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Son visage

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article 530
Par Ewen

La première fois que je l’ai vue, elle ne ressemblait pas aux photos ni aux snaps qu’elle m’avait envoyés. Elle était plus belle, plus rayonnante encore. La deuxième fois que l’on s’est croisés, c’était plusieurs mois après. J’avais oublié son apparence, mais je savais que je la reconnaîtrais. La troisième fois, elle m’a sauté dessus. Et le lendemain, nos lèvres gercées racontaient aux autres notre nuit sans pour autant en dire un mot. À partir de là, nous sortions ensemble. Mais après quelques jours et probablement quelques centaines d’SMS reçus et envoyés, son visage s’était de nouveau embrumé dans ma mémoire. Les quelques photos qu’elle m’envoyait reflétaient ses traits de façon beaucoup moins imprécise que mes souvenirs estropiés, mais toujours son visage m’échappait. Aucune image ne fut de fait à la hauteur de la figure que j’embrassai deux à trois semaines plus tard.

C’était chaque fois une découverte, un émerveillement. Je ne comprenais pas, à cet âge-là, qu’une fille aussi attirante qu’elle puisse m’aimer sincèrement. On se retrouvait deux à trois fois par mois, au tout début. Et rien à faire, c’était systématique : passé quelques jours, ses traits s’effaçaient sous mes paupières. Ce ne fut que lorsque nos rendez-vous se rapprochèrent, jusqu’à s’imposer à chaque week-end, que son visage me devint finalement familier. J’eus même l’audace de le dessiner, afin d’être certain qu’il soit encré quelque part, faute de l’être dans ma mémoire.

Tout ça, je ne l’ai jamais dit. Non pas pour le cacher, mais peut-être par honte dans un premier temps. Puis par simple oubli.

Ce sont mes yeux crevés de fatigue qui m’ont fait songer ce soir au malheur de ceux qui perdent la vue en cours de vie. Quel drame ce doit être ! C’est inimaginable. Que deviennent les visages qu’ils ont connus ? Et comment appréhender ceux qu’ils ne peuvent découvrir ? Faut-il apprendre de nouveau à aimer, sans aucun stimuli visuel, et sans attirance physique possible ?

Mes pensées se sont alors tournées vers le souvenir de nos premiers rendez-vous, à elle et moi. M’est revenue cette appréhension précédant chaque fois cette même surprise lorsque je me rappelais, en les voyant, son sourire et ses yeux – tous trois d’un bleu infini. Ce sont des souvenirs éclatants comme un miroir face au soleil. Mais comme sur tous les vieux miroirs, des taches indélébiles se sont formées. Je ne me souviens plus des fleurs de ses jardinières. Ni des contours des fenêtres de sa maison, étaient-ils blancs ? bleus ? bois ?

Mais parmi toutes ces taches, une est bien plus conséquente. C’est celle qui recouvre son visage, que je ne sais plus discerner.

La première fois que je l’ai vue, elle ne ressemblait pas aux photos ni aux snaps qu’elle m’avait envoyés. Et pourtant je les ai gardés. Car c’est en somme ce qu’il me reste de ces jours, au-delà d’un morceau de miroir brisé. Un miroir que je ne peux plus traverser.

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