Une aube rouge se leva sur le petit village, signe que l’hiver approchait. Le linge lavé la veille n’était pas encore tout à fait sec. Il faudrait faire avec. Une fine pellicule de buée s’était formée sur la vitre de la fenêtre qui laissait apercevoir des silhouettes troubles déjà éveillées dans le bourg. Rien d’étonnant. Mais tout à craindre. Hirondelle tira Porcelaine du lit après s’être habillée et descendit. Une odeur de petit-déjeuner flottait. Entre les rideaux, filtraient quelques rayons de soleil timides et timorés.
L’oiselle s’installa à la table que la magistère avait choisi, hier. La fontaine de la place centrale était déserte, curieuse dame solitaire. Pas une trace de Barnabas et de son chariot. C’était comme s’il n’avait jamais existé ou bien qu’il s’était mué en un lointain souvenir, tendre et délicat. Serait-elle, elle aussi, un fragment poussiéreux une fois les limites du hameau franchies ? Hirondelle pinça ses lèvres et commença à les mâchonner. Qui se rappellerait de sa volière, sinon elle, maintenant ? Cette pensée lui lacéra les entrailles.
— Vous semblez bien lugubre ce matin, pour quelqu’un qui a été honoré de tant de louanges la veille, souligna Porcelaine à voix basse en s’installant à son tour. Vous voulez en parler ?
Oui, elle voudrait parler. Mais pas avec elle. Pas dans ces conditions. Même les mots pleins d’épines de Huppe lui semblaient plus agréables que ceux de Porcelaine bien qu’ils furent doux.
— Ça ira, balaya-t-elle simplement avant de changer de sujet : bien dormi ?
— Excellemment bien ! Mon dos Le remercie d’avoir mis monsieur Barnabas sur notre route. Croyez-le ou non, mais curieusement, les racines et les feuillages ne font guère des matelas confortables.
Hirondelle attrapa le léger sourire de la religieuse en plein vol, délicat comme un papillon égaré dans un été trop chaud. Elle essayait de lui remonter le moral. Une attention qu’elle ne méritait pas. Ou tout du moins, pas totalement. Mais elle n’avait pas la force de la repousser.
La tenancière arriva peu de temps après et leur servit un petit-déjeuner frugal, mais qui était déjà bien plus que ce qu’elles avaient sur la route. Elles mangèrent rapidement et avec appétit. En revanche, Porcelaine lapa lentement sa décoction au spinelle blanc comme s’il lui était important de déguster chaque gorgée. Au moment de partir, elles prirent quelques fruits et les glissèrent dans leurs poches. Les adieux furent brefs. Sans doute parce que l’aubergiste savait que ce village était de ceux où les inconnus passent sans jamais revenir.
Au bout du chemin qui menait vers le Nord, vers Riva, Porcelaine se retourna. Dominé par la colline, le village semblait bien petit. Immobile, elle l’observait avec une intensité rare. Hirondelle s’approcha, les mains sur les hanches.
— Ne me dites pas que vous êtes déjà fatiguée ? fit-elle avec une note d’ironie.
— Non, ce n’est pas ça, murmura la magistère en retour. J’ai envie de graver ce village, ces gens, dans ma mémoire.
— Pourquoi ? Vous pourrez toujours revenir, non ?
Le mensonge piqua sa langue. Il avait un goût amer.
— Vous avez raison.
Porcelaine se retourna. Sa silhouette gracile se gorgea des teintes des nuages. Elle resserra son châle autour de ses épaules. Avait-elle toujours été aussi frêle ? Hirondelle chassa cette pensée, déterminée à ne pas se laisser broyer par la pitié.
« Pense à la mission », se répéta-t-elle en ouvrant la marche. « Pense à la mission », se répéta-t-elle en franchissant les premiers mètres. « Pense à la mission », se répéta-t-elle lorsqu’elle choisit d’aller vers le nord, vers Riva.
*
Ce soir-là, le feu ne prenait pas. En dépit des efforts d’Hirondelle, du bois bien sec et de la grande tenture qui avait été déployée au-dessus de leurs têtes. Les fagots craquants restaient désespérément froids.
— Putain ! souffla l’oiselle en balançant rageusement sa pierre à étincelle avant de continuer, entre ses dents : putain de putain de re-putain.
— Surveillez votre langage, la gronda Porcelaine. Je comprends votre agacement, mais ce n’est pas une raison.
Hirondelle roula des yeux et ne fit aucun commentaire. Elle était de mauvaise humeur et la magistère aussi. Toute la journée, comme depuis trois jours, la météo avait été éprouvante. Et, plus elles allaient vers le nord et plus cela empirait. L’oiselle connaissait assez bien sa compagne de voyage à présent pour savoir que sa remarque était l’ouverture parfaite pour une dispute. L’étincelle qui ne demandait qu’un souffle pour prendre. Elle serra la mâchoire. Ravala sa rancœur et l’injustice qui lui fendait le cœur. Pourquoi devait-elle faire ce geste, faire preuve de grandeur quand elle n’était que l’artiste et Porcelaine, Sa voix ?
— Je pense qu’on va devoir faire sans feu, déclara l’acrobate, vaincue. Au moins, il nous reste quelques biscuits et de la venaison. Nous n’aurons pas besoin de ça pour manger.
— Il fait bien trop froid pour s’en passer, ne pensez-vous pas ?
— Si nous changeons l’accroche de la toile et que nous dormons l’une près de l’autre, ça devrait aller.
— Mais…
— Si ma proximité vous est si désagréable, je vous donnerais ma couverture, siffla Hirondelle, agacée. À moins que vous ne glissiez un bon mot à Maïol, pour qu’il se botte le train et nous aide avec le feu, mh ?
— Je ne vous permets pas ! s’écria Porcelaine en se redressant, les poings serrés. Je peux supporter vos grossièretés, mais pas vos… vos blasphèmes !
— Et qu’est-ce que vous allez y faire ? répliqua froidement l’oiselle. Partez si vous voulez. Si c’est si insupportable. Mais, je ne vous donne pas deux jours avant de crever.
— Vous avez promis de…
— Les promesses n’engagent que ceux et celles qui y croient, Votre Grâce.
Les yeux baignés de larmes, Porcelaine se pencha et ramassa vivement ses affaires à grandes brassés. Elle ne prit même pas la peine de les remettre dans un sac. De toute façon, elle n’avait rien ou presque rien.
— Merci de votre aide jusqu’ici.
— Vraiment ? ricana Hirondelle en se redressant, les mains sur les hanches. Vous êtes sérieuse ?
— Au plaisir de ne jamais vous revoir !
Sur ces mots, Porcelaine se retourna et s’en alla à grandes enjambées. Son corps maigre se fit dévorer par les branchages.
— Parfait ! hurla l’oiselle. Bon débarras !
Quelque part, non loin, l’écho de son « parfait » résonna, accompagné par un bruissement de feuilles. Hirondelle se réinstalla par terre. « Elle n’ira pas bien loin », songea-t-elle avant de s’échiner de nouveau à allumer un feu, en jurant tout son saoul – et un peu plus que de raison pour agacer la magistère. Après quelques étincelles, les brindilles les plus fines s’enflammèrent enfin.
— Le voilà, votre feu ! annonça-t-elle en se retournant.
Le faux silence de la forêt la frappa en retour.
— Porcelaine ? appela l’oiselle avant de recommencer : Porcelaine ? Sortez de votre cachette.
Rien. Le calme.
— Ce n’est vraiment plus drôle, j’ai compris, je ne râlerais plus autant ! Sortez, maintenant.
Quelque part, dans les alentours, un oiseau s’envola, agitant la branche sur laquelle il était posé.
— Qu’est-ce que j’ai fait…
Son murmure fut avalé par la nuit tombante alors que les braises mouraient à ses pieds. Porcelaine était vraiment partie. Et Hirondelle ne savait pas où ni dans quelle direction. Elle avait perdu sa cible, son otage, sa récompense. Mais pire encore, elle avait perdu l’espoir d’un jour revoir sa famille, sa volière.
Elle tomba à genoux, désarticulée. Un cri rauque vida ses poumons d’air tandis qu’elle se recroquevillait sur elle-même. Rage. Désespoir. Haine. Tout lui semblait trop faible, trop timide et ne faire qu’effleurer la douleur qu’elle éprouvait. Alors qu’un sanglot allait la faucher, elle refusa de se laisser emporter par lui. D’un bond, elle se redressa et essuya ses joues, déterminée à retrouver Porcelaine, à quadriller l’entièreté des bois s’il le fallait.
Hirondelle rassembla ses affaires et les quelques petites choses que la magistère avait oubliées avant de filer. Le baluchon contre son torse, elle se mit à courir. Ses muscles, habitués désormais à un rythme de marche lent, jappèrent. Une sensation qu’elle n’avait pas connue depuis longtemps, une éternité. Une sensation qu’elle avait autant adorée que détesté, enfant. Une sensation qui lui ô combien semblait mérité, ce soir.
— Porcelaine ! hurlait-elle par saccade. Revenez ! Porcelaine !
Puis, un choc brusque. Violent. Sa mâchoire percuta le sol, une racine dure qui en sortait. Sonnée, l’oiselle releva la tête. Derrière elle, ses affaires étaient éparpillées. Le goût du sang se déposa sur ses lèvres avec la douceur d’un baiser. Elle renifla et la fragrance du fer l’étouffa. Une toux l’agita et un filet de bave et de glaire écarlate coula le long de son menton. Lui aussi, était douloureux.
Avec peine, Hirondelle essaya de se redresser. Ses doigts attrapaient des prises floues, fantômes quand ses pieds glissèrent dans la boue fraîche. Un juron fila entre ses dents. L’acrobate ravala rapidement l’insulte, Porcelaine agrippant ses pensées. Puis, dans son ventre, naquit l’angoisse de ne jamais la revoir. Non pas pour la récompense. Mais par réelle inquiétude. Peut-être que cette empotée était tombée ? Et si elle avait une crise ? L’idée de la savoir seule, dans les bois, lui donna la force de se redresser. L’oiselle vacilla un instant, étourdie.
Soudain, elle entendit un bruissement à sa gauche, dans les fourrés. Un rayon de soleil lui réchauffa le cœur.
— Porcelaine ? murmura-t-elle.
Son nom avait la saveur du miel sur sa langue. Hirondelle esquissa un sourire, tendant la main vers une ombre trouble avant de faire un pas en avant. Ses jambes, flageolantes, cédèrent. L’oiselle tomba de nouveau, s’embourbant un peu plus dans la terre molle et humide. Elle lutta. Jusqu’à ce qu’épuisée, elle ferme les yeux. Enrobée dans le parfum de l’humus, elle souffla des excuses puis, sombra.