Derrière le mur, les trois garçons n’avaient pas bougé d’un pouce. Les yeux braqués sur la porte, ils attendaient le retour de leur camarade et bien que serrés les uns contre les autres, ils commençaient à avoir froid. Novembre venait de débuter et avec lui les toutes premières gelées.
Un chat roux s’approcha du petit groupe et se frotta en ronronnant contre les sacs que les garçons avaient entassés dans un renfoncement du mur.
N’y tenant plus, Momo se releva et proposa d’aller chercher Louis. Sauf que Naïm ne voyait pas les choses de cette façon.
– Non, mais t’es dingue ! s’exclama-t-il, avec des yeux tout ronds. Si Louis ne revient pas maintenant, c’est sûrement qu’il a un problème ! Peut-être que la dame est très en colère et qu’elle a appelé la police, peut-être aussi qu’elle est dangereuse ! Moi, je vous le dis, si Louis n’est pas sorti dans cinq minutes, je dirai tout à mes parents !
– Tu vas leur dire quoi à tes parents ? s’insurgea Momo. Que depuis la rentrée on surveille une grosse dame ? Qu’on savait ce que Louis allait faire et qu’on ne l’a pas empêché ? Tu vois, moi, je serai de toi, je la bouclerai. D’ailleurs c’est ce que je vais faire.
– On ne peut pas abandonner Louis comme ça, intervint Charles.
– C’est tout de même lui qui s’est fourré dans ce pétrin, répliqua Momo. Jamais j’aurais cru qu’il irait jusqu’au bout !
– Tu connais Louis aussi bien que moi, quand il a décidé quelque chose, difficile de le faire changer d’avis.
– Ouais, mais là, c’est allé trop loin.
– Je suis d’accord, dit Naïm. C’est allé trop loin.
Les garçons discutèrent encore quelques minutes, mais malgré les protestations de Charles, Naïm et Momo rentrèrent chez eux.
Dérangé par ces bavardages, le chat qui s’était lové sur le sac de Charles sauta par-dessus le muret et rejoignit le trottoir d’en face.
Charles attendit seul, se demandant avec son sens pratique habituel, s’il ne pourrait pas en profiter pour faire son devoir de maths. Il ouvrit son sac, tira l’énoncé de son classeur et entreprit de le lire malgré la pénombre naissante. Non seulement il gagnerait du temps, mais ça l’aiderait à ne pas laisser son angoisse prendre le dessus. Sauf qu’il lui fut impossible de se concentrer. À chaque fois qu’il essayait d’imaginer ce qui pouvait se passer derrière cette porte, son cœur se mettait à battre comme un tambour du Bronx et il savait d’ores et déjà qu’il ne pourrait pas rester sans rien faire indéfiniment.
Le soleil couchant n’éclairait plus que le faîte des toitures, mais dans quelques minutes, il disparaîtrait complètement. L’ombre avait déjà envahi le muret et l’épaisse porte en bois, devenue noire dans le soir naissant, semblait fixer le garçon avec intensité.
Charles se mordilla le pouce tout en réfléchissant. Que devait-il faire ? Attendre n’était peut-être pas la bonne solution. Il rangea son classeur, enfila les bretelles de son sac et se dirigea vers la porte, quand celle-ci s’ouvrit sur Louis.
– Charles ? Mais qu’est-ce que tu fais là ?
Charles fut stupéfait de cette question. Louis avait un drôle d’air et son sourire béat ne lui disait rien qui vaille. Qu’est-ce qui avait bien pu se passer ?
– Et toi, est-ce que tout va bien ? demanda-t-il.
– Impec, répondit Louis, pourquoi cette question ?
– Tu peux m’expliquer ce qui s’est passé ?
– Rien de spécial, j’étais en train de jouer avec Groumek.
– Groumek ?
– Un chat. D’ailleurs, il m’a mis des poils partout, ajouta Louis, en époussetant énergiquement sa veste et son pantalon.
– Un chat ?
– Oui. Tiens, regarde, il est là, dit Louis, en montrant du doigt le carrefour.
Charles eut à peine le temps d’apercevoir une boule de poils fauves, que l’animal disparaissait au coin de la rue. Toutefois, sa préoccupation était autre.
– Et la Drôle de Dame ? demanda-t-il.
– Quelle drôle de dame ?
C’était bien ce que Charles pensait : quelque chose ne tournait plus tout à fait rond dans la tête de son ami. Il fut pris d’un désagréable pressentiment.
– Tu ne te souviens pas d’avoir suivi la Drôle de Dame dans cette cour ?
– Je ne sais même pas comment j’ai atterri là, figure-toi !
– Et comment tu sais qu’il s’appelle Groumek, ton chat ?
Louis eut beau réfléchir, il ne sut que répondre. Soudain, une sensation d’angoisse l’envahit.
– Si on rentrait, je ne me sens pas très bien.
Il flageola et se retint à Charles.
– Je crois que je vais vomir.
Il se précipita vers le caniveau.
Habitué aux réactions de son ami, Charles lui tendit un mouchoir.
Entre nausées, vertiges ou évanouissements, Louis avait une façon bien à lui de marquer ses émotions. Les médecins appelaient ça des « réactions émotionnelles ». Ils l’avaient rassuré en lui expliquant que cela finirait par passer et lui avaient conseillé d’apprendre à se détendre. Conseils que Louis avait bien du mal à suivre.
– Désolé, balbutia-t-il.
Les deux camarades restèrent silencieux sur le chemin du retour, néanmoins Charles ne cessait d’observer Louis du coin de l’œil. Comment avait-il pu tout oublier ? Peut-être était-ce pour éviter de mauvais souvenirs ? Peut-être l’avait-on terrorisé au point de lui faire perdre la mémoire ?
Malgré son désir d’en savoir plus, Charles décida d’attendre le lendemain pour parler de tout ça, d’autant qu’il était tard, ce dont Louis ne semblait pas se soucier. Pas plus que du reste d’ailleurs.
*****
Pendant ce temps, la mère de Louis faisait les cent pas dans le salon. Le retard de son fils l’avait mise dans un état épouvantable. Prise de panique, elle avait tout d’abord téléphoné au collège, mais vu l’heure, personne n’avait répondu. Elle avait donc fini par contacter les parents de Charles. Le fait d’apprendre que ce dernier n’était pas non plus rentré l’avait quelque peu rassurée ; il était probablement avec Louis et, grâce au Ciel, Charles était suffisamment raisonnable pour deux.
Après avoir jeté un coup d’œil par la fenêtre, elle essaya de se calmer et fila s’installer sur le canapé devant la cheminée. Elle plongea le regard dans les flammes et se laissa lentement absorber par leur paisible ballet. Le feu avait le don de l’apaiser et en ce début du mois de novembre sa chaleur était plus que bienvenue. Au bout de quelques minutes, elle poussa un soupir résigné et se résolut à attendre.
Lorsqu’elle entendit la porte d’entrée s’ouvrir, elle se leva d’un bond et se précipita vers son fils qu’elle étreignit avec passion. Puis, elle enchaîna toutes sortes d’attitudes incohérentes trahissant son désarroi. Après l’étreinte, ce fut la colère. Elle cria si fort que sa voix recouvrit les klaxons des camions qui roulaient sur le boulevard d’en bas. Ensuite, elle alla s’affaler sur un fauteuil et se mit à pleurer. Quelques secondes plus tard, elle éclata de rire, estimant que son comportement était parfaitement ridicule puis elle s’enferma dans un silence profond.
Louis, qui n’avait pas bougé jusque-là, se dit que sa mère n’était pas mal non plus dans l’émotion. Sachant qu’il lui serait impossible de la faire sortir de ses pensées tant qu’elle serait dans cet état, il se rendit dans sa chambre et commença de faire son devoir de maths.
Une bonne demi-heure plus tard, sa mère vint le chercher et profita du dîner pour lui poser quelques questions : qu’avait-il fait, vu, ou entendu, qui avait-il rencontré ? Louis essaya de rassembler ses souvenirs, mais sans succès.
– Mais enfin, comment est-ce qu’on peut oublier ce qu’on a fait pendant plus de deux heures ?
– Aucune idée.
– J’étais folle d’inquiétude.
– Si tu voulais bien m’acheter un portable, je pourrais te prévenir, ronchonna Louis.
– Tu sais très bien que nous n’avons pas suffisamment d’argent, et tu sais également ce que je pense de ces appareils. Tu auras un portable quand tu commenceras ton apprentissage, pas avant.
– Momo et plein d’autres en ont. Et Charles va en avoir un pour son anniversaire.
– Je me moque de ce que font les autres.
– Tu aurais été moins inquiète, c’est tout.
– Moins inquiète, alors tu es incapable de me dire ce que tu as fait pendant tout ce temps ? Qu'est ce qui me dit que tu n'aurais pas oublié que tu avais un téléphone ou pire, que tu as une mère ? ironisa la mère de Louis. Presque deux heures d’oubli ! Ça me semble tellement impossible ! Tu devrais tout de même bien te souvenir de quelque chose, peut-être as-tu croisé quelqu’un ?
– À part un chat, rien.
– Un chat ? Quel chat ?
– Un gros matou roux. Tiens, la preuve, ajouta-t-il en se levant, il m’a mis plein de poils partout.
– Roux, dis-tu ?
Songeuse, la mère de Louis cessa là son interrogatoire.
Après le dîner, Louis fila se coucher. Épuisé, il s’endormit aussitôt.
*****
Charles passa une très mauvaise nuit. Le pressentiment qui l’avait saisi la veille ne le quittait plus. Malgré le manque de sommeil, il se leva tôt et passa prendre Louis avant d’aller au collège. Préoccupé par l’attitude de son ami, il voulait éclaircir certaines choses. Malheureusement, son interrogatoire ne donna aucun résultat.
– Tu es sûr que tu ne te souviens de rien ? demanda-t-il, pour la troisième fois.
– Mais non, je t’assure, répondit Louis. Et arrête de marcher aussi vite, ça me stresse.
– Et son foulard noir ?
– Arrête je te dis ! On dirait ma mère !
Louis avait dormi si profondément qu’il avait du mal à se réveiller et le fait que Charles l’inonde de questions n’arrangeait rien. Quand ils furent près du muret, ils posèrent leur besace et attendirent Naïm et Momo. Depuis plus de trois ans, ce petit rassemblement matinal était devenu un rituel, sauf que ce jour-là, Charles guettait l’arrivée des deux autres avec une telle impatience qu’il ne pouvait s’empêcher de sautiller sur place.
– Mais qu’est-ce que t’as, à la fin ?
C’est alors que la haute silhouette de Momo se dessina au coin de la rue. Juste derrière se trouvait Naïm dont la démarche étudiée cherchait à mettre en valeur le blanc éclatant de ses baskets.
Dès qu’il les vit, Charles cria :
– Vous savez quoi ? Louis ne se souvient de rien !
Momo, dont le flegme était légendaire, n’accéléra pas l’allure pour autant. Lorsqu’il arriva à la hauteur de ses compagnons, il prit d’abord le temps de ranger son téléphone dans la poche arrière de son jean, laissa ensuite choir son sac à ses pieds et, enfin, demanda :
– Et de quoi devrait-il donc se souvenir ?
– Tout à fait, répéta Naïm, de quoi ?
– Comment ça, de quoi ? De la Drôle de Dame, quelle question !
– De la drôle de dame ? répéta Naïm en plissant les yeux. C’est qui celle-là ?
Stupéfait, Charles les regarda tour à tour.
– Comment ça, « c’est qui celle-là » ? Ça fait des semaines qu’on passe notre temps à l’attendre et à la guetter et vous ne voyez pas qui c’est ?
– Tu es sûr que tout va bien là-haut ? ironisa Momo, en frappant légèrement le crâne de son camarade.
– Arrête ! Je sais parfaitement ce que je dis, répondit Charles, agacé. Je te parle d’hier, quand Louis a suivi la Drôle de Dame dans la cour !
– La quoi ?
– La Drôle de Dame, quoi ! Derrière la porte ! répéta Charles, en hurlant presque.
Son irritation monta d’un cran lorsqu’il remarqua les regards incrédules posés sur lui.
– Franchement, je pige que dalle à ce que tu racontes, avoua Momo.
– Mais enfin, je ne suis pas fou, quand même ! Je parle de la Drô-le-de-Da-me ! articula Charles, au comble de l’énervement.
Il avait soigneusement détaché chaque syllabe, comme s’il avait affaire à un sourd.
– La droleudeudameu ? C’est qui, ça ? demanda Naïm.
Charles était sidéré. Devant sa mine déconfite, Momo fut brusquement pris d’un énorme fou rire et répéta :
– La droleudeudameu ! La droleudeudameu !
Il riait si fort que des larmes se mirent à rouler sur ses joues. Les traits déformés et le teint violacé, il devait bénir le ciel qu’aucune fille ne soit dans les parages. Son rire était si communicatif que Louis et Naïm se laissèrent emporter à leur tour, grouinant en chœur en se frappant les cuisses.
Seul Charles ne riait pas. Lorsque Momo s’en rendit compte, il faillit s’étouffer pour de bon. Un son interminable qui relevait à la fois du râle et du ronflement sortit du fond de sa gorge provoquant aussitôt une remontée hystérique du rire des autres.
Charles n’en revenait pas. Voir ses copains hilares lui était insupportable. Ni Momo, ni Naïm, ni Louis n’avaient le souvenir de ce qui s’était passé la veille. À croire qu’ils faisaient une amnésie collective ! Vexé et furieux, il s’éloigna à grandes enjambées quand son regard tomba soudain sur un gros chat roux.
Étendu de tout son long sur le muret, le matou somnolait tranquillement sous les rayons du soleil matinal. Charles s’approcha avec précaution. L’animal leva la tête et tout en scrutant le garçon à travers ses paupières étrécies, se mit à ronronner de toutes ses forces.
– Dis donc, toi, tu ne serais pas le chat que Louis a vu hier ? demanda Charles, en lui caressant le sommet du crâne. Tu habites dans le quartier ? Je parie que tu sais qui est la Drôle de Dame. Si seulement tu pouvais parler...
Ignorant le garçon, le chat s’étira de tout son long, sauta du mur et traversa la chaussée d’un pas nonchalant. Le bout de sa queue dressée gigotait nerveusement comme pour interdire à quiconque toute tentative d’approche trop familière.
Résigné, Charles s’installa sur le muret et attendit ses compagnons. Sa colère était retombée, mais il ne pouvait s’empêcher de se demander pourquoi ses camarades avaient tout oublié. Il se remémorait chaque détail de la journée précédente. Tout était si précis qu’il fut certain de ne rien avoir inventé. S’il préférait ne plus poser de questions dans l’immédiat, il n’en était pas moins déterminé à éclaircir cette mystérieuse histoire.
*****
Plusieurs jours passèrent sans que rien ne vienne perturber la vie des uns et des autres. La Drôle de Dame n’était jamais réapparue et Charles s’était mis à douter de lui-même. Il avait encore tenté de questionner Louis, mais, vu les réponses obtenues, il avait fini par abandonner.
– Tu as rêvé, ma parole ! Si une énorme dame rousse avec un châle vert pomme et des lunettes de soleil était passée ici tous les jours, tu parles si on s’en serait souvenu ! dit Louis, en soupirant bruyamment.
– Ce devait être un rêve vraiment réaliste alors. C’est tout de même incroyable ! Tu es sûr de ne rien te rappeler ? Et de son gros sac à fleurs, non plus ?
– Rien de rien ! Et s’il te plaît, arrête de me poser toujours les mêmes questions ! rouspéta Louis, pour qui la patience avait des limites.
L’insistance de Charles commençait sérieusement à l’exaspérer et il se demanda si son ami n’était pas en train de tomber dans une sorte d’obsession maladive. Même s’il reconnaissait que les caresses prodiguées au chat n’expliquaient pas ses deux heures de retard, il ne comprenait pas pourquoi son ami accordait une si grande importance à cette affaire.
Quant à Charles, à la fois désemparé et dépité, il finit par cesser d’évoquer cette histoire, car même les enfants du quartier qu’il avait interrogés ne se souvenaient de rien.
Et la vie reprit tranquillement son cours.