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Retrouvailles

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Par Aranck


L’automne était à l’agonie. Quelques feuilles racornies s’accrochaient encore aux branches, mais les tons de gris, de blanc et de noir remplaçaient dorénavant les flamboyances passées. Les premiers flocons de l’année avaient entièrement recouvert les toits et les bruits feutrés de la ville étaient révélateurs d’une belle couche de neige. Les gaufres chaudes vendues devant les pâtisseries exhalaient leur arôme vanillé le mêlant à la senteur typique des marrons grillés. Même la neige avait une odeur bien à elle.

Louis aimait cette époque de l’année et à son âge, il éprouvait toujours autant de plaisir à décorer le sapin. Et puis, le vingt et un décembre serait le jour de son treizième anniversaire.

Les vacances venaient à peine de commencer qu’il se mit à sillonner les rues de la ville afin de rapporter un cadeau à sa mère. Puisqu’elle avait un faible pour les objets anciens, il irait faire un tour dans les échoppes de la « Ruelle des Antiquaires ». Emmitouflé dans son anorak et muni de son porte-monnaie, il sortit de l’immeuble à toute vitesse et heurta de plein fouet un énorme personnage. Le choc fut tel, qu’il rebondit violemment contre le mur. Sonné, il bafouilla quelques mots d’excuse :

– Pardon ! Désolé m’sieur... Oh pardon ! Désolé madame !

Mais la dame ne daigna pas répondre. Sans même ralentir, elle se contenta de murmurer des mots incompréhensibles et traversa la route d’un pas décidé.

Louis oublia l’incident et se rua en direction de l’arrêt de bus. Arrivé au cœur de la vieille ville, il se dirigea vers le quartier des antiquaires et pénétra dans le tout premier magasin de la rue pour en ressortir bredouille quelques minutes plus tard. À la sixième boutique, il n’avait toujours rien trouvé qui fut à la fois en accord avec les goûts de sa mère et le contenu de sa bourse. Il commençait à perdre espoir quand il aperçut derrière la vitrine d’un vieux magasin un chat roux qui se nettoyait méticuleusement l’oreille. Sans réfléchir, Louis poussa l’étroite porte d’entrée faisant tintinnabuler les clochettes d’un carillon. Après avoir refermé derrière lui, il se retrouva dans un endroit si sombre qu’il eut du mal à s’accommoder à la pénombre. Le chat avait disparu.

Une lumière s’alluma. Au fond de la boutique, une dame à la chevelure flamboyante occupait en totalité l’encadrement d’une porte. Elle écarta du pied un tabouret qui lui barrait le passage et s’avança.

– Il me semblait bien que j’allais avoir de la visite !

Bouche bée, Louis ne pouvait détacher les yeux de cette femme. Sans bien savoir pourquoi, il eut un mauvais pressentiment.

– Bonjour et bienvenue chez tatie Élusine ! Faut-il appuyer quelque part pour que tu émettes un son ?

Elle partit d’un rire en cascade qui fit vibrer toutes les babioles alentour. Sans laisser à Louis le temps de réagir, elle l’empoigna par le bras et l’entraîna fermement dans l’arrière-boutique. Là, elle se retourna et tout en lui effleurant le front, elle marmonna des mots étranges. Les souvenirs de Louis surgirent alors si violemment qu’il dût s’asseoir dans le fauteuil le plus proche. Il se rappelait tout ! Comment et pourquoi il avait suivi cette femme, ce qu’elle lui avait dit, le divan rose, les tentures bariolées, jusqu’à cette boisson verte qu’il avait bue sans réfléchir ! Il devint livide et se mit à respirer par saccades. La nausée n’était pas loin.

– Dis donc, tu n’aurais pas un tout petit peu pris goût à la Chartreuse, toi ?

Louis n’avait plus aucune force. Il aurait aimé repousser cette femme monstrueuse et se ruer dehors, mais il s’était mis à trembler avec une telle vigueur qu’on aurait pu le confondre avec un marteau-piqueur.

– Calme-toi, mon petit. Tu connais cet endroit, même si le chemin emprunté te semble différent. Et sache que je ne suis pas là pour te faire du mal, je dois juste t’informer de certaines choses.

– Laissez-moi partir !

– Sais-tu que ton copain Charles m’a donné du fil à retordre ? Totalement imperméable ce garçon. Je me demande pourquoi, dit-elle, d’un air préoccupé.

– Je m’en fiche de votre fil à retordre ! Je veux rentrer chez moi, vous entendez ?

– Cesse donc de te tortiller comme un orvet au soleil ! Bien sûr que tu vas rentrer chez toi, c’est ce qui est prévu de toute façon.

– Et tout de suite, sinon, je casse tout ! COMPRIS ?

Fermement décidé à s’échapper, Louis se leva d’un bond et se cogna malencontreusement la tête dans une ampoule miniature. Il la repoussa si violemment qu’elle se mit à clignoter de façon complètement désordonnée.

– Aïe ! fit une voix aiguë. Ça va pas non ? Arrête de me frapper, veux-tu ?

– Elle a raison, il vaut mieux que tu ranges tes mains, fiston, sinon tu auras une mort sur la conscience, conseilla Élusine.

Louis chercha d’où venait cette petite voix. C’est alors que le lumignon cessa de clignoter et se planta pile devant son nez. Sidéré, le garçon vit que ce qu’il avait pris pour une ampoule était en réalité une minuscule et très jolie jeune fille aux longs cheveux auburn serrant sous son bras une sphère lumineuse. Dans son dos, deux ailes aux reflets irisés battaient à toute vitesse lui permettant de se maintenir en vol stationnaire à la manière d’un faucon crécerelle.

Sous l’émotion, le garçon se sentit envahi par une moiteur bien connue. Il se rassit sur-le-champ, respira profondément et battit des cils pour chasser cette vision hallucinante. « Pas possible ! », se répétait-il en boucle, « Pas possible ! ».

Il fallait absolument qu’il sorte de ce cauchemar à la Peter Pan qui n’avait que trop duré. Mais la créature n’en avait pas fini avec lui.

– À l’avenir, tâche de te mouvoir moins brusquement, tu as bien failli me faire perdre le globe !

Et elle partit s’affairer plus loin.

– Dé... Désolé, bredouilla Louis, dans un réflexe de politesse.

Il était tellement secoué par ce qu’il venait de voir, qu’il frisait l’état de choc.

– Je sais que ça peut te paraître un peu fou, tout ça, dit Élusine, en balayant l’air de la main, pourtant, tu ne rêves pas. Tu viens de faire connaissance avec Lil. C’est une Tytsie, ou, si tu préfères, une mini-fée. Tu t’y feras très bien, tu verras, Lil est charmante.

Sur ces mots, Lil revint aussitôt et tout en maintenant son vol, elle saisit de sa main libre le pan de sa robe et s’inclina longuement devant Louis. Puis, après lui avoir décoché un clin d’œil, elle retourna dans la pièce d’à côté.

– Mis à part ça, j’ai un tas de choses à te dire, reprit Élusine, mais d’abord, sortons d’ici.

« Sortons ? » Louis ne bougea pas. Ce « sortons » ne lui plaisait pas. Certes, il allait sortir, mais seul. Il s’apprêtait à le dire quand la femme reprit :

– Allez, dépêchons ! Dehors il fait nuit et pour le coup, ma sœur va finir par s’inquiéter.

– Votre sœur ? Mais je m’en fiche de votre sœur ! s’écria Louis. Je vous ai déjà dit que je veux rentrer chez moi !

– C’est exactement ce que tu vas faire, fiston, sauf que je t’accompagne, répliqua Élusine. Et sois gentil de bien vouloir te taire, à présent. Nous devons rejoindre ma sœur au plus vite. Ou ta mère si tu préfères. C’est pareil. Pas la peine, non plus, de faire cette tête, mon biquet, je suis bien ta tante, même si ta mère et moi sommes légèrement différentes.

« Comment ça, “légèrement différentes” ? Non, mais, je me demande si elle s’est bien regardée ! » se dit Louis, qui n’envisageait pas une seule seconde que cette femme puisse dire vrai.

Il compara sa mère au personnage qui se tenait devant lui et ne vit aucun point commun. Cette histoire de liens familiaux était ridicule ! Il ferma les yeux en se persuadant de toutes ses forces que tout ça n’était que délire.

Quand il desserra les paupières, la dame était toujours là et la situation avait empiré. Sans aucune gêne, cette dernière avait ôté ses chaussures et commençait à défaire la ceinture de sa gigantesque jupe à plis.

« Qu’est-ce qu’elle fabrique ? » se dit Louis, paniqué, « Elle ne va tout de même pas... »

– Excuse, dit Élusine, en continuant d’enlever ses habits. J’ai conscience d’être un tantinet pas comme il faut, mais c’est pour aller plus vite. Au fait, tu peux me tutoyer maintenant puisqu’on est de la même famille.

Louis ne comprenait rien à rien. Dans son désarroi, il hésitait entre l’envie d’assommer cette femme et le besoin de lui faire confiance. La seule parade qu’il trouva fut de fermer les yeux à nouveau en se répétant mentalement : « je vais me réveiller, je vais me réveiller, je... ».

– Allons, ne te met pas donc pas dans cet état. Respire un grand coup, ça dégage le cerveau ! lui lança Élusine en continuant sa besogne.

À ces mots, Louis ne put retenir un hoquet de stupeur. Cette... tante avait prononcé la phrase de sa mère ! Elle avait dit exactement les mêmes mots et le pire, c’est qu’elle les avait dits exactement de la même façon. Non, ça n’était pas concevable ! Impossible d’avoir une... tante aussi... aussi... aussi... Il aspira l’air si énergiquement qu’il entra dans un état proche de l’ivresse.

Élusine, qui avait fini tant bien que mal par dégager sa ceinture, avait non seulement laissé tomber sa jupe, mais également et juste par en dessous, une sorte de pâte caoutchouteuse dans laquelle on aurait moulé un énorme corps. Sans se soucier davantage de la présence du garçon, elle fit de nouveau choir plusieurs morceaux de cette enveloppe monumentale, jusqu’à ce triple menton qui lui donnait l’air d’un hippopotame.

Interdit, Louis contempla le tas informe qui jonchait le sol et réalisa brusquement que ce menton était bien trop rose pour être honnête.

– Camouflage, souffla Élusine, d’un air entendu.

D’un bref coup de pied, elle fit disparaître sous la table l’amas caoutchouteux qui l’enrobait quelques secondes plus tôt.

– Ah, je me sens mieux ! On étouffe là-dessous.

Elle arrangea ses boucles, attrapa son gros sac à fleurs et se mit à farfouiller dedans.

C’est alors que Louis s’aperçut qu’Élusine, vêtue à présent d’une combinaison noire épousant parfaitement les formes de son corps, ressemblait sans conteste à sa mère. Sauf que l’une était aussi rousse que l’autre était brune et qu’au nez retroussé d’Élusine s’opposait le nez aquilin de sa mère. Et si la taille était différente, les traits, eux, étaient étonnamment semblables. Le personnage qu’il avait suivi quelques jours auparavant venait de se métamorphoser en une silhouette légèrement potelée aux courbes parfaitement harmonieuses. Malgré sa petite taille, Élusine était même d’une beauté peu commune. Se tournant vers Louis, elle lui sourit et c’est à ce moment-là qu’il comprit que cette femme si jolie lui avait dit l’entière vérité. C’était ce même sourire qui empêchait toute résistance quand sa mère lui demandait de faire des choses dont il se serait bien passé.

Un roucoulement moqueur le fit sortir de ses pensées.

– Tu me crois maintenant  ?

Élusine enfila un épais manteau, cala son immense sac à fleurs sous son bras et se dirigea vers la sortie.

– Allez, jeune homme, on y va !

Louis se leva machinalement, ne sachant plus s’il devait être horrifié, fataliste ou courroucé. La seule chose dont il était certain, c’est que le monde dans lequel il avait grandi venait de tomber en morceaux aussi sûrement que les morceaux du déguisement de cette... tante.

« Mais pourquoi est-ce que ma mère ne m’a jamais rien dit ? »

Il pensa soudain à Charles qu’il avait envoyé balader avec ses suspicions et ses doutes. Pauvre Charles, s’il savait.

– Dépêche-toi donc, cher neveu, s’impatienta Élusine, tu as une longue nuit qui t’attend.

Et elle lui agrippa l’épaule.



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