Le soleil s’était couché pour la dernière fois six-mille-deux-cent-vingt-six nuits plus tôt.
Depuis, le monde s’était figé sous un voile de ténèbres impénétrables qu’aucune science ne parvenait à percer. L'obscurité n’était pas simplement tombée : elle s’était répandue, lente et totale, en une encre céleste versée sur les veines du réel. Une nuit sans fin. Venue sans fracas. Sans avertissement. Elle s'était insinuée dans les esprits fatigués. Envahit les souvenirs trop lumineux d’un passé lointain.
L’humanité, amputée de son rythme, n’avait eu d’autre choix que d’en inventer un nouveau. Ce fut le temps des cycles simulés avec des journées électriques, des aubes programmées, des crépuscules sous minuterie. Il fallait faire semblant, pour ne pas plier. Il fallait prétendre encore, pour tenir un peu. Mais les cœurs savaient.
Leur lumière ne descendrait plus du ciel désormais.
Au bord de la mer, dans une station balnéaire que l’on avait repeinte de lumière artificielle, les puissants se protégeaient dans une enclave dorée. Ici, le déni brillait plus fort qu’ailleurs. Les projecteurs tournaient, semblables à des soleils de carnaval, fauchés dans leur jeunesse, mais contraints de valser encore. La musique s’élevait en une prière alcoolisée, répétée jusqu’à l’oubli.
On ne rêvait plus d’un avenir radieux. On vivait son meilleur mensonge. On buvait à midi comme à minuit, et l’on payait très cher pour rejoindre cette danse sans y croire.
Et lui, Syae, tenait le bar du Solstice.
Il portait une chemise noire à demi déboutonnée. Elle tombait nonchalamment sur un jean délavé. Ses manches étaient toujours retroussées pour plonger ses bras dans des bacs de fruits choisis avec délicatesse.
Syae ne parlait jamais trop. Jamais trop peu. Ses mots coulaient avec la lenteur exacte des glaçons dans les verres. On les buvait sans s’en apercevoir. Ses flots de paroles avaient cet équilibre rare, une justesse alchimique qu’il distillait dans ses breuvages exotiques. Avec la précision d’un haïku, il partageait son art entre deux gorgées de ses cocktails. Il coupait les zestes comme s’il tranchait dans les promesses de l’ivresse et dans les illusions sucrées. Ses silences étaient une écoute, choisie et offerte avec parcimonie.
On l’aimait sans le connaître. Personne n’osait l’interroger.
Chaque nuit rendue à la réalité, lorsque les derniers clients titubaient vers leurs suites à miroirs, Syae s’autorisait un regard vers l’étendue assoupie. La mer dormait dans un lit d’obsidienne, vaste et silencieuse, bordée de lumière électrique. Il ne cherchait rien. Il n’attendait personne.
Il savait qu’elle finirait par le rejoindre.
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Elle arriva sans bruit. Une apparition.
La robe qu’elle portait captait l’illusion du soleil mensonger : blanche sous un projecteur, opaline sous la lune absente, diaphane avec la subtilité d'un souvenir de lumière. Ses cheveux flottaient doucement, mus par une mer intérieure, une réplique apaisante des vagues qu’on n’entendait plus. Ses yeux se noyaient dans des profondeurs insondables. Envoûtants ou effrayants ? Syae n’aurait su dire. Elle exhalait cette ambiguïté, à la manière d'un parfum rare.
La belle femme s’assit au comptoir.
— Quelque chose de froid, très sucré.
Sa voix était douce. Sa commande prenait les allures d’une incantation subtile.
Syae hocha simplement la tête.
Il saisit un verre givré. Ses gestes étaient mesurés et assurés. Il ne préparait pas un cocktail : il composait une offrande. Le bloc de glace, extrait d’un écrin de fumée, fut taillé devant elle jusqu’à devenir un fragment cristallin animé d’une intention. Une sculpture sans nom, née pour être immergée. Sa création fut plongée dans un alcool ambré, puis Syae laissa y tomber une pluie de gouttes de sirop épais, couleur mangue pourpre. Le tout fut terminé par une note fugace d'agrumes.
Un coucher de soleil liquide. Ou une nouvelle illusion délicieuse.
Elle prit le verre, l’observa à travers la lumière. Un instant, ses traits se perdirent dans les reflets orangés. Puis, elle but. Une gorgée.
Elle ferma les yeux.
— Tu sais ce que tu fais.
Syae la regarda sans ciller.
— Je sais ce que tu veux.
Elle entrouvrit les lèvres, aussi surprise qu’intriguée.
— Tu ne me demandes pas mon prénom ?
Syae essuya le comptoir dans le prolongement du geste qu’elle avait interrompu. Il ne la regarda plus.
— Il viendra quand il devra venir.
Elle sourit. Juste ce qu’il fallait pour accompagner le frisson qu’elle sentit lui grimper l’échine.
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Elle revint pour embrasser encore une nuit factice. Puis, à toutes celles qui suivirent, ces nuits artificielles qu’on empilait, pareilles à des draps propres, entre deux journées à rallonge, pour se convaincre encore d'une séquence ordonnée sans soleil ajouté.
Parfois, elle parlait. De temps en temps, elle ne disait rien.
Syae la devançait. Il servait sans poser de questions. Il avait ce don, de deviner et d’anticiper. Avec elle, il n’hésitait jamais.
Elle traitait ses créations avec le même détachement qu'on accorde à la fin d'une conversation. Elle tournait les verres sans les boire, dessinait des cercles sur le bois, glissait ses doigts près des siens sans jamais les effleurer. Elle le testait.
Syae ne réagissait jamais. Il cherchait en elle, non la douceur d'une accalmie, mais le silence qu'elle imposait à ses pensées chaotiques.
— Tu es toujours aussi laconique, ou c’est pour moi ?
Sa voix glissa dans l’air.
Il décida de soutenir son regard.
— Peut-être que je suis, en réalité, troublé.
Un sourire. Encore. Quelque chose traversa les yeux de la nymphe nocturne. Une aura d’horreur, sûrement, ou de faim trop longtemps retenue. Elle se rétracta à peine. Juste assez pour que les ombres hésitent autour d’elle.
Elle vit qu’il ne broncha pas alors qu’il savait.
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Ils marchèrent une nuit éphémère jusqu’à la plage. La mer gardait sa surface lisse d’obsidienne, tendue en une nappe sacrée sous le ciel vide. Le sable, fin et sans mémoire, demeurait froid sous leurs pieds nus.
Elle leva le visage vers les cieux éteints.
— Tu n’as pas peur de moi, Syae ?
Il répondit sans détours.
— Pourquoi aurais-je peur ?
Elle s’arrêta. Ses cheveux tombèrent en cascade sombre sur ses épaules nues.
— Parce que je pourrais te tuer.
Syae s’arrêta à son tour. Il la fixa sans trembler. Il ne cligna pas des yeux.
— Et si je n’ai rien à perdre ?
Elle s’approcha. Sa paume se posa sur sa poitrine, juste là où battait faiblement son cœur. Une chaleur inattendue sous sa main glacée.
— Tu brûles, dit-elle.
— Toi, tu gèles.
Elle pencha la tête, son souffle s’accrochant à sa gorge.
— Tu souhaites toujours mon prénom avant d’essayer ?
— Je n’attendais que cela… Ayako.
Ayako ferma les yeux. Entendre son prénom réveillait en elle une autre version d’elle-même. Le baiser s’initia sur un effleurement, une erreur volontaire, une esquive pour mieux tromper la passion. Puis, elle l’enlaça avec une brusquerie douce.
La jeune femme bascula en arrière dans le sable, l’attira contre elle avec une force nue. Sa robe abandonna ses épaules, découvrant une peau d’ivoire offerte en offrande à la nuit. Leurs souffles se mêlèrent, arythmique contre l’éternel. Ses ongles griffèrent la nuque de Syae, traçant une ligne entre la tension et l’abandon.
Et, elle le mordit.
La morsure ne fut pas brutale. Une dégustation. Syae sentit sa gorge se tendre, sa tête s’enflammer. Une chaleur sourde éclata dans sa nuque, descendit en flammes dans son torse. Le sang qu’elle prenait était moins limpide que les œuvres qu’il servait, plus fluide que le désir qu’elles provoquaient. Un élixir ancien.
Elle but.
Puis, elle recula.
Ses yeux brillèrent d’un éclat neuf. Un frisson la traversa, de ceux qui ne viennent pas du froid.
— Une saveur étrange… Serait-ce toi que je cherchais ?
Il répondit sans arrogance.
— Tu n’as trouvé que ce que tu redoutais croiser.
Elle resta là, agenouillée sur lui, sa bouche encore écarlate, ses yeux dilatés d’euphorie. Un instant suspendu où elle sut. Elle sut ce que cela impliquait. Ce qu’elle venait de réveiller. Ayako savait qu’elle aurait dû s’éclipser.
Et, ne jamais revenir.
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Mais, elle revint.
D’une nuit volée à l’autre, ils se retrouvaient désormais dans les endroits oubliés du domaine. Ce qui était privé des regards se livrait à leur envie dévorante. Ils n’avaient plus besoin de se chercher : leurs corps savaient déjà.
Ayako le mordait parfois. Il l’embrassait toujours. Leurs rituels changeaient d’intensité, sans jamais en altérer leur vérité. Ils faisaient l’amour comme deux étoiles en collision : brûlantes, implosantes, sans promesse, sans futur.
À chaque rencontre, ils s’abandonnaient un peu plus l’un à l’autre. Le sable, les murs, les draps tremblaient, mais eux, non. Ils étaient calmes dans le tumulte de leur passion. Silencieux dans leur frénésie ardente.
Une nuit, elle resta allongée plus longtemps, nue sous un plaid volé, ses crocs encore luisants de sang.
— Pourquoi m’imposes-tu cela ? demanda-t-elle.
Syae était assis au bord du lit, les cheveux humides, le dos nu. Il ne se retourna pas immédiatement.
— Je veux que tu te sentes libre… jusqu’à sombrer dans la folie.
Elle rit. Un son rare. Tranchant. Trop humain. Trop fragile pour une créature née de la véritable nuit.
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Des rumeurs coururent.
Un lever de soleil, quelque part à l’est. Une lueur isolée. Une heure chaude sur une île invisible. Les Clans les plus anciens se préparaient à partir en silence, avec la dignité de rois en exil.
Elle devait les suivre.
Ayako vint le voir.
Sa robe en dentelle noire, serrée, contenait un deuil à venir. Chaque pas qu’elle faisait résonnait en un adieu prémédité.
— Nous partirons à “l’aube”.
Le mot n’avait plus de sens depuis longtemps, mais il blessa quand même.
Syae ne répondit pas. Il la regarda seulement. Cette image devait être gravée avant d’être perdue.
— Est-ce un adieu ? ajouta-t-elle.
Il tendit la main. Ses doigts effleurèrent ce visage diaboliquement angélique, cette beauté née pour briser le temps.
— La réponse à la question que tu n’oseras jamais me demander.
Elle cligna lentement des yeux.
— Alors, donne-moi une dernière nuit. Entière. Sans me dire ce que je ne veux pas entendre. Sans mots.
Ils firent l’amour sur le comptoir de leur rencontre.
Le bois froid, imprégné d’alcool et de souvenirs, vibra sous leurs corps noués. Ils ne parlaient pas. Chaque geste était un rappel, un au revoir, une supplique muette.
Ses crocs ne sortirent pas. Ses larmes, si. Des perles rouges, plus rares que les extases qui l’avaient soumise à lui.
Ayako s’endormit contre Syae, la respiration paisible, la peau nue encore tiède.
Syae resta éveillé, longtemps, les yeux fixés au plafond, où s’éteignait une lumière tamisée.
Elle s’échappa à son réveil. Un rêve qui ne pouvait plus être retenu.
Lui se leva plus tard, le cœur vidé. Une odeur flottait encore dans l’air : familière, mais sans visage. Un parfum de nuit, d’éternité brisée.
Ayako était partie.
Sur le mur derrière le bar, gravé du bout de l’ongle, un message, à vif.
Si nous retrouvons le soleil… reviendrais-je pour te détruire ou te pardonner ?
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Syae tint le bar encore un temps.
Les nuits éphémères passaient. Les visages aussi. Aucun ne comptait. Ces nouvelles fenêtres rendues à la nuit éternelle étaient dédiées à la contemplation. Après la fermeture, sur le toit du Solstice, il guettait. Le vent marin faisait onduler sa chemise tâchée de son propre sang. Ses yeux, immobiles, fouillaient une voûte céleste sans étoiles.
Il levait toujours une main. Paume ouverte.
À chaque fois, une lueur pâle, infime, s’en échappait. Un souffle doré embrasait alors l’horizon de l’océan, discret, fragile. Un lever de soleil qui hésitait. Il était revenu. Son retour avait le même goût d’énigme que son départ. Un spectacle de renouveau suspendu. Surtout, un espoir brûlant, tapi dans l’attente.
La promesse d’un monde réveillé.
Mais, chaque fois, il refermait la main. Son pouvoir était prêt. Lui, non.
Pas encore.
Tant qu’elle vivrait dans son souvenir, tant que son absence était plus lumineuse que le jour, le monde resterait dans l’obscurité.
Il désirait Ayako.
Tant qu’il l’attendrait, le jour dormirait.