa tête. Son cerveau malade eut la mauvaise idée d’aller voir les informations du soir à la télé, poussé par une curiosité malsaine d’en savoir plus. Il tomba inévitablement sur les évènements du jour. Un journaliste expliquait qu’une explosion mystérieuse avait eu lieu sur la place de la fête foraine. Cinq morts, plusieurs dizaines de blessés. Il ajouta qu’une mort inexplicable avait été découverte non loin du lieu de l’explosion, un jeune homme retrouvé la gorge ouverte, seul, dans une ruelle. Une photo de Yohel s’afficha à l’écran et Jiyu manqua de s’effondrer de nouveau en le voyant. Ils avaient pris une photo de lui souriant, joyeux, au prime de son existence.

Au moins, sa famille aurait un corps à enterrer et ils ne se demanderaient pas où leur fils avait bien pu passer, ce qui lui était arrivé. Jiyu glissa sur le sol, à genoux, les yeux rivés vers l’écran. Ça aurait été égoïste de voler le corps de Yohel, pour en faire quoi de toute façon ? Se flageller en le regardant inerte, comme s’il pouvait se redresser d’un coup et sourire de nouveau ?

« Tu n’es qu’un bel idiot, Jiyu. »

Il écouta encore un peu les informations, mais il n’y appris rien d’intéressant. Personne ne savait d’où provenait l’explosion, qui avait pu faire ça, pourquoi. Une enquête allait débuter, mais Jiyu savait qu’ils feraient chou blanc. Le Labo ne laissait pas de trace. Il éteignit l’écran et resta par terre un long moment, sans savoir combien de temps précisément.

Et maintenant ? Que voulait-il faire ? Yohel était mort à cause de son inaction, son impuissance. Rester ici, dans cette ville, sans Yohel pour le soutenir, lui paraissait une épreuve insurmontable. Et le Labo ne risquait pas de le laisser en paix. Combien d’entre eux allaient être envoyés pour le combattre ? Combien de fois Yashuu lui sauverait-il la vie avant de se lasser et partir avec Kaku pour anéantir leur ennemi ? En restant ici, Jiyu était une proie de premier choix. Il avait été bien naïf de croire que tout se déroulerait bien, que sa vie paisible pourrait continuer alors même que le Labo avait retrouvé sa trace. Un idiot, un bel idiot, voilà ce qu’il était.  

Refusant de se torturer l’esprit plus longtemps, il se leva et saisit son manteau avant de déserter les lieux pour partir s’aérer l’esprit.

Jiyu marchait sur la plage, loin de la ville. Il avait pris un bus pour en sortir et trouver un peu de calme et de tranquillité. La nuit était bien avancée maintenant, son esprit calmé. Enfin, un petit peu, car la voix de Yohel geignait encore en lui, écho misérable qui le rendait vulnérable.

— On dirait que tu te sens mieux.

Yashuu émergea des ombres, se découpant du noir pour avancer sur le sable et se tenir à deux mètres de lui. Que faisait-il là ? Pourquoi revenir le voir après tout ce que Jiyu avait pu lui balancer en pleine figure ?

— C’est assez ironique, mais contrairement à ce que peuvent penser la majorité des gens qui me connaissent, je suis le mieux placé pour comprendre la nature humaine et les sentiments. Enfin… tout ce qui est négatif, en tout cas.

— Je suis désolé.

Yashuu haussa les épaules et s’approcha de l’eau avant de s’asseoir, jambes croisées. Il invita Jiyu à le rejoindre en tapotant le sable à sa droite. Ce dernier s’exécuta et la voix de Yohel fut soufflée comme la flamme d’une bougie.

— Et moi désolé de ne pas pouvoir compatir autant que tu le voudrais. Je ne suis pas très doué avec l’empathie.

— J’avais cru comprendre, oui.

— Mais je ne voulais pas la mort de Yohel pour autant. C’était une belle personne.

Ses mains plongèrent dans le sable qu’il amassa en tas dans ses poings, avant de soulever ses mains et relâcher les grains dans l’air.

— Il n’avait presque pas de ténèbres en lui. Rare sont les gens comme ça à avoir un penchant plutôt positif.

— Donc il avait quand même des émotions négatives en lui ? s’étonna Jiyu qui voyait mal Yohel ainsi.

— Tout le monde en a, c’est humain. Il faudrait être béni par les dieux pour n’être que joie et lumière.

Jiyu serra à son tour le sable entre ses mains et baissa les yeux vers l’étendue marine, face à eux.

— Il tenait beaucoup à toi, reprit Yashuu d’une voix qu’il voulait douce. Je sentais son inquiétude à ton égard, ses doutes et ses questions. Il mourait d’envie de te demander des éclaircissements sur ton histoire, ton passé, mais n’a jamais osé. Par peur de te perdre, je suppose.

— Je ne pensais pas qu’il se questionnait là-dessus… il n’avait pas l’air du genre à trop se poser de question, justement.

— On ne connait jamais vraiment les gens.

C’était vrai. Nouveau rappel douloureux que Jiyu ne savait presque rien de Yohel. Il n’avait jamais pris le temps de l’interroger, le questionner sur sa vie, ses passions, ses rêves…

— Te morfondre n’y changera rien. Il ne nourrissait aucun ressentiment pour toi. Je pense… qu’il t’aimait sincèrement et voulait juste ton bonheur.

— Je n’ai rien fait pour mériter tout ça, marmonna Jiyu qui ne pouvait empêcher son cœur de s’imbiber encore plus de chagrin.

— Je crois qu’il s’en moquait. Tu étais son meilleur ami, c’est tout.

La tête de Jiyu bascula vers l’avant et il la cala sur ses genoux, ramenés contre son torse. Il ne voulait pas céder aux larmes et se montrer encore plus pathétique qu’il ne l’était déjà.

— Tu dois vivre, Jiyu. Tu dois vivre pour Yohel. Sa mort ne doit pas être vaine.

— Tu me demandes de le venger alors ?

Un court silence suivit sa question, avant que Yashuu ne lui accorde une réponse.

— Non. Tu fais ce que tu veux. Je te demande juste de ne pas te laisser bêtement mourir à cause du chagrin. Moi, je compte me venger, mais ça ne sert à rien de me suivre si tu n’en as pas envie. Tu serais juste un fardeau. Et j’ai horreur des gens qui me ralentissent.

Un rire sans joie échappa à Jiyu, au moins c’était dit clairement, sans détour. En effet, dans son état il ne serait pas d’une grande aide à qui que ce soit. C’est à peine s’il parvenait à faire voler une goutte. Si la condition pour débloquer son pouvoir était la rage, il ne tiendrait pas longtemps. Ce sentiment fugace s’épuisait vite, surtout en combat réel.

— Je ne veux plus être impuissant comme j’ai pu l’être. Je veux retrouver ma force, mon pouvoir. Il est hors de question que le Labo me prenne encore quoi que ce soit. Mais ce n’est pas en restant ici que je pourrais accomplir une telle chose.

Ses poings se serrèrent et il écrasa le sable entre ses doigts. Il n’y avait pas mille options face à lui.

— Je vais venir. Je vais accepter la proposition de Kaku. Je vais venger Yohel et faire payer au Labo tout ce qu’ils ont fait. Plus personne ne doit tomber entre leurs griffes ou subir ce que nous avons subi.

Yohel avait pris une plus grande importance que prévu dans son cœur. Il s’en était aperçu bien trop tard. Maintenant, Jiyu allait se battre pour son ami, pour sa mémoire. Il ne serait pas mort en vain, pour protéger un lâche et un faible incapable de se défendre.

C’était en perdant une chose que l’on se rendait compte de la valeur qu’elle avait à nos yeux. Jiyu apprit cette leçon de la manière la plus douloureuse qui soit. En perdant Yohel.

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